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Elle fit léviter son globe lumineux jusqu’au mur et l’y fixa. Elle n’aurait su dire comment elle s’y était prise, mais lorsqu’elle s’éloigna, le globe resta où il était.

Je continue à faire de nouvelles choses sans savoir comment, et ça n’est pas très rassurant…

Elayne regarda son amie, dubitative, puis elle entreprit de fixer elle aussi son globe. En la regardant faire, Egwene eut l’impression de comprendre comment elle avait elle-même procédé.

J’apprends des choses aux gens, et je saisis ce que j’ai fait lorsqu’ils m’imitent…

De quoi être quelque peu perturbée…

Nynaeve désempila les sacs et entreprit de lire les étiquettes.

— Rianna… Joiya Byir… C’est bien ce que nous cherchons.

Elle étudia le sceau d’un premier ballot, brisa la cire et dénoua la cordelette de fermeture.

— Au moins, nous sommes les premières…, murmura-t-elle.

Egwene choisit un sac et brisa le sceau sans regarder le nom qui figurait sur l’étiquette. Tant qu’à faire, elle préférait ignorer l’identité de la sœur dont elle violait l’intimité. Une fois qu’elle eut vidé le sac sur le sol, elle découvrit un mélange de vieux vêtements et de chaussures usées. Dans ce fatras, elle remarqua quelques fragments de parchemin froissé. Bref, le contenu typique de l’armoire d’une femme qui ne demandait pas souvent qu’on fasse le ménage dans sa chambre.

— Je ne vois rien d’intéressant… Une cape mitée même plus bonne à servir de serpillière… La moitié de la carte d’une cité. Tear, si je lis bien ce qui est écrit dans un coin. Trois bas qu’il aurait fallu repriser… (Egwene ramassa un escarpin solitaire et passa l’index dans un trou béant, à l’emplacement de l’orteil.) Cette sœur noire n’a laissé aucun indice derrière elle…

— Amico n’a rien abandonné non plus, annonça Elayne. Il pourrait tout aussi bien s’agir de vieux chiffons… Attendez ! Je vois un livre… La personne qui a rempli ce sac devait être bien pressée pour l’y jeter… Les Coutumes et les Cérémonies à la cour de Tear… La couverture est arrachée, mais les bibliothécaires voudront quand même récupérer l’ouvrage.

Une absolue certitude. En si mauvais état qu’il fût, on ne jetait jamais un livre !

— Tear…, répéta Nynaeve. Tear…

Agenouillée devant le contenu du sac qu’elle avait vidé, elle fouilla dans les vieux vêtements pour retrouver un fragment de parchemin qu’elle avait jugé sans importance.

— Une liste des navires de commerce qui circulent sur l’Erinin… Avec la date du départ de Tar Valon, et celle où ils sont censés atteindre le port de Tear…

— Peut-être une simple coïncidence…, dit Egwene.

— Possible, oui…, concéda Nynaeve.

Elle plia le fragment de parchemin et le glissa sous sa manche. Puis elle brisa le sceau d’un autre sac.

Quand elles eurent terminé, chaque sac fouillé deux fois, les vieilles chaussures et les haillons repoussés aux quatre coins de la pièce, Egwene s’assit sur un des sacs vides. Plongée dans ses pensées, elle releva les genoux et observa attentivement les objets que ses compagnes et elles avaient laissés au centre de la réserve.

— C’est trop gros…, dit Elayne. Trop évident…

— Oui, trop évident, répéta Nynaeve.

Les trois amies avaient trouvé un deuxième livre dont la moitié des pages étaient débrochées. Impressions après un séjour à Tear… Dans la doublure d’une cape déchirée appartenant à Chesmal Emry, où elle avait pu glisser la main à partir d’une des poches trouées, Egwene avait trouvé une autre liste de navires commerciaux. Celle-ci ne contenait que des noms, mais tous figuraient sur l’autre liste, et après recoupement, il s’agissait de bateaux qui avaient levé l’ancre le matin de la disparition de Liandrin et de ses complices.

La fouille avait également mis au jour le croquis d’un grand bâtiment, la seule salle nommément désignée étant le Cœur de la Pierre… Sur un autre morceau de parchemin, cinq raisons sociales d’auberge figuraient sous un titre à demi effacé mais encore lisible : « Cité de Tear »…

Et il y avait aussi…

— Chacune a laissé un indice, dit Egwene. Un élément qui milite en faveur d’un départ commun pour Tear… Si ces affaires ont été fouillées avant d’être entreposées ici, qui a pu laisser passer ça ? Personne, je suppose… Dans ce cas, pourquoi la Chaire d’Amyrlin ne nous a-t-elle rien dit ?

— Notre mère tisse sa toile à sa façon, lâcha Nynaeve, et que lui importe que nous nous y engluions ! (Elle prit une grande inspiration et toussa à cause de la poussière que ses compagnes et elle avaient remuée.) Ce qui me dérange, c’est d’être devant un appât.

— Un appât ? s’étonna Egwene.

Mais elle saisit avant même que l’ancienne Sage-Dame lui ait répondu.

— Un appât, oui… Comme un morceau de fromage dans un piège à souris. Ou une diversion… Mais qu’il s’agisse d’un traquenard ou d’un leurre, c’est trop gros pour fonctionner !

— Sauf si les sœurs noires se fichaient que leur ruse marche ou non…, avança Elayne. Ou plus pervers encore, si elles sont allées pour de bon à Tear, le « piège » visant à nous éloigner de la bonne piste.

Egwene aurait préféré croire que l’Ajah Noir n’était pas capable d’ourdir un plan si machiavélique, mais elle dut admettre que ça se tenait. Non sans surprise, elle s’aperçut qu’elle avait saisi sa bourse entre le pouce et l’index, suivant du bout de celui-ci les contours irréguliers de l’anneau de pierre.

— C’est peut-être une sorte de défi… Une façon de se moquer de la Tour Blanche… Comme si nous étions assez outragées et assez stupides pour foncer tête baissée dans le traquenard.

— Par le sang et les cendres ! s’écria Nynaeve.

Ses compagnes sursautèrent, car elle n’était pas coutumière de ce langage un peu leste.

Un long moment, les trois amies contemplèrent en silence leur pêche qui n’avait rien de miraculeux.

— Et maintenant, que faisons-nous ?

Egwene serra très fort l’anneau de pierre. Le don du Rêve était très proche de la voyance. Dans les songes d’une Rêveuse, on pouvait découvrir des événements à venir ou qui se déroulaient en d’autres lieux.

— Nous le saurons peut-être demain matin, souffla la jeune femme.

Nynaeve la dévisagea un moment, le visage de marbre. Puis elle s’empara d’une jupe noire moins trouée que les autres frusques et enveloppa dedans le butin de leurs recherches.

— Pour l’instant, nous cacherons tout ça dans ma chambre. Il faut partir, si nous ne voulons pas être en retard pour la corvée de plonge…

En retard…, pensa Egwene.

Plus elle serrait l’anneau de pierre, plus il lui semblait que le temps pressait.

Nous avons déjà une longueur de retard, mais avec un peu de chance, nous ne serons pas irrémédiablement distancées…

27

Tel’aran’rhiod

La chambre d’Egwene, située dans la même galerie que celles de ses deux amies, était légèrement différente du fief de Nynaeve. Le lit étant un peu plus large, on avait opté pour une table plus petite. Et le tapis, ici, avait des motifs floraux. À part ça, tout était à l’identique. Après son séjour dans les quartiers des novices, Egwene avait le sentiment d’être passée d’un taudis à un palais. Mais ce soir-là, lorsque les trois amies se réunirent, très tard dans la nuit, elle regretta à la fois son austère cellule et le temps béni où elle ne possédait pas l’ombre d’un anneau de pierre. Pour ne rien arranger, ses compagnes semblaient au moins aussi nerveuses qu’elle.