Выбрать главу

Affectées aux cuisines pour les deux derniers repas de la journée, les trois jeunes femmes avaient utilisé leur temps de repos pour réfléchir aux indices découverts dans la réserve. S’agissait-il d’un piège ou d’une diversion, histoire de lancer les sœurs loyales à la Tour Blanche sur une fausse piste ? La Chaire d’Amyrlin était-elle informée ? Si la réponse était positive, pourquoi n’avait-elle rien dit ? Malgré une longue conversation, les trois femmes n’étaient arrivées à aucune conclusion. Et bien entendu, la Chaire d’Amyrlin ne s’était pas montrée…

Après le déjeuner, Verin avait déboulé dans les cuisines, l’air étonnée comme si elle ne savait pas très bien où elle était. Avisant Egwene et ses deux amies, de l’eau savonneuse jusqu’aux coudes, elle avait semblé encore plus surprise. Puis elle s’était approchée, demandant à haute voix :

— Avez-vous trouvé quelque chose ?

La tête et les épaules dans un énorme chaudron qui résistait à tous ses assauts, Elayne en avait émergé tant bien que mal, ses yeux bleus ronds de stupéfaction.

— Beaucoup de graisse qui nécessite encore plus de jus de coude, Aes Sedai, avait répondu Nynaeve.

Tirant sur sa natte, elle y avait laissé une traînée de mousse graisseuse qui lui avait arraché une grimace.

Verin avait acquiescé, comme si cette réponse la satisfaisait.

— Très bien, continuez à chercher…

Balayant les lieux du regard, elle avait eu l’air carrément ébahie d’être dans un endroit pareil. Puis elle était sortie, de nouveau plongée dans ses pensées.

Alanna était passée peu après, officiellement pour prendre une carafe de vin et un grand bol de belles groseilles à maquereau. Elaida s’était montrée après le dîner, tout comme Sheriam et Anaiya.

Alanna avait demandé à Egwene si elle désirait des informations sur l’Ajah Vert. Puis elle avait voulu savoir quand les trois jeunes femmes comptaient reprendre leurs études. Si les Acceptées choisissaient leur programme et leurs horaires, elles n’étaient pas censées ne rien faire du tout. Avec les corvées, les premières semaines seraient pénibles, certes, mais elles devaient se décider. Sinon, quelqu’un ferait le choix à leur place.

Elaida était restée à peine deux minutes. Les poings plaqués sur les hanches, elle avait simplement dévisagé les trois fugueuses. Adoptant quasiment la même posture, Sheriam n’avait pas dit un mot non plus. Anaiya avait joué au même jeu, mais son visage exprimait un peu plus de compassion. Jusqu’à ce qu’elle s’aperçoive que les trois fautives la regardaient. À partir de là, elle avait affiché la même neutralité glaciale que les deux autres Aes Sedai.

Selon Egwene, aucune de ces visites n’avait une signification particulière. De par ses fonctions, la Maîtresse des Novices avait d’excellentes raisons de venir superviser les efforts de toutes ses « protégées » qui travaillaient aux cuisines. Même si on ne tenait pas compte de son inquiétante curiosité au sujet de Rand, Elaida s’intéressait à la Fille-Héritière, et il n’y avait rien d’étonnant à cela. Quant à Alanna, elle n’était pas la seule sœur qui préférait emporter un plateau dans sa chambre plutôt que de se restaurer en compagnie des autres. La moitié des Aes Sedai étaient trop occupées pour s’asseoir à une table et pas assez bien organisées pour se faire apporter à manger par une servante.

Et Anaiya, dans tout ça ? Eh bien, elle s’inquiétait peut-être pour sa Rêveuse. Mais pas au point, bien sûr, d’adoucir une punition infligée par la Chaire d’Amyrlin en personne. Elle était peut-être passée pour s’assurer qu’Egwene tenait le coup.

Peut-être, oui…

Alors qu’elle accrochait sa robe dans son armoire, Egwene se répéta que la bévue de Verin pouvait ne rien avoir d’extraordinaire. Après tout, la sœur marron était connue pour sa distraction…

S’il s’agissait d’une bévue…

Assise au bord de son lit, la jeune femme retira son chemisier puis s’attaqua à ses bas de laine. À force d’en porter, elle commençait à détester le blanc presque autant que le gris.

Campée devant la cheminée, la bourse d’Egwene dans une main, Nynaeve tirait nerveusement sur sa natte. Assise à la table, Elayne babillait pour masquer son trouble.

— L’Ajah Vert…, dit-elle pour ce qui devait être la vingtième fois depuis l’heure du déjeuner. Oui, je pourrais le choisir, Egwene… Ça me permettrait d’avoir trois ou quatre Champions, et d’en épouser un, si l’envie m’en prenait. Qui ferait un meilleur Prince Consort pour le royaume d’Andor ? Sauf que…

La Fille-Héritière s’interrompit, rouge comme une pivoine.

Egwene eut un soudain accès de jalousie – un sentiment qu’elle croyait avoir depuis longtemps dépassé – mêlée d’une sincère compassion.

Par la Lumière ! comment me montrer possessive envers Rand alors que je ne peux pas voir Galad sans frissonner comme si j’étais glacée et me sentir en même temps fondre sous la chaleur de son regard ? Rand m’était promis, mais c’est terminé. Elayne, j’aimerais pouvoir te l’offrir, mais je crains qu’il ne soit pour aucune de nous deux. La Fille-Héritière a sûrement le droit d’épouser un roturier, tant qu’il est andorien, mais certainement pas de s’unir au Dragon Réincarné.

Se disant que certaines choses, ce soir, n’avaient guère d’importance, la jeune femme laissa tomber ses bas sur le sol.

— Nynaeve, je suis prête…

L’ancienne Sage-Dame tendit à son amie la fameuse bourse et une longue lanière de cuir.

— Et si ça agissait pour plus d’une personne à la fois ? Qui sait ? je pourrais t’accompagner…

Egwene fit glisser l’anneau dans sa main, passa la lanière dedans et se la noua autour du cou. Sur sa combinaison blanche, les reflets bleus, marron et rouges de la pierre semblaient beaucoup plus vifs.

— Tu laisserais Elayne seule pour veiller sur nous ? Alors que l’Ajah Noir sait peut-être qui nous sommes et ce que nous faisons vraiment ?

— Et alors, je peux le faire ! s’exclama la Fille-Héritière. Ou y aller avec toi, pendant que Nynaeve monte la garde. En colère, c’est la plus puissante de nous trois. Et si quelqu’un attaque, elle sera furieuse, ça ne fait pas de doute.

Egwene secoua vivement la tête.

— Et si ça ne fonctionne pas pour deux ? Pire encore, si en tentant de l’utiliser en binôme, nous neutralisions le ter’angreal ? On ne le saurait pas avant de se réveiller, et nous aurions gaspillé une nuit entière. Nous avons déjà trop de retard pour nous permettre ça !

D’excellents arguments, et la jeune femme y croyait sincèrement. Mais il y avait une autre raison, plus personnelle.

— De plus, je me sens bien mieux à l’idée que vous soyez deux à veiller sur moi, au cas où…

Egwene préféra ne pas dire les choses à haute voix.

Au cas où quelqu’un viendrait pendant son sommeil. Un Homme Gris… Une sœur de l’Ajah Noir… Bref, un représentant des forces qui avaient transformé la Tour Blanche, ce havre de paix, en un endroit sinistre truffé de pièges et de chausse-trappes.

Un ennemi cherchant à la frapper alors qu’elle dormait.

Nynaeve et Elayne n’insistèrent plus, indiquant ainsi qu’elles avaient compris.

Pendant qu’Egwene s’étendait, glissant un oreiller de plume sous sa tête, Elayne plaça les fauteuils de chaque côté du lit. Après avoir soufflé une à une toutes les bougies, Nynaeve prit place sur l’un des sièges, en face de la Fille-Héritière.

Egwene ferma les yeux et tenta de penser à des choses apaisantes. Mais l’anneau de pierre, sur sa poitrine, semblait peser des tonnes, son contact lui faisant même oublier les dernières douleurs consécutives à son passage dans le bureau de Sheriam.