— Sylvie, tu as parlé de réponses, il y a un instant.
— Ma dame, tu es au bon endroit pour en obtenir… Le Cœur de la Pierre regorge de réponses. Et de secrets… Les Hauts Seigneurs ne seraient pas contents de nous voir ici, sais-tu ? Personne n’y entre à part eux… et les domestiques, bien entendu. Les Hauts Seigneurs ne passent pas le balai et la serpillière. Mais qui remarque une humble domestique ?
— Quels secrets, Sylvie ?
Mais la vieille femme clopinait déjà vers l’épée de cristal.
— Des complots…, marmonna-t-elle comme si elle pensait tout haut. Tous ces gens prétendent servir le Grand Seigneur, mais en réalité, ils complotent pour retrouver ce qu’ils ont perdu. Et bien entendu, chacun pense qu’il est le seul à conspirer. Ishamael est un crétin.
— Quoi ? s’écria Egwene. Qu’as-tu dit au sujet d’Ishamael ?
La vieille femme se retourna, un grand sourire révélant ses dents jaunâtres.
— Une phrase que répètent volontiers les pauvres, ma dame. En les traitant de crétins, on mine le pouvoir des Rejetés. Du coup, on se sent mieux, et en sécurité. Même les serviteurs des Ténèbres n’aiment pas être insultés comme ça. Essaie pour voir, ma dame. Allons, vas-y ! Ba’alzamon est un crétin !
— Eh bien… Ba’alzamon est un crétin ! (Egwene sentit ses lèvres s’étirer sur un sourire.) Oui, tu as raison, se moquer du Ténébreux fait du bien.
Sylvie gloussa de satisfaction.
— Dis-moi, fit Egwene en désignant l’épée, qu’est-ce que c’est ?
— Callandor, ma dame. Tu en as entendu parler, non ? L’Épée Qui Ne Peut Pas Être Touchée…
Sans crier gare, Sylvie tendit le bras derrière elle, projetant sa canne vers l’épée. À quelque vingt pouces de l’objectif, le bout de la canne s’arrêta net, produisant un bruit sec, puis repartit en arrière. Ravie, la vieille dame gloussa de nouveau.
— L’Épée Qui N’En Est Pas Une… Quelques initiés savent ce qu’elle est, mais une seule personne peut la toucher. Ceux qui l’ont placée ici s’en sont assurés. Le Dragon Réincarné brandira un jour Callandor, et ce faisant, il prouvera au monde qu’il est bien ce qu’il prétend être. Enfin, ce sera la première preuve… Lews Therin est revenu pour que le monde entier le voie et se prosterne devant lui.
» Ma dame, les Hauts Seigneurs détestent que cette arme soit ici. Ils aimeraient ne pas avoir affaire avec le Pouvoir. S’ils en étaient capables, ils se débarrasseraient de Callandor. Pourtant, tellement de gens donneraient n’importe quoi pour l’avoir ! Afin de tenir Callandor, un Rejeté serait prêt à tous les sacrifices.
Egwene étudia l’épée scintillante. Si les Prophéties du Dragon ne mentaient pas – et si Rand était bien ce qu’affirmait Moiraine – un jeune homme de Deux-Rivières saisirait un jour ou l’autre l’arme fabuleuse. Quant à savoir comment il s’y prendrait, c’était une autre affaire. Tout ce que la jeune femme savait des prédictions concernant Callandor semblait exclure cette possibilité.
Mais s’il y a un moyen de s’emparer de l’épée, l’Ajah Noir le connaît peut-être. Et dans ce cas, cette énigme est également à ma portée.
Très prudemment, Egwene canalisa une sonde de Pouvoir et l’envoya analyser la force qui maintenait l’épée en suspension et qui lui servait de bouclier. Le tentacule immatériel toucha quelque chose et s’arrêta net. Mais la jeune femme sentit quels Pouvoirs, parmi les Cinq, avaient été utilisés pour protéger et faire léviter l’arme. Une combinaison d’Air, de Feu et d’Esprit. La jeune femme réussit également à suivre le tissage serré réalisé par le saidar et doté d’une résistance stupéfiante. Dans ce réseau, elle repéra des vides à travers lesquels sa sonde aurait réussi à passer. Mais chaque fois qu’elle essaya, la résistance fut encore plus rude, comme si la sonde se précipitait sur la partie la moins vulnérable de la structure. Alors qu’elle luttait pour transpercer cette mystérieuse défense, Egwene comprit de quoi il retournait, et elle laissa aussitôt la sonde se volatiliser. Une moitié du réseau avait été tissée avec le saidar. Et l’autre, celle qu’elle prenait pour du vide, avec le saidin !
En réalité, c’était plus complexe que ça, parce que le « mur » était d’une seule pièce. Mais la représentation était approximativement juste.
Un mur de pierre arrête aussi aisément une aveugle qu’une femme dont la vue est parfaite.
Soudain, des bruits de pas retentirent dans le lointain. Des semelles de bottes, aurait-on dit…
Egwene n’aurait su dire combien de gens approchaient, ni de quelle direction ils arrivaient. Mais Sylvie tourna immédiatement la tête vers un endroit précis, entre deux colonnes.
— Il vient pour revoir encore une fois l’épée, dit-elle. Éveillé ou endormi, il veut… (Elle sembla se souvenir de la présence d’Egwene et eut un sourire contrit.) Tu dois partir, ma dame… Il ne doit pas te trouver ici, ni même savoir que tu es venue.
Egwene s’enfonça entre deux colonnes, Sylvie la suivant en agitant sa canne dans les airs.
— Je m’en vais, Sylvie… Il faut seulement que je me remémore le chemin. (Egwene posa les doigts sur l’anneau de pierre.) Ramène-moi dans les collines. (Rien ne se produisit.) Allons, ramène-moi ! (Elle canalisa un minuscule filet de Pouvoir pour stimuler le bijou.) Les collines !
Toujours rien. Et les bruits de bottes étaient assez proches, désormais, pour ne plus se confondre avec leur propre écho.
— Tu ne connais pas le chemin du retour, lâcha Sylvie. (Elle semblait ravie, comme une vieille domestique qui peut enfin se permettre de prendre des libertés avec sa maîtresse.) Ma dame, quand on ne sait pas comment sortir d’ici, il est très dangereux d’y entrer. Allons, laisse-toi guider par la pauvre vieille Sylvie. Elle te conduira jusque dans ton lit, où tu ne risqueras plus rien.
Sylvie ceintura Egwene, la tirant toujours plus loin de l’épée. Même sans cette contrainte, la jeune femme ne se serait pas attardée près de la salle, car le bruit de bottes s’était tu. Qui que soit l’homme dont parlait Sylvie, il devait déjà être en train de contempler l’épée.
— Montre-moi le chemin, ça suffira… Ou explique-moi. Et cesse de me pousser comme ça.
La vieille femme referma soudain la main sur l’anneau de pierre.
— Sylvie, ne touche pas ce bijou !
— En sécurité dans ton lit, ma dame.
Souffrant soudain comme jamais dans sa vie, Egwene perdit conscience de l’existence du monde.
Avec un cri qui lui déchira la gorge, Egwene s’assit en sursaut dans les ténèbres. Ruisselant de sueur, elle ignorait où elle était et s’en fichait.
— Lumière, gémit-elle, ça fait mal ! Si mal !
Elle se palpa, certaine qu’il devait lui manquer de la peau par endroits, pour qu’elle souffre à ce point. Mais elle ne trouva ni écorchure ni brûlure.
— Nous sommes là, dit Nynaeve dans l’obscurité. Nous sommes là, Egwene…
La jeune femme se jeta dans la direction d’où montait la voix, enlaça Nynaeve et se serra contre elle.
— Je suis revenue… Par la Lumière ! je suis revenue !
— Elayne…, souffla l’ancienne Sage-Dame.
La Fille-Héritière n’eut pas besoin d’un dessin. Quelques secondes plus tard, une première bougie allumée par ses soins dissipa l’obscurité. Le bougeoir dans une main, Elayne se figea, tenant encore dans l’autre l’allume-feu qu’elle avait embrasé avec une pierre à feu et un morceau de métal. Puis elle sourit, et toutes les bougies de la pièce s’allumèrent en même temps. Faisant un détour par le coin toilette, Elayne revint près du lit avec une serviette humide qu’elle passa sur les joues de son amie.