Выбрать главу

Les bibliothécaires, exclusivement des sœurs marron, veillaient sur les rayonnages et gardaient jalousement toutes les portes afin que le plus petit fragment de parchemin ne puisse pas sortir de leur fief sans qu’elles sachent qui l’avait emprunté et pourquoi. Mais ce n’était pas vers une de ces entrées presque infranchissables que Nynaeve guidait ses deux amies.

Autour de la base massive de la bibliothèque, à l’ombre de grands pacaniers, des trappes de toutes les tailles donnaient accès aux entrailles du bâtiment. Des domestiques ou des ouvriers avaient parfois besoin d’aller dans les réserves, au sous-sol, et les bibliothécaires refusaient que des hommes en sueur se déplacent au milieu de leurs trésors.

Nynaeve ouvrit une de ces trappes, pas plus grande que la porte d’une ferme, et fit signe à ses compagnes de la précéder dans un escalier qui s’enfonçait au cœur d’un océan de ténèbres. De fait, lorsque l’ancienne Sage-Dame eut laissé retomber la trappe derrière elle, il n’y eut plus du tout de lumière dans le passage.

Egwene s’ouvrit au saidar – il vint à elle si naturellement qu’elle s’aperçut à peine de ce qu’elle faisait – et canalisa un filet de Pouvoir qui jaillit en elle comme une source vive. Un moment, la sensation extatique provoquée par ce flux domina toutes les autres. Puis un petit globe de lumière bleue apparut au-dessus de sa main, lévitant dans l’air.

Grisée, Egwene fit l’effort de se ressaisir (par exemple, en se rappelant pourquoi elle avait du mal à s’asseoir et marchait avec une raideur de vieille dame), rétablissant ainsi son lien avec la réalité prosaïque du monde. De nouveau, elle sentit contre sa peau le contact de son chemisier, de sa robe et de ses bas de laine. Non sans regret, elle chassa de son cœur l’envie de puiser davantage dans la Source Authentique et de s’immerger dans un océan de saidar.

Elayne aussi avait invoqué un globe lumineux. Ainsi, le trio bénéficierait d’une lumière largement plus vive que celle de deux lanternes classiques.

— C’est une expérience merveilleuse…, murmura la Fille-Héritière.

— Oui, mais sois prudente, lui conseilla Egwene.

— Je le suis… C’est seulement que… Oui, oui, je serai prudente.

— Par là, dit sèchement Nynaeve avant de se mettre en chemin.

Elle ne prit pas beaucoup d’avance, ce qui ne lui ressemblait guère. Étant très calme – ou pas plus énervée que d’habitude –, elle avait besoin de la lumière que ses deux amies lui fournissaient.

Le couloir latéral où avançaient les trois femmes, passant devant toute une série de portes en bois enchâssées dans des murs de pierre grise, se déroula sur une bonne centaine de pas avant de déboucher dans le corridor principal, bien plus large, qui traversait toute la bibliothèque. Sur le sol poussiéreux, les trois femmes virent des empreintes de bottes – des couches superposées, certaines très récentes et d’autres bien plus anciennes et déjà à demi effacées.

Ici, le plafond était beaucoup plus haut et certaines portes auraient pu donner accès à une grange, en d’autres lieux. Au bout du couloir, l’escalier principal, très large, permettait de descendre au deuxième sous-sol les objets encombrants. Nynaeve s’y engagea d’un pas décidé, guidant ses amies plus profondément dans les entrailles de la bibliothèque.

Egwene emboîta le pas à l’ancienne Sage-Dame. La lumière bleue inondait le beau visage d’Elayne, mais son amie continuait à la trouver un peu faiblarde, attendu la quantité de Pouvoir impliquée.

Ici, nous pourrions crier à nous en casser la voix, et personne n’entendrait ne serait-ce qu’un murmure…

Elle sentit un éclair prendre forme en elle – ou du moins, le potentiel d’énergie nécessaire pour qu’il jaillisse de ses mains – et faillit en trébucher de surprise. Jusque-là, elle n’avait jamais canalisé deux flux en même temps. À première vue, ça ne semblait pas très difficile.

Au deuxième sous-sol, le corridor principal ressemblait en tout point à celui du premier, n’était un plafond un peu moins haut. Nynaeve marcha jusqu’à la troisième porte sur la droite et s’immobilisa.

Le battant n’était pas bien large, mais il donnait l’impression d’être très épais, sans doute parce qu’il était en bois brut. Une épaisse chaîne fermée par un gros cadenas défendait l’accès de la réserve. Fixée à un anneau scellé dans le mur et à un autre intégré à la porte, la chaîne, comme le cadenas, semblait être un ajout récent. L’absence de poussière sur le métal encore brillant acheva de convaincre Egwene que c’était bien le cas.

— Un cadenas ! s’écria Nynaeve.

Elle tira sur la chaîne et n’obtint aucun résultat, car on n’avait pas prévu un dixième de pouce de jeu.

— Vous en avez vu un ailleurs ? (Nynaeve secoua le cadenas, puis le propulsa si fort contre la porte qu’il rebondit un peu en produisant un vacarme de fin du monde.) Moi, je n’ai pas vu une autre porte fermée ! (Elle flanqua un coup de poing sur le battant.) Pas une seule !

— Du calme, dit Elayne. Inutile de faire un esclandre. Si je parvenais à voir comment il fonctionne à l’intérieur, je pourrais ouvrir ce fichu cadenas. Sinon, nous en viendrons à bout d’une manière ou d’une autre.

— Je ne veux pas me calmer ! brailla Nynaeve. Au contraire, je veux exploser de rage. Et bouillir de…

Cessant d’écouter, Egwene posa une main sur la chaîne. Pendant son absence de Tar Valon, elle n’avait pas seulement appris à lancer des éclairs. Entre autres choses, elle s’était découvert une affinité avec les métaux. Ce don lui venait de la Terre, un des deux Pouvoirs, sur les cinq, que les femmes ne dominaient en général pas – l’autre étant le Feu – mais il y avait des exceptions. Ainsi, elle pouvait sentir la chaîne de l’intérieur, analysant très finement sa composition et la manière dont les plus infimes fragments de métal se combinaient. Et en elle, la Terre réagissait en rythme avec les harmoniques spécifiques de cet objet.

— Écarte-toi de là, Egwene !

La jeune femme se retourna et vit Nynaeve, auréolée de la lueur du saidar, approcher avec entre les mains un pied-de-biche d’un bleu-blanc si proche de celui de l’aura qu’elle en devenait presque invisible. L’ancienne Sage-Dame regarda la chaîne, le front plissé, et marmonna quelque chose au sujet de l’effet de levier. Aussitôt, la longueur de son pied-de-biche doubla.

— Egwene, écarte-toi !

La jeune femme obéit.

Passant le bout plié de son pied-de-biche sous un maillon de la chaîne, Nynaeve poussa un peu pour avoir assez d’emprise, puis elle fit levier vers le haut, donnant un coup sec de toutes ses forces. La chaîne se brisa comme un vulgaire morceau de fil. Poussant un petit cri, la cambrioleuse improvisée recula de plusieurs pas et lâcha son pied-de-biche, qui tomba sur le sol dans un vacarme assourdissant. Dès qu’elle eut repris son équilibre, Nynaeve, les yeux écarquillés de surprise, regarda la chaîne puis l’outil – qui se désintégra sous ses yeux.

— J’ai dû faire quelque chose à la chaîne, dit Egwene.

Et je donnerais cher pour savoir quoi !

— Tu aurais pu m’en informer, marmonna Nynaeve. (Elle retira la chaîne brisée des anneaux et ouvrit la porte.) Alors, vous allez rester plantées là toute la journée, les filles ?

La réserve, assez grande au demeurant, contenait uniquement une pile de sacs en tissu gris. Tous étaient bien remplis, étiquetés et scellés avec un cachet arborant la Flamme de Tar Valon. Sans avoir besoin de les compter, Egwene sut qu’il y avait là treize ballots.