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« Ce n’est que la pauvre vieille Silvie, ma Dame », répliqua la vieille femme d’une voix saccadée. En même temps, elle s’arrangea pour se pencher en avant dans un mouvement qui pouvait être une révérence ou peut-être aussi de serviles salamalecs. « Vous savez bien qui est la pauvre Silvie, ma Dame. Qui a servi fidèlement votre famille toutes ces années. Est-ce que cette face décatie vous effraie encore ? Ne vous laissez pas intimider par elle, ma Dame. Elle me sert, quand j’en ai besoin, autant qu’une plus jolie.

— Oui, sûrement, répliqua Egwene. C’est un visage énergique. Un bon visage. » Elle espéra que l’autre la croirait. Qui que soit cette Silvie, elle pensait apparemment connaître Egwene. Peut-être connaissait-elle aussi des réponses. « Silvie, vous avez parlé de réponses qu’on trouverait ici.

— Oh ! vous êtes venue au bon endroit pour des réponses, ma Dame. Le Cœur de la Pierre est plein de réponses. Et de secrets. Les Puissants Seigneurs ne seraient pas contents de nous voir là, ma Dame. Oh ! non. Nul autre que les Puissants Seigneurs ne pénètrent ici. Et les serviteurs, bien sûr. » Elle émit une espèce de rire chuintant espiègle. « Les Puissants Seigneurs ne balaient pas ni ne manient la serpillière. Mais qui voit un serviteur ?

— Quel genre de secrets ? »

Mais Silvie clopinait vers l’épée de cristal. « Des complots, dit-elle comme pour elle-même. Tous prétendent servir le Grand Seigneur et pendant ce temps ils combinent et complotent pour reconquérir ce qu’ils ont perdu. Chacun s’imagine qu’il ou elle est l’unique comploteur. Ishamael est un imbécile !

— Comment ! s’exclama Egwene. Qu’avez-vous dit à propos d’Ishamael ? »

La vieille femme se retourna, présentant un plissement malicieux et engageant des lèvres. « Simplement une expression qu’utilisent les pauvres gens, ma Dame. Cela désarme la puissance des Réprouvés. Vous donne de la satisfaction et de l’assurance. Même l’Ombre ne supporte pas d’être traitée d’imbécile. Essayez donc, ma Dame. Dites : Ba’alzamon est un imbécile ! »

Les lèvres d’Egwene faillirent esquisser un sourire. « Ba’alzamon est un imbécile ! Vous avez raison, Silvie. » C’est vrai que se moquer du Ténébreux était réconfortant. La vieille femme gloussa de rire. L’épée tournait juste derrière son épaule. « Silvie, qu’est-ce que c’est que ça ?

— Callandor, ma Dame. Vous le savez, n’est-ce pas ? L’Épée-qui-ne-peut-pas-être-touchée. » D’un geste brusque, elle balança sa canne derrière elle ; à un pied de l’épée, la canne s’arrêta avec un bruit sec et rebondit en arrière. Le sourire de Silvie s’élargit. « L’Épée qui n’est pas une Épée, bien que guère soient nombreux ceux qui le savent. Ils y veillent, ceux qui l’ont mise là. Le Dragon Réincarné empoignera un jour Callandor et par ce geste même prouvera au monde qu’il est le Dragon. Lui en donnera la première preuve, en tout cas. Lews Therin revenu pour que le monde entier le voie et se prosterne devant lui. Ah ! les Puissants Seigneurs n’aiment pas l’avoir ici. Ils n’aiment rien de ce qui touche au Pouvoir. En seraient-ils capables qu’ils s’en débarrasseraient. En seraient-ils capables. Je suppose qu’il y en a d’autres qui voudraient s’en emparer, s’ils le pouvaient. Que ne donnerait pas un des Réprouvés pour avoir en main Callandor ? »

Egwene contempla l’épée scintillante. En admettant que les Prophéties concernant le Dragon soient exactes, que Rand soit le Dragon, comme le proclamait Moiraine, il la brandirait un jour, encore qu’elle ne comprit pas comment cela se réaliserait d’après le reste de ce qu’elle avait appris des Prophéties. Seulement, s’il existe un moyen de s’en saisir, peut-être que l’Ajah Noire le connaît. Auquel cas, j’arriverai à le découvrir aussi.

Avec précaution, elle usa du Pouvoir pour explorer ce qui soutenait et protégeait l’épée. Sa sonde toucha… quelque chose… et s’immobilisa. Egwene sentit lesquels des Cinq Pouvoirs avaient été utilisés. L’Air, le Feu, l’Esprit. Elle repéra le dessin complexe de l’armure tissée par la saidar, entrecroisée avec une force qui la stupéfia. Il y avait des vides dans cette texture, des espaces par où sa sonde se faufilerait. Quand elle essaya, ce fut comme d’attaquer de front la partie tissée la plus serrée. Elle comprit subitement ce que c’était, ce à travers quoi elle tentait de forcer un passage, et elle laissa sa sonde se dissoudre. La moitié de ce mur avait été tissée au moyen de la saidar ; l’autre moitié, la partie qu’elle n’avait pu percevoir ou toucher, avait été faite avec le saidin. Ce n’était pas cela à proprement parler – le mur formait un tout homogène –, mais l’explication s’en approchait. Un mur de pierre empêche une aveugle d’avancer aussi sûrement qu’une personne qui voit.

Des pas résonnèrent au loin. Des bruits de bottes.

Egwene n’aurait pas su dire combien il y en avait, ni de quelle direction ces bottes approchaient, mais Silvie sursauta et regarda aussitôt au milieu des colonnes. » Il vient encore la contempler, dit-elle entre ses dents. Qu’il veille ou qu’il dorme, il veut… » Elle parut se rappeler Egwene et arbora un sourire soucieux. « Il vous faut partir à présent, ma Dame. Il ne doit pas vous trouver ici, ni même savoir que vous êtes venue. »

Egwene reculait déjà entre les colonnes, et Silvie suivit, agitant les mains et brandissant sa canne. « Je m’en vais, Silvie. Je n’ai qu’à me rappeler le chemin. » Elle tâta l’anneau de pierre. « Ramène-moi dans les collines. » Rien ne se produisit. Elle canalisa un flux de Pouvoir ténu comme un cheveu dans l’anneau. « Ramène-moi dans les collines. » Les colonnes de pierre rouge l’entouraient toujours. Les bottes se rapprochaient, suffisamment pour que leurs claquements ne se confondent plus dans leurs échos.

« Vous ne savez pas comment on sort d’ici », conclut sans ambages Silvie, qui poursuivit presque dans un chuchotement patelin et moqueur à la fois, en vieille servante qui estime pouvoir prendre des libertés : « Oh, ma Dame, voilà un endroit dangereux où s’introduire quand on ignore comment le quitter. Venez, laissez la pauvre vieille Silvie vous conduire au-dehors. La pauvre vieille Silvie vous bordera saine et sauve dans votre lit, ma Dame. » Elle drapa ses deux bras autour d’Egwene, l’entraînant loin de l’épée. Non pas qu’Egwene eût besoin de beaucoup de persuasion. Les bottes s’étaient arrêtées ; il – qui que ce soit – était probablement en contemplation devant Callandor.

« Indiquez-moi seulement où aller, chuchota Egwene en réponse. Ou dites-le-moi. Pas besoin de me pousser. » Les doigts de la vieille femme se retrouvaient enlacés autour de l’anneau de pierre. « Ne touchez pas à cela, Silvie.

— Saine et sauve dans votre lit. »

La souffrance annihila le monde.

Avec un cri à arracher la gorge, Egwene se redressa dans le noir, la sueur ruisselant sur son visage. Pendant un instant, elle resta sans savoir où elle se trouvait, et ne s’en soucia pas. « Oh ! Lumière, gémit-elle, que ça fait mal. Oh ! Lumière, si mal ! » Elle passa les mains sur elle, certaine que sa peau devait être écorchée ou zébrée de coups de fouet pour qu’elle la sente tellement brûler, mais elle ne trouva pas une marque.

« Nous sommes là, dit la voix de Nynaeve dans l’obscurité. Nous sommes là, Egwene. »

Egwene se jeta vers la voix et noua ses bras autour du cou de Nynaeve dans un élan de soulagement. « Oh ! Lumière, je suis revenue. Lumière, je suis revenue.