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— Je boirais bien encore de ce bon vin d’Andor. » Le ménestrel leva avec espoir son gobelet.

« Plus de vin pour vous ce soir, Thom. » La plus âgée des serveuses lui aurait ôté le gobelet s’il l’avait laissée faire.

Presque en même temps qu’elle, la cadette déclara d’un ton où se mêlaient prière et fermeté : « Vous prendrez du poulet, Thom. Il est très bon. »

Aucune d’elles ne voulut s’en aller avant que le ménestrel accepte d’avaler un peu de nourriture et quand elles partirent, elles adressèrent à Mat une telle combinaison de regards durs et de reniflements réprobateurs qu’il ne put que secouer la tête. Que je brûle, on croirait que je l’ai encouragé à continuer à boire ! Ah, les femmes ! Mais de beaux yeux, toutes les deux.

Quand Mada et Saal furent hors de portée de voix, il s’adressa à Thom. « Rand prétendait bien que vous étiez en vie et Moiraine affirmait toujours qu’elle en était persuadée, mais j’avais entendu dire que vous étiez à Cairhien et aviez l’intention de vous rendre à Tear.

— Rand a donc encore bon pied bon œil ? » L’expression de Thom avait retrouvé presque totalement l’acuité dont Mat se souvenait. « Je ne jurerais pas que je l’escomptais. Moiraine est restée avec lui, hein ? Une belle femme, une femme admirable si elle n’était pas une Aes Sedai. Qui s’en approche risque de s’y brûler plus que les doigts.

— Pourquoi ne vous attendiez-vous pas à ce que Rand se porte bien ? demanda Mat avec circonspection. Êtes-vous au courant de quelque chose qui pouvait lui nuire ?

— Au courant ? Au courant de rien, mon garçon. Je subodore plus qu’il n’est sain pour moi, mais je ne sais rien. »

Mat abandonna le sujet. Inutile de confirmer ses soupçons. Inutile de lui laisser deviner que j’en connais moi-même davantage qu’il n’est bon pour moi.

La serveuse plus âgée – Thom l’appelait Mada – revint avec trois poulets à la peau craquante et dorée, jetant sur l’homme aux cheveux blancs un coup d’œil soucieux et à Mat un regard d’avertissement. Mat arracha une cuisse d’un des volatiles et se mit à la dévorer tout en parlant. Thom contemplait son gobelet, les sourcils froncés, sans se soucier une minute des volailles.

« Pourquoi êtes-vous ici, à Tar Valon, Thom ? C’est le dernier endroit où j’aurais pensé vous rencontrer étant donné votre opinion sur les Aes Sedai. Je croyais que vous étiez en train de faire fortune à Cairhien.

— Cairhien, marmonna le vieil homme, l’expression de vive intelligence s’effaçant de nouveau. Que d’ennuis cela cause de tuer quelqu’un, même quand il mérite de l’être. » Il fit un grand geste d’une main dans laquelle surgit un poignard. Thom avait toujours des poignards dissimulés sur lui. Quelque ivre qu’il fût, n’empêche qu’il brandissait cette lame avec fermeté. « Tue un homme que c’est justice d’exécuter et, parfois, d’autres paient pour toi. La question est : cela en valait-il finalement la peine ? Il y a toujours compensation, tu comprends. Le bien et le mal. La Lumière et l’Ombre. Nous ne serions pas humains sans l’existence de cet équilibre.

— Rengainez ce machin-là, grommela Mat, la bouche pleine. Je n’ai pas envie d’entendre parler de tuerie. » Par la Lumière, cet individu gît toujours là-bas dans la rue. Le Feu me brûle, je devrais déjà être embarqué sur un navire. « Je demande seulement pourquoi vous êtes à Tar Valon. Que vous ayez été obligé de quitter Cairhien parce que vous avez tué quelqu’un, je ne veux pas le savoir. Sang et cendres, si vous êtes incapable de secouer l’emprise du vin pour donner une réponse claire, je m’en vais à l’instant. »

La mine amère, Thom escamota le poignard. « Pourquoi je suis à Tar Valon ? J’y suis parce que c’est le pire endroit où je pouvais être à part peut-être Caemlyn. C’est ce que je mérite, mon garçon. Des membres de l’Ajah Rouge se souviennent encore de moi. J’ai aperçu Élaida dans la rue, l’autre jour. Serait-elle informée de ma présence ici, elle m’écorcherait la peau lambeau par lambeau, puis elle cesserait d’être aimable.

— Je ne vous avais jamais vu vous apitoyer sur vous-même, commenta Mat d’un ton méprisant. Avez-vous l’intention de vous noyer dans le vin ?

— Qu’est-ce que tu y comprends, mon garçon ? riposta rudement Thom. Acquiers quelques années, expérimente un peu la vie, aime par exemple une ou deux femmes, alors tu parleras en connaissance de cause. Possible que tu y parviennes, en admettant que tu aies assez de cervelle pour apprendre. Aaaah ! Tu veux la raison qui m’a amené à Tar Valon ? Pourquoi y es-tu toi-même ? Je me rappelle que tu avais la tremblote quand tu as découvert que Moiraine était une Aes Sedai. Tu étais près de souiller tes chausses chaque fois que quelqu’un ne serait-ce que mentionnait le Pouvoir Unique. Qu’est-ce que tu fabriques à Tar Valon, avec des Aes Sedai de tous les côtés ?

— Je quitte Tar Valon. Voilà ce que je fabrique ici. Je pars ! » Mat eut une grimace. Le ménestrel l’avait sauvé de la mort et peut-être de pire que la mort. Un Évanescent avait joué un rôle dans l’affaire. C’est pourquoi la jambe de Thom ne lui obéissait pas aussi docilement qu’elle le devait. Il n’y a sûrement pas assez de vin sur un bateau pour maintenir Thom à ce degré d’ivresse. « Je me rends à Caemlyn, Thom. Si vous tenez, je ne sais pourquoi, à risquer bêtement votre peau, pourquoi ne pas m’accompagner ?

— Caemlyn ? répéta Thom d’un ton rêveur.

— Caemlyn, Thom. Élaida y retournera probablement tôt ou tard, alors vous aurez à vous garder d’elle. Et, d’après mes souvenirs, au cas où Morgase vous mettrait la main dessus, vous regretterez que ce ne soit pas Élaida qui vous ait attrapé la première.

— Caemlyn. Oui. Étant donné mon état d’esprit, Caemlyn m’ira comme un gant. » Le ménestrel jeta un coup d’œil au plat sur lequel avaient été apportés les poulets et sursauta. « Qu’est-ce qui s’est passé, mon garçon ? Tu les as fourrés dans ta manche ? » Des trois volailles ne restaient qu’os et carcasses avec seulement de menus lambeaux de chair.

« Parfois, j’ai faim », marmotta Mat. Ce fut avec effort qu’il s’abstint de se lécher les doigts. « M’accompagnez-vous, oui ou non ?

— Oh, je viendrai, mon garçon. » Quand Thom se redressa, il ne sembla plus aussi chancelant qu’auparavant. « Attends-moi ici – et tâche de ne pas manger la table – pendant que je rassemble mes affaires et que je fais mes adieux à quelques personnes. » Il s’éloigna en boitant, sans vaciller une seule fois.

Mat but un peu de son vin et détacha des bribes de poulet demeurées sur les carcasses, en se demandant s’il aurait le temps d’en commander un autre, mais Thom fut vite de retour. Sa harpe et sa flûte dans leurs étuis de cuir foncé étaient suspendues sur son dos avec une couverture roulée. Il avait à la main un simple bâton de voyageur aussi grand que lui. Les deux serveuses le suivaient, chacune d’un côté. Mat conclut qu’elles étaient sœurs. De grands yeux bruns identiques regardaient le ménestrel avec la même expression. Thom embrassait d’abord Saal, puis Mada, leur tapotait les joues tout en se dirigeant vers la sortie, avec un brusque mouvement de tête à l’adresse de Mat pour lui indiquer de se mettre en route. Il se retrouva dehors avant que Mat ait eu le temps de réunir ses propres affaires et de ramasser son bâton d’escrime.

La plus jeune des serveuses, Saal. arrêta Mat comme il arrivait à la porte. « Quoi que vous lui ayez dit, je vous pardonne pour le vin, même si c’est ce qui l’incite à s’en aller. Je ne l’ai pas vu aussi plein de vitalité depuis des semaines. » Elle lui fourra quelque chose dans la main et, quand il y jeta un coup d’œil, ses yeux s’arrondirent sous l’effet de l’embarras. Elle lui avait donné un marc d’argent frappé de l’emblème de Tar Valon. « Pour ce que vous avez dit. À part ça, quiconque vous nourrit ne s’acquitte pas bien de cette tâche, mais vous avez toujours de beaux yeux. » Elle rit en voyant l’expression qui se peignait sur sa figure.