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Cela dit, le jeune homme se réjouit de les voir. Au début, en tout cas.

— Tu as l’air bien plus en forme, dit Egwene.

— Oui, comme si tu avais passé un mois à manger et à te reposer, renchérit Elayne.

Nynaeve posa une main sur le front du convalescent. D’abord réticent, Mat se détendit très vite. Depuis sa nomination, elle faisait ça à tout le monde, dès qu’il y avait un problème…

Oui, mais chez nous, elle était la Sage-Dame. À l’époque, elle ne portait pas cette fichue bague.

Le mouvement de recul du jeune homme ne lui ayant pas échappé, Nynaeve eut un sourire pincé.

— Pour moi, tu pètes le feu, mon garçon ! N’en as-tu pas assez d’être cloîtré ? Avant, tu ne supportais pas de rester deux jours enfermé.

Mat regarda le dernier trognon de pomme, estima qu’il l’avait assez rongé et le reposa sur l’assiette. Tenté de lécher le jus, sur ses doigts, il se retint à cause de ses trois visiteuses.

Elles le regardaient toujours, souriant de plus belle. Se surprenant à tenter d’élire la plus jolie du trio, Mat dut s’avouer vaincu. Si elles n’avaient pas été qui elles étaient – et surtout, ce qu’elles étaient – il leur aurait volontiers demandé à toutes les trois de danser avec lui une gigue ou une farandole. Au pays, il avait souvent gambillé avec Egwene – et même avec Nynaeve, un jour qui semblait désormais très lointain.

— Une jolie fille, gigue gentille ! Deux jolies filles, et la maison vacille ! Trois jolies filles, et il vaut mieux que tu files ! (Mat adressa à Nynaeve un sourire au moins aussi matois que celui qu’elle affichait.) Mon père adorait ce proverbe. Nynaeve, vous mijotez quelque chose, ça se voit. On dirait un gros matou qui a repéré un pinson coincé dans un buisson d’épineux. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression d’être le pinson…

Le sourire de l’ancienne Sage-Dame se volatilisa. Et celui de Mat aussi. Remarquant les mains toutes plissées des trois femmes, il se demanda pourquoi elles avaient l’air de trop faire la vaisselle. La Fille-Héritière d’Andor ne récurait sûrement pas les casseroles, et il voyait mal Nynaeve se coltiner cette corvée, même si elle s’était toujours occupée seule de son ménage, à Champ d’Emond. Les trois femmes portaient une bague au serpent, désormais. Une nouveauté, et pas une surprise très agréable.

Par la Lumière ! des choses pareilles arrivent de temps en temps… Au fond, ce ne sont pas mes affaires, et c’est tout ce qu’il y a à dire. Ça ne me regarde pas, un point c’est tout !

Egwene secoua la tête, mais c’était plus à l’intention de ses compagnes qu’à celle du jeune homme.

— Je vous avais bien dit qu’il fallait être directes ! Quand il l’a décidé, Mat est têtu comme une mule et plus rusé qu’un chat. Ne plisse pas le front comme ça, mon garçon ! Tu sais que j’ai raison…

— Silence, Egwene ! intervint Nynaeve. Mat, nous voulons te demander une faveur, c’est vrai, mais ça ne veut pas dire que ta santé ne nous intéresse pas. C’est tout le contraire, et tu le sais très bien, sauf si tu as envie de te montrer encore plus borné que d’habitude. Alors, comment vas-tu ? Si je me réfère à notre précédente rencontre, je maintiens que tu pètes le feu. On croirait qu’un mois s’est écoulé, pas deux jours…

— Je suis prêt à courir deux lieues puis à danser la gigue ensuite.

L’estomac de Mat grommela, lui rappelant que le déjeuner n’était pas pour tout de suite. Il fit mine de l’ignorer, et espéra que ses visiteuses n’avaient pas entendu. De fait, il se sentait aussi bien que s’il avait passé un mois à manger et se reposer. Et il était affamé comme si son dernier repas remontait à la veille.

— Une faveur ? Quelle faveur ? demanda-t-il, soupçonneux.

Si sa mémoire ne le trompait pas, Nynaeve ne demandait pas de faveur. Elle disait aux gens ce qu’ils devaient faire, et ils avaient intérêt à s’exécuter.

— Je voudrais que tu portes une lettre pour moi…, dit Elayne avant que Nynaeve ait pu ouvrir la bouche. Une lettre pour ma mère, à Caemlyn. (Elle sourit, creusant une fossette dans sa joue.) Je te serais vraiment très reconnaissante, Mat.

La lumière du jour qui entrait à flots par les fenêtres ouvertes fit danser une multitude de reflets dans les magnifiques cheveux de la Fille-Héritière.

Je me demande si elle aime danser…

Quelle idée incongrue, en un moment pareil !

— Ce n’est pas très difficile, mais ça fait un long voyage… Qu’est-ce que j’y gagnerai ?

À la réaction d’Elayne, Mat songea que le coup de la fossette avait rarement dû échouer, dans sa vie.

Outragée, elle se redressa, le menton fièrement pointé. Mat crut presque voir le haut dossier d’un trône, derrière elle.

— Es-tu un sujet loyal d’Andor ? Ou refuses-tu de servir le Trône du Lion et la Fille-Héritière ?

Mat se contenta de ricaner.

— Je t’ai dit que ce truc-là ne marcherait pas non plus avec lui, soupira Egwene.

Elayne eut une moue désabusée.

— Tenter le coup ne coûtait rien… Sur les gardes, à Caemlyn, ça réussit chaque fois. Tu as dit que si je souriais…

La Fille-Héritière s’interrompit, consciente qu’elle risquait de gaffer.

Que lui as-tu raconté, Egwene ? Que je deviens gâteux dès qu’une fille me sourit ?

Hors de lui, Mat parvint pourtant à garder l’apparence d’un calme… souverain.

— J’aurais aimé qu’il suffise de te demander, Mat, dit Egwene, mais tu ne fais jamais rien pour rien, pas vrai ? Si on ne te force pas, il n’y a rien à attendre de toi.

— Je veux bien danser avec vous deux, répondit le jeune homme, souriant, mais pas question de jouer les messagers.

Un instant, il crut qu’Egwene allait lui tirer la langue.

— Si nous revenions à notre plan d’origine ? proposa Nynaeve d’une voix bien trop calme pour ne pas être menaçante.

Ses deux compagnes ayant acquiescé, l’ancienne Sage-Dame dévisagea Mat. Pour la première fois, elle ressemblait à ce qu’elle était à Champ d’Emond – une femme autoritaire dont le regard paralysait ses victimes, sa natte évoquant la queue d’un chat prête à zébrer l’air…

— Matrim Cauthon, tu es encore plus grossier que dans mon souvenir… Avec ta longue maladie, tout ce temps où mes amies et moi t’avons pouponné comme un bébé dans ses langes, j’ai failli oublier que tu es un rustre. Mais même un butor devrait faire montre d’un minimum de gratitude. Et ne parles-tu pas sans arrêt de visiter le monde et de voir les grandes villes ? Tu crois que Caemlyn est un lieu-dit ? Nous t’offrons une occasion de réaliser tes rêves, de témoigner ta reconnaissance à tes bienfaitrices et d’aider l’une d’entre elles.

Nynaeve sortit de sous sa cape une feuille de parchemin pliée et scellée – un cachet en cire jaune et en forme de lilas.

— Que pourrais-tu vouloir de plus, Matrim Cauthon ?

Mat regarda la missive avec une certaine mélancolie. Il se souvenait vaguement d’avoir traversé Caemlyn en compagnie de Rand, dans un passé qui lui semblait très lointain. Il n’était pas ravi de refuser d’y retourner, mais c’était la bonne décision.

Quand on danse la gigue, on s’amuse bien mais il faut payer tôt ou tard les musiciens.

Considérant ce qu’était devenue Nynaeve, plus il tarderait à payer et plus la note risquait d’être salée.

— Nynaeve, je ne peux pas…

— Comment ça, tu ne peux pas ? Es-tu un homme ou une lavette ? Tu as une chance d’aider la Fille-Héritière, de voir Caemlyn et probablement de rencontrer la reine, et tu ne peux pas ? Quand je demande ce que tu pourrais vouloir de plus, je suis sérieuse. N’essaie pas de nous couler entre les doigts comme de la graisse sur un grill, Matrim Cauthon ! Aurais-tu changé au point d’aimer tout ce que tu vois autour de toi ?