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Il jeta au document un coup d’œil empreint de regret. Il se rappelait vaguement avoir traversé Caemlyn une fois, avec Rand. C’était dommage de les interrompre maintenant, mais il jugea cela plus prudent. Pour jouir du plaisir de danser la gigue il faut tôt ou tard payer le musicien. Et, étant donné l’état d’esprit présent de Nynaeve, plus il tardait à payer, pire ce serait. « Nynaeve, je ne peux pas.

— Tu ne peux pas, qu’est-ce que tu veux dire par là ? Es-tu une mouche sur un mur ou un homme ? Une chance de rendre service à la Fille-Héritière d’Andor, de visiter Caemlyn, de rencontrer selon toutes probabilités la Reine Morgase en personne et tu ne peux pas ? Je me demande vraiment ce que tu pourrais désirer de plus. Ne te défile pas comme de la graisse sur un gril, cette fois-ci. Matrim Cauthon ! Ou ton cœur a-t-il tellement changé que tu aimes voir ceux-ci tout autour de toi ? » Elle lui brandit sa main gauche devant la figure, lui heurtant pratiquement le nez avec son anneau.

« S’il te plaît, Mat ? » dit Élayne, et Egwene le dévisageait comme s’il lui était poussé des cornes de Trolloc.

Il se tortilla sur son siège. « Ce n’est pas que je ne veux pas. Je ne peux pas ! L’Amyrlin s’est arrangée pour que je ne puisse pas sortir de cette sacrée…, cette île. Changez cela et je porterai ta lettre entre mes dents, Élayne. »

Elles échangèrent des regards. Il se demandait parfois si les femmes étaient capables de lire dans l’esprit les unes des autres. Elles semblaient en tout cas lire dans le sien quand il le souhaitait le moins. Par contre, quoi qu’elles aient décidé dans leur colloque silencieux, elles n’avaient pas déchiffré ses pensées.

« Explique, ordonna Nynaeve d’un ton cassant. Pourquoi l’Amyrlin voudrait-elle te garder ici ? »

Il haussa les épaules, la regarda droit dans les yeux et lui dédia son plus beau sourire désabusé. « Parce que j’étais malade. Parce que cela durait depuis tellement longtemps. Elle a affirmé qu’elle ne me laissera partir que lorsqu’elle sera sûre que je ne m’en irai pas mourir quelque part. Non pas que j’en aie l’intention. De mourir, j’entends. »

Nynaeve fronça les sourcils, imprima une secousse à sa tresse et lui prit soudain la tête dans ses mains ; un frisson parcourut Mat. Ô Lumière, le Pouvoir ! La pensée n’avait même pas fini de s’esquisser qu’elle l’avait relâché.

« Quoi… Qu’est-ce que vous m’avez fait, Nynaeve ?

— Pas la dixième partie de ce que tu mérites, vraisemblablement, répliqua-t-elle. Tu es aussi sain qu’un taureau. Plus faible que tu ne le parais, mais en bonne santé.

— Je vous l’avais garanti », répondit-il anxieusement. Il s’efforça de retrouver son sourire. « Nynaeve, elle vous ressemble. L’Amyrlin, c’est d’elle que je parle. S’arrange pour vous regarder de haut même s’il lui manque dix paumes pour ça et vous houspille… » À la façon dont les sourcils de Nynaeve se soulevèrent il conclut que ce n’était pas là une voie à suivre plus loin. Du moment qu’il les tenait à l’écart du Cor de Valère. Il se demanda si elles étaient au courant. « Bref, en tout cas, je pense qu’elles veulent me garder ici à cause de ce poignard. Vous comprenez, jusqu’à ce qu’elles aient déterminé exactement comment il faisait ce qu’il faisait. Vous savez comme sont les Aes Sedai. » Il émit un petit rire. Les trois se contentèrent de le regarder. Peut-être que je n’aurais pas dû dire ça. Que je brûle ! Elles veulent être de sacrées Aes Sedai. Que je brûle ! je parle trop. J’aimerais bien que Nynaeve cesse de me regarder avec cette fixité. Abrège. « L’Amyrlin a pris de telles dispositions que je ne peux pas franchir un pont ou monter à bord d’un bateau sans un ordre d’elle. Vous voyez ? Ce n’est pas que je ne veux pas vous aider. Cela m’est impossible, simplement.

— Mais tu y serais prêt si nous pouvions te faire quitter Tar Valon ? insista Nynaeve.

— Sortez-moi de Tar Valon et je porte Élayne sur mon dos jusque chez sa mère. »

Ce furent les sourcils d’Élayne qui se haussèrent, cette fois, et Egwene secoua la tête, prononçant son nom seulement des lèvres avec une expression sévère dans les yeux. Les femmes n’avaient pas le sens de l’humour, parfois.

Nynaeve entraîna d’un geste les deux autres près des fenêtres, où elles tournèrent le dos à Mat et parlèrent si bas qu’il ne perçut qu’un murmure. Il crut entendre Egwene dire à propos de quelque chose qu’un seul suffirait si elles demeuraient ensemble. Tout en les observant, il se demanda si elles croyaient vraiment pouvoir passer outre à l’ordre de l’Amyrlin. Si elles le peuvent, je porterai leur fichue lettre. Oui, je la porterai pour de bon entre mes dents.

Machinalement, il ramassa un trognon de pomme et en mordit l’extrémité. Un mâchonnement et il cracha précipitamment sur l’assiette la bouchée de pépins amers.

Quand elles revinrent vers la table, Egwene lui tendit un feuillet épais plié. Il les examina avec suspicion avant de le déplier. Tout en lisant, il se mit à fredonner tout bas sans s’en apercevoir.

Ce que le porteur fait est fait sur mon ordre et par mon autorité. Obéissez et observez le silence, telle est ma volonté.

Siuan Sanche
Gardienne des Sceaux
Flamme de Tar Valon
Trône d’Amyrlin

Et scellé en bas avec la Flamme de Tar Valon dans un cercle de cire blanche dure comme pierre.

Mat se rendit compte qu’il fredonnait « Une Poche pleine d’or » et s’arrêta. « Est-ce réel ? Tu n’as pas… ? Comment as-tu obtenu ça ?

— Elle n’a pas commis un faux, si c’est ce que tu veux dire, répliqua Élayne.

— Ne t’inquiète pas de la façon dont nous l’avons eu, déclara Nynaeve. Ce laissez-passer est réel. Tu n’as pas à te préoccuper du reste. Je ne le montrerais pas à la ronde, si j’étais toi, sinon l’Amyrlin le reprendra, mais il te permettra de franchir les postes de garde et de monter sur un navire. Tu as dit que tu te chargerais de la lettre si nous te donnions cette possibilité.

— Vous pouvez la considérer comme déjà dans les mains de Morgase. » Il avait envie de lire et relire le feuillet, mais il le replia quand même et le posa sur la lettre d’Élayne. « Vous n’auriez pas par hasard une petite pièce pour aller avec ça, dites donc ? De l’argent ? Un marc d’or ou deux ? J’ai presque assez pour payer mon passage, mais j’ai entendu dire que les choses devenaient hors de prix sur le fleuve en aval. »

Nynaeve secoua la tête. « N’as-tu pas d’argent ? Tu as joué avec Hurin presque tous les soirs jusqu’à ce que tu deviennes trop malade pour tenir les dés. Pourquoi les choses seraient-elles plus coûteuses en aval ?

— Nous avons joué pour des sous de cuivre, Nynaeve, et il n’a même plus voulu risquer cet enjeu-là au bout d’un certain temps. Peu importe. Je me débrouillerai. N’écoutez-vous donc pas ce que les gens racontent ? Il y a la guerre civile dans le Cairhien et ça va mal aussi dans le Tear, à ce que j’ai appris. On m’a affirmé qu’une chambre dans une auberge d’Aringill coûte plus cher qu’un bon cheval chez nous.

— Nous avons été occupées », dit-elle sèchement, et elle échangea avec Egwene et Élayne des regards soucieux qui incitèrent de nouveau Mat à se poser des questions.

« Peu importe. Je saurai m’en tirer. » On devait jouer dans les auberges proches des quais. Une nuit à lancer les dés le mettrait à même de monter à bord d’un bateau avec une bourse pleine.

« Veille à apporter cette lettre à la Reine Morgase, Mat, recommanda Nynaeve. Et ne laisse personne savoir que tu l’as sur toi.