— Elayne », dit Nynaeve.
Quelques instants après, une des chandelles donna un peu de clarté. Elayne marqua une pause, la chandelle dans une main et le copeau qu’elle avait enflammé avec le briquet à silex dans l’autre. Puis elle sourit, et toutes les chandelles de la pièce s’allumèrent. Elle s’arrêta devant la table de toilette et revint vers le lit avec une serviette humide et fraîche pour laver la figure d’Egwene.
« C’était pénible ? demanda-t-elle d’un ton soucieux. Tu ne bougeais pas. Tu ne murmurais pas un mot. Nous ne savions pas s’il fallait te réveiller ou non. »
Egwene tâtonna précipitamment pour enlever le lien de cuir d’autour de son cou et le précipita avec l’anneau de pierre à l’autre bout de la pièce. « La prochaine fois, dit-elle d’une voix haletante, nous déciderons d’un temps donné, après quoi vous me réveillerez. Réveillez-moi même s’il faut que vous me plongiez la tête dans une bassine d’eau ! » Elle ne s’était pas rendu compte qu’elle avait décidé qu’il y aurait une prochaine fois. Te fourrerais-tu la tête dans la gueule d’un ours simplement pour prouver que tu n’as pas peur ? Recommencerais-tu parce que tu l’as fait une fois et n’en es pas morte ?
Toutefois, il ne s’agissait pas seulement de se prouver qu’elle n’avait pas peur. Elle avait peur et le savait, mais tant que l’Ajah Noire resterait en possession de ces ter’angreal étudiés par Corianine elle serait obligée de retourner là-bas. La question était : pourquoi l’Ajah Noire veut-elle les ter’angreal ? et Egwene avait la conviction que la réponse se trouvait dans le Tel’aran’rhiod. Si elle parvenait à trouver des réponses concernant l’Ajah Noire là-bas – peut-être même d’autres réponses aussi en supposant que soit vraie la moitié de ce qui lui avait été dit sur les Rêves – il fallait qu’elle y retourne. « Mais pas ce soir, dit-elle à mi-voix. Pas encore.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? questionna Nynaeve. Qu’as-tu… rêvé ? »
Egwene se recoucha et le leur raconta. En totalité, le seul détail qu’elle laissa de côté étant que Perrin avait parlé au loup. Elle ne dit rien du loup. Garder quelque chose par-devers elle vis-à-vis de Nynaeve et d’Elayne lui causait un léger sentiment de culpabilité, mais il s’agissait du secret de Perrin et c’était à lui d’en parler, ou de se taire s’il préférait, et non à elle. Le reste, elle l’exposa mot pour mot, décrivant tout. Quand elle eut fini, elle se sentit vidée.
« À part être fatigué, dit Elayne, avait-il l’air blessé ? Egwene, je ne peux pas croire qu’il te ferait jamais du mal. Non, je ne peux pas le croire.
— Rand, dit Nynaeve sèchement, devra s’occuper seul de sa petite personne pendant encore quelque temps. » Élayne rougit ; cela lui donnait l’air très jolie. Egwene prit conscience qu’Élayne était jolie en n’importe quelle circonstance, même en pleurant ou en astiquant des marmites. « Callandor, continua Nynaeve. Le Cœur de la Pierre. C’était indiqué sur le plan. Je pense que nous savons où est l’Ajah Noire. »
Élayne avait recouvré son assurance. « Cela ne change rien au piège, fut son commentaire. Si ce n’est pas une diversion, c’est un piège. »
Nynaeve eut un sourire dur. « La meilleure manière d’attraper quiconque a posé un piège est de faire fonctionner le piège et d’attendre la venue du piégeur. Ou de la piégeuse, en l’occurrence.
— Vous pensez aller à Tear ? » dit Egwene, et Nynaeve acquiesça d’un signe de tête.
« L’Amyrlin nous a laissé la bride sur le cou, apparemment. Nous prenons nos décisions nous-mêmes, vous vous souvenez ? Du moins savons-nous que l’Ajah Noire est à Tear et nous savons aussi qui chercher là-bas. Ici, notre seule possibilité est de rester assises à ruminer les soupçons que nous inspire tout le monde, à nous demander s’il y a dans les parages un autre Homme Gris. Je préfère être le chien de chasse plutôt que le lapin.
— Il faut que j’écrive à ma mère », dit Élayne. Quand elle vit l’expression de leurs regards, le ton de sa voix devint défensif. « J’ai déjà disparu une fois sans qu’elle sache où j’étais. Si je recommence… Vous ne connaissez pas le caractère de Maman. Elle est capable d’envoyer Gareth Bryne et l’armée entière à l’assaut de Tar Valon. Ou se mettre en quête de nous.
— Tu pourrais rester ici, suggéra Egwene.
— Non. Je ne vous laisserai pas partir toutes les deux sans moi. Et je ne vais pas demeurer ici à me demander si la Sœur qui me donne une leçon est une Amie du Ténébreux ou si c’est après moi qu’en aura le prochain Homme Gris. » Elle eut un petit rire. « Je me refuse à travailler aux cuisines alors que vous deux courrez l’aventure. Il suffit que j’avertisse ma mère que je quitte la Tour sur l’ordre de l’Amyrlin, afin qu’elle ne se mette pas en colère si des rumeurs lui reviennent aux oreilles. Je n’ai pas besoin de lui préciser où nous allons ni pourquoi.
— Ce sera sûrement plus sage, commenta Nynaeve. Serait-elle au courant en ce qui concerne l’Ajah Noire, il y a des chances qu’elle partirait à votre recherche. À ce propos, vous ne savez pas dans combien de mains passera votre lettre avant qu’elle lui parvienne, ni quels yeux auront l’occasion de la lire. Mieux vaut ne rien dire de ce que vous préférez garder ignoré.
— Voilà encore autre chose. » Élayne soupira. « L’Amyrlin ne sait pas que je suis l’une des vôtres. Il faut que je découvre un moyen d’envoyer cette lettre sans qu’elle ait une chance de la voir.
— Je vais y réfléchir. » Les sourcils de Nynaeve se froncèrent. « Peut-être une fois que nous serons en route. Vous pourriez la laisser à Aringill, en aval, si nous avons le temps de dénicher là-bas quelqu’un qui se rend à Caemlyn. La vue d’un de ces documents que nous a remis l’Amyrlin convaincra peut-être quelqu’un. Il nous faut espérer qu’ils auront aussi de l’effet sur les capitaines de bateaux, à moins que l’une de vous n’ait plus de monnaie que je n’en ai. »
Elayne secoua la tête tristement.
Egwene ne s’en donna même pas la peine. Ce qu’elles avaient possédé comme argent avait été totalement dépensé pendant le trajet depuis la Pointe de Toman, à l’exception de quelques pièces de cuivre. « Quand… » Elle dut s’interrompre pour s’éclaircir la gorge. « Quand partons-nous ? Ce soir ? »
Nynaeve parut y réfléchir un moment, mais finalement elle secoua la tête. « Tu as besoin de dormir, après… » Son geste engloba l’anneau de pierre qui gisait à l’endroit où il avait rebondi après avoir heurté le mur. « Nous laisserons encore une chance à l’Amyrlin de prendre contact avec nous. Lorsque nous en aurons terminé avec le petit déjeuner, vous deux emballerez ce que vous voulez emporter, mais ne vous encombrez pas. Rappelez-vous, il faut que nous quittions la Tour sans que l’on nous remarque. Si l’Amyrlin ne nous a pas donné signe de vie d’ici midi, j’ai l’intention d’être à bord d’un cargo, même si c’est nécessaire d’enfoncer ce laissez-passer dans la gorge du capitaine, avant que sonne l’heure de Prime. Qu’en dites-vous, toutes les deux ?
— C’est excellent », déclara Elayne d’un ton ferme, et Egwene commenta : « Ce soir ou demain, le plus tôt sera le mieux, à mon avis. » Elle espérait s’être montrée aussi assurée qu’Élayne.
— Alors nous serions sages de dormir un peu.
— Nynaeve, reprit Egwene d’une petite voix, je… je n’ai pas envie d’être seule, cette nuit. » Il lui en coûtait de le reconnaître.
« Moi non plus, dit Élayne. Je ne cesse de penser aux Sans-Âme. Je ne sais pas pourquoi, mais ils me font encore plus peur que l’Ajah Noire.