Le cœur léger comme il ne se rappelait pas l’avoir eu depuis des années, ou du moins c’était son impression, il entonna à bouche fermée Nous avons de nouveau passé la frontière, en se dirigeant vers le port où des navires descendraient vers Tear et tous les villages bordant l’Erinin avant. Il n’irait pas aussi loin, évidemment. Aringill, où il débarquerait pour finir le reste du trajet jusqu’à Caemlyn, n’était qu’à mi-chemin en aval.
Je la porterai, ta sacrée lettre. Quel toupet de penser que j’avais accepté, puis que je refusais. Je délivrerai ce sacré truc quand bien même il me tuerait.
Le crépuscule commençait à envelopper Tar Valon, mais il régnait encore assez de clarté pour mettre en valeur les immeubles extraordinaires et les tours aux formes curieuses reliées entre elles par de grands ponts enjambant le vide à cent pas au-dessus du sol. Il y avait encore des gens dans les rues, vêtus de si nombreuses sortes de costumes que Mat se dit que toutes les nations devaient être représentées. Le long des avenues principales, des allumeurs de réverbères allant par deux se servaient de leur échelle pour allumer des lanternes au sommet de mâts élevés. Par contre, dans le quartier de Tar Valon où il voulait se rendre, le seul éclairage était celui provenant des fenêtres.
Les Ogiers avaient construit les grands immeubles et les tours de Tar Valon, mais d’autres quartiers, plus récents, étaient l’œuvre de mains d’hommes. Plus récent signifiant deux mille ans dans certains cas. En bas, près du Port Sud, des mains humaines avaient tenté d’imiter, sinon d’égaler, la fantastique architecture ogière. Des auberges, où les équipages des bateaux venaient faire carousse offraient une architecture de pierre digne de palais. Des statues dans des niches et des dômes sur les toits, des corniches ornementées et des frises aux sculptures complexes, tout cela décorait des boutiques de fournitures marines et des demeures de négociants. Des ponts s’arquaient ici aussi au-dessus des rues, mais les rues étaient pavées en cailloutis et non avec de grandes dalles, et bon nombre des ponts étaient en bois au lieu de pierre, parfois pas plus hauts que le premier étage des immeubles qu’ils reliaient, et jamais plus haut que le troisième.
Les rues sombres bourdonnaient d’autant de vie que toutes les autres dans Tar Valon. Des négociants débarqués de leurs navires et ceux qui achetaient ce que transportaient ces navires, des gens qui voyageaient sur le fleuve Erinin et ceux qui y travaillaient, tous s’entassaient dans les tavernes et les salles communes des auberges, en compagnie de ceux qui convoitaient l’argent que les premiers avaient sur eux, pour se l’approprier par des moyens licites ou obscurs. Les rues résonnaient d’une musique bruyante de cistres, flûtes, harpes et martèlements de tympanons. La première auberge dans laquelle entra Mat avait trois parties de dés en cours, les hommes accroupis en cercle près des murs de la salle commune proclamant à haute voix gains et pertes.
Il avait seulement l’intention de jouer environ une heure avant de trouver un embarquement, juste le temps d’ajouter quelques pièces à sa bourse, mais il gagna. Il avait toujours gagné plus qu’il n’avait perdu, d’aussi loin qu’il s’en souvienne, et il y avait eu des fois avec Hurin et dans le Shienar où six ou huit lancers de dés à la suite l’avaient renfloué. Ce soir, chaque fois qu’il jetait les dés il gagnait. Chaque fois.
D’après les coups d’œil qu’il reçut de certains joueurs, il fut content d’avoir laissé ses propres dés dans son escarcelle. Ces coups d’œil le décidèrent à aller ailleurs. Il se rendit compte avec surprise qu’il avait désormais près de trente marcs d’argent dans sa bourse, mais il n’avait pas gagné suffisamment à chacun de ses partenaires pour qu’ils ne soient pas tous contents de le voir partir.
Sauf un marin au teint sombre et aux cheveux crépus – un natif du Peuple de la Mer, avait dit quelqu’un, mais Mat se demanda ce que faisait si loin de l’océan un des Atha’an Mierre – ce marin, donc, l’avait suivi dans la rue sombre en insistant pour qu’il lui donne une chance de réparer ses pertes. Il voulait rejoindre les quais – trente marcs d’argent, c’était plus que suffisant –, mais le marin discutait toujours et il n’avait utilisé que la moitié de l’heure qu’il s’était allouée, alors il céda et entra avec l’autre dans la prochaine taverne qu’ils rencontrèrent.
Il gagna encore et ce fut comme si une fièvre s’était emparée de lui. Il alla de taverne en auberge et d’auberge en taverne, ne restant jamais assez longtemps pour que le montant de ses gains suscite la colère de quelqu’un. Et il continuait à gagner chaque fois. Il troqua son argent pour de l’or auprès d’un changeur. Il joua aux couronnes, aux cinq et à la perdition-des-jeunes-filles. Il joua des parties avec cinq dés, avec quatre, avec trois et même seulement deux. Il joua à des jeux qu’il ne connaissait pas avant de s’accroupir dans le cercle ou de prendre place à la table. Et il gagnait. À un moment donné au cours de la nuit, le marin au teint sombre – Raab, avait-il dit qu’était son nom – était parti en trébuchant, épuisé, mais avec une bourse pleine ; il avait décidé de placer ses paris sur Mat. Mat se rendit chez un autre changeur – ou peut-être deux ; la fièvre semblait lui brouiller le cerveau de façon aussi dommageable qu’étaient brouillés ses souvenirs du passé – et il se dirigea vers un nouvel endroit où jouer. Et gagner.
Ainsi se retrouva-t-il, il ne savait pas combien d’heures plus tard, dans une taverne empestant la fumée de tabac – L’Épissure de Tremalking, il pensait qu’elle s’appelait –, regardant avec stupeur cinq dés, chacun montrant une couronne profondément gravée.
La plupart des clients du lieu semblaient s’intéresser seulement à boire le plus qu’ils pouvaient, mais le cliquetis des dés et les cris de joueurs d’une autre partie en cours au fond de la salle étaient presque noyés par la voix d’une femme qui chantait sur l’accompagnement vif d’un tympanon.
La chanteuse avait donné comme nom à la chanson. Ce qu’il m’a dit. Mat se rappelait l’air comme étant Veux-tu danser avec moi avec des paroles différentes mais, en ce moment précis, il n’avait en tête que ces dés.
« Encore le roi », murmura un des hommes accroupis à côté de Mat. C’était la cinquième fois à la suite que Mat avait amené le roi.
Il avait gagné le pari d’un marc d’or, sans même se soucier à ce moment-là que son marc andoran avait un poids supérieur à la pièce d’Illian de l’autre joueur, mais il ramassa les dés dans le cornet de cuir qu’il secoua avec vigueur, et jeta de nouveau les dés. Cinq couronnes. Par la Lumière, c’est impossible. Personne n’amène le roi six fois de suite. Personne.