Elle prit une grande inspiration, souleva l’ourlet de sa robe et approcha de la lueur. Moins bonne éclaireuse que Nynaeve, elle savait cependant éviter de marcher sur des brindilles. Après une approche prudente, tapie derrière un chêne, elle put enfin voir d’assez près le feu de camp.
Un grand jeune homme solitaire, assis sur une souche, contemplait les flammes. Rand… Les flammes qu’il regardait ne montaient pas d’un tas de petit bois ou de plus grosses branches. Elles dansaient dans l’air, lévitant quelques pouces au-dessus du sol.
Avant qu’Egwene ait esquissé un geste, Rand leva la tête. Très surprise, la jeune femme vit qu’il serrait entre ses dents le tuyau d’une pipe. Un filet de fumée s’élevait du foyer, la lueur rougeoyante du tabac illuminant le visage fatigué du Dragon Réincarné.
— Qui est là ? demanda-t-il. Étranger, tu as fait bruire assez de feuilles pour réveiller un mort. Allons, montre-toi…
Non, je n’ai pas fait de bruit ! pensa Egwene, outragée.
Elle quitta néanmoins sa cachette.
— C’est moi, Rand… N’aie pas peur, ce n’est qu’un rêve. Le tien, je pense…
Le jeune homme se leva si vivement qu’Egwene s’immobilisa net. L’étudiant, elle constata qu’il était plus costaud que dans son souvenir, et semblait plus… menaçant. Beaucoup plus même. Ses yeux gris clair évoquaient deux flammes enchâssées dans de la glace.
— Tu crois que j’ignore qu’il s’agit d’un rêve ? lança-t-il. Mais ça n’est pas moins réel pour autant, je le sais aussi… (Il sonda la nuit, comme s’il y cherchait quelqu’un qu’il n’appréciait pas.) Combien de temps essaieras-tu ? Et combien de fantômes m’enverras-tu ? Ma mère, mon père, et maintenant elle ? Le baiser d’une jolie fille ne parviendra pas à me faire céder à la tentation – même celui d’une belle que je connais ! Père des Mensonges, je nie jusqu’à ton existence !
— Rand, c’est moi, Egwene… Egwene…
Une épée apparut dans la main du Dragon Réincarné. Sa lame légèrement incurvée et gravée d’un héron évoquait irrésistiblement une flamme solidifiée.
— Ma mère m’a donné du pain d’épice qui empestait le poison et mon père cachait un couteau qu’il voulait m’enfoncer entre les côtes. L’autre femme voulait m’offrir un baiser, et beaucoup plus encore… Et toi, que m’apportes-tu ?
— Rand al’Thor, tu vas m’écouter, même si je dois te faire tomber et m’asseoir sur ton dos !
Egwene s’ouvrit au saidar et canalisa assez de Pouvoir pour emprisonner Rand dans un étau d’Air.
Rugissant comme une fournaise, l’épée de flamme se leva et s’abaissa.
Egwene tituba en arrière comme si on venait de couper la corde sur laquelle elle tirait, encaissant l’effet de recul.
Rand éclata de rire.
— J’ai appris à me défendre, tu vois… Enfin, quand ça fonctionne… (Il eut un rictus et avança vers la jeune femme.) J’aurais pu accepter n’importe quel visage, sauf celui-là ! Sauf celui-là, que la Lumière te brûle !
L’épée se leva de nouveau.
Egwene s’enfuit.
Sans savoir ce qu’elle avait fait, elle se retrouva au milieu des collines, sous un ciel radieux, à regarder voleter les papillons et à écouter le chant des alouettes.
Au moins, j’ai appris… Quoi, exactement ? Que le Ténébreux poursuit toujours Rand ? Mais je le savais déjà. Qu’il veut le tuer ? Voilà qui est très différent… Sauf si Rand est déjà devenu fou, et qu’il ne sache plus ce qu’il dit. Lumière, pourquoi ne puis-je pas l’aider ? Rand, mon pauvre Rand !
La jeune femme prit une longue inspiration pour se calmer.
— La seule façon de l’aider, c’est de l’apaiser. Autant le tuer moi-même ! Et ça, je ne le ferai jamais !
Un pivert venait de se percher sur un buisson de groseilles, non loin de là, sa crête dressée sur la tête tandis qu’il étudiait la jeune femme.
— Tu sais, dit celle-ci à l’oiseau, rester ici à me parler toute seule ne m’avancera pas à grand-chose. Pas plus que de m’adresser à toi…
Le pivert s’envola alors qu’Egwene avançait vers le buisson. Fendant l’air telle une flèche tandis qu’elle faisait son deuxième pas, il disparut dans un bosquet avant qu’elle ait achevé le troisième.
S’immobilisant, Egwene tira de sous sa robe l’anneau de pierre et le regarda. Pourquoi le décor ne changeait-il pas ? Elle était passée d’un lieu à l’autre sans avoir le temps de reprendre son souffle, et là, rien ne se produisait. Pourquoi ? Y avait-il ici une réponse à ses questions ? Troublée, elle regarda autour d’elle. Les fleurs sauvages semblaient se moquer d’elle et les trilles des alouettes également. Ce lieu paraissait vraiment sortir de son imagination. Et ce n’était pas dans ses rêves qu’elle trouverait quelque chose.
Résolue, elle ferma la main sur le ter’angreal.
— Conduis-moi là où il faut que je sois.
Elle ferma les yeux et se concentra sur le bijou. Puisque l’artefact était en pierre, son don pour la Terre devait en principe lui permettre d’établir un lien solide avec lui.
— Allons, conduis-moi là où il faut que je sois !
Entrant de nouveau en contact avec le saidar, Egwene instilla un filet de Pouvoir dans l’anneau. Pour fonctionner, l’artefact n’avait pas besoin d’un apport de Pouvoir, elle le savait, et elle n’essaya en aucune façon de l’influencer. Simplement, en l’alimentant, elle espérait en quelque sorte le stimuler.
— Conduis-moi là où je trouverai une réponse… Je dois savoir ce que cherche l’Ajah Noir. Emmène-moi là où m’attend la réponse.
Egwene ouvrit les yeux pour découvrir qu’elle était dans une vaste salle dont le dôme impressionnant était soutenu par une myriade de colonnes en pierre rouge. Une épée de cristal, en suspension dans l’air, tournait lentement sur elle-même en brillant de tous ses feux. Même si elle ne l’aurait pas juré, Egwene eut le sentiment qu’il s’agissait de l’épée de flamme que Rand brandissait un peu plus tôt dans le rêve du feu de camp. Un autre rêve. Car cette salle, même si elle semblait réelle, n’était rien d’autre qu’un songe de plus.
— Eh bien, mon enfant, te voilà où il fallait que tu sois ! Ici, on trouve toutes sortes de réponses.
Une vieille femme au dos voûté sortit de derrière une colonne. Appuyée à une canne, elle clopinait plus qu’elle marchait et le mot « laideur » semblait avoir été inventé pour elle – encore que, tout bien pesé, il ne paraissait pas assez fort. Le menton pointu et osseux, le nez encore plus pointu, elle avait le visage constellé de verrues velues comme d’énormes araignées.
— Qui êtes-vous ? demanda Egwene.
Jusque-là, elle avait uniquement rencontré dans le Monde des Rêves des gens qu’elle connaissait. Mais si elle avait croisé une fois cette pauvre femme dans sa vie, elle n’aurait certainement pas pu l’oublier.
— Je suis Sylvie, ma dame, la malheureuse Sylvie, croassa la vieille femme. (Elle se voûta davantage, comme si elle avait voulu esquisser une révérence – à moins qu’elle ait tenté de rentrer sous terre, pour se soustraire au regard d’Egwene.) Tu me connais, ma dame, car j’ai servi ta famille pendant des années. Ce visage dévasté te fait-il encore peur ? Ne cède pas à la terreur, ma dame. Quand j’en ai besoin, ce masque affreux me sert autant qu’une jolie frimousse.
— Bien sûr, mentit Egwene. C’est un visage qui marque, un bon visage.
Elle espéra que la femme goberait ce mensonge. Qui que soit cette Sylvie, elle croyait qu’il existait un lien entre elles. Qui sait, elle détenait peut-être une partie des réponses ?