Egwene se concentra, pensant à son village natal, à des étangs paisibles, mais ce soir-là, elle ne s’endormait pas pour faire le même voyage que d’habitude.
Tel’aran’rhiod… Le Monde Invisible. Le Monde des Rêves. Ce soir-là, c’était pour l’inconnu qu’elle s’embarquait.
Nynaeve commença à fredonner. Émue, Egwene reconnut une berceuse sans titre ni paroles que sa mère lui chantait quand elle était petite. À l’époque où elle se blottissait dans son propre lit, un oreiller moelleux sous la tête, protégée par une chaude couverture. En ce temps-là, l’odeur de l’huile de rose venait lui caresser les narines, de bonnes odeurs de cuisine s’y mêlant parfois, hérauts du délicieux repas du lendemain…
Rand, tu vas bien ? Et toi, Perrin ? Par la Lumière ! qui était cette femme ?
Sur cette dernière pensée, le sommeil vint comme une douce marée…
Egwene regarda autour d’elle, le cœur plein de joie lorsqu’elle découvrit un paysage vallonné semé de fleurs sauvages entre les arbres qui poussaient sur les crêtes des collines et sur leurs flancs. Des papillons aux ailes aux reflets jaunes, bleus et verts voletaient au-dessus des bourgeons et deux alouettes faisaient assaut de trilles dans un arbre voisin. Dans le ciel azuréen, de minuscules nuages cotonneux dérivaient au gré de la brise qui assurait le parfait équilibre entre fraîcheur et chaleur qui caractérisait les plus belles journées de printemps.
Bref, un jour bien trop parfait pour être autre chose qu’un rêve.
Baissant les yeux sur sa robe, la jeune femme eut un rire de gorge enthousiaste. Exactement la nuance de bleu ciel qu’elle adorait, avec des bandes blanches au niveau de l’ourlet.
Blanches ?
Aussitôt, le blanc vira au vert, une couleur qui s’harmonisait beaucoup mieux avec les rangées de petites perles qui ornaient les manches et formaient un « V » sur la poitrine. Soulevant un pied, la jeune femme aperçut avec ravissement la pointe d’un escarpin en velours. Unique fausse note, un anneau de pierre aux veinures multicolores – un étrange anneau, tordu pour n’avoir qu’une seule face, si on la suivait du bout du doigt – pendait à son cou au bout d’une lanière de cuir.
Egwene referma une main sur l’anneau et ne put retenir un petit cri. Le bijou ne pesait presque rien. Si elle le retirait de son cou et le jetait au vent, il flotterait comme des graines de chardon… Bizarrement, l’artefact ne l’effrayait plus. Elle le glissa cependant sous sa robe, afin qu’il se fasse plus discret.
— Ainsi, voilà le Tel’aran’rhiod dont me parlait Verin ? Le Monde des Rêves de Corianin Nedeal ? Eh bien, il ne me paraît pas dangereux, à moi…
Mais Verin avait dit le contraire. Et même si elle appartenait à l’Ajah Noir, il semblait douteux qu’une Aes Sedai puisse proférer un mensonge si direct.
En revanche, elle a pu se tromper…
Oui, mais la jeune femme n’y croyait pas une seconde.
Par curiosité, pour voir si c’était possible, Egwene s’ouvrit au Pouvoir de l’Unique. Aussitôt, le saidar déferla en elle. Donc, il était bel et bien présent, même ici. Canalisant une infime quantité de Pouvoir, Egwene influa légèrement sur la brise et généra un tourbillon qui entraîna les papillons dans une farandole aux allures d’arc-en-ciel chatoyant.
Elle cessa très vite. Comme si de rien n’était, les papillons revinrent voleter au-dessus des fleurs ou s’y poser.
Les Myrddraals et certaines Créatures des Ténèbres pouvaient sentir de loin qu’on canalisait le Pouvoir. Dans ce paysage idyllique, Egwene avait du mal à croire que les Blafards et les Trollocs foisonnaient, mais son scepticisme ne la protégerait pas de la réalité, si elle se trompait. De plus, les sœurs noires disposaient de tous ces ter’angreal étudiés par Corianin Nedeal.
Cette idée rappela à la jeune femme pourquoi elle était là. Pas vraiment de quoi se réjouir.
— Au moins, je sais que je ne suis pas coupée du Pouvoir… Mais si je reste plantée là, je n’apprendrai rien de plus… Par contre, en marchant un peu…
Egwene fit un pas…
… Et se retrouva dans le couloir obscur, froid et humide d’une auberge. Fille d’aubergiste, elle ne pouvait pas se tromper sur ce point. Il n’y avait pas un bruit, et toutes les portes étaient fermées. Alors que la jeune femme se demandait qui se cachait derrière celle qui lui faisait face, la porte en question s’ouvrit sans le moindre grincement.
Dans la chambre sans meubles, un vent glacial entrait par la fenêtre ouverte et faisait tourbillonner des cendres froides dans la cheminée. Entre la porte et le pilier de pierre noire brute qui se dressait au milieu de l’espace, un gros chien était roulé en boule, sa queue touffue entre les pattes. Adossé au pilier, un grand jeune homme aux cheveux bouclés en bataille, des sous-vêtements en guise de tenue, semblait dormir debout. Une grosse chaîne noire faisait le tour de sa poitrine et du pilier, l’emprisonnant à un détail près : c’était lui qui en tenait les deux extrémités, ses muscles puissants bandés au maximum pour le garder plaqué contre la pierre.
— Perrin ? demanda Egwene, stupéfaite. (Elle avança.) Perrin, que t’arrive-t-il ? Perrin !
Le chien s’ébroua et se leva.
Un chien ? Non, un loup gris et noir, les babines retroussées sur des crocs acérés, son regard jaune rivé sur la jeune femme comme si elle était une souris. En d’autres termes, un amuse-gueule bienvenu…
D’instinct, Egwene recula, repassant dans le couloir.
— Perrin ! Réveille-toi ! Il y a un loup dans ta chambre !
Selon Verin, ce qui arrivait dans le Monde des Rêves était réel. Pour preuve, elle avait exhibé une impressionnante cicatrice. Et ce loup avait des crocs aussi longs qu’une lame de couteau.
— Perrin, réveille-toi ! Dis-lui que je suis une amie !
Egwene s’ouvrit à la Source Authentique. Implacable, le loup s’apprêtait à bondir.
Perrin releva la tête et ouvrit les yeux – péniblement, comme s’il avait les paupières très lourdes.
Deux paires d’yeux jaunes se rivaient à présent sur Egwene.
— Tire-d’Aile, non ! cria Perrin alors que le loup bondissait. Egwene !
La porte se ferma au nez de la jeune femme, qui se retrouva dans des ténèbres absolues.
N’y voyant plus rien, elle sentit de la sueur ruisseler sur son front. Et ce n’était pas à cause de la chaleur…
Lumière, où suis-je donc ? Je déteste cet endroit et je veux me réveiller !
Entendant soudain un son discontinu, Egwene sursauta avant de reconnaître le chant d’un criquet. Au cœur de l’obscurité, une grenouille coassa et une multitude de ses semblables lui répondirent. Quand ses yeux se furent un peu accoutumés à la nuit, la jeune femme aperçut des arbres autour d’elle. D’épais nuages occultaient la lumière des étoiles et un minuscule croissant de lune ne pouvait rien faire pour éclairer un peu le paysage.
Sur sa droite, Egwene capta une lueur diffuse. Plissant les yeux, elle détermina qu’il devait s’agir d’un feu de camp. Elle réfléchit un moment avant de se remettre en chemin. Pour quitter Tel’aran’rhiod, vouloir se réveiller ne suffisait pas. Cela dit, jusque-là, elle n’avait rien découvert d’intéressant. Au moins, elle était indemne, mais ça risquait de ne pas durer. Car elle ignorait qui, ou quoi, se réchauffait autour de ce feu de camp.
Si ce sont des Myrddraals… Eh bien, je serai très mal partie, mais je ne suis pas vêtue pour errer dans la forêt, surtout avec ce froid…
Ce dernier détail décida la jeune femme. Un de ses points forts était de savoir quand elle se comportait stupidement, et ça venait encore de se confirmer.