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L’homme de haute taille semblait presque aussi sidéré. Ses yeux bleu clair étaient exorbités et ses lèvres remuèrent un instant sans qu’en sorte un son. Sa barbe noire, taillée en pointe, donnait l’impression de frémir de rage et son visage étroit devint violet. « Par la Pierre ! finit-il par s’exclamer d’une voix de tonnerre. Qu’est-ce que cela signifie ? Je n’ai pas de place dans ce vaisseau ne serait-ce que pour un chat et si j’en avais, je n’accepterais pas des vagabonds qui embarquent en sautant d’un bond sur mes ponts. Sanor ! Vasa ! Jetez-moi cette racaille par-dessus bord ! » Deux matelots taillés en colosse, pieds et torse nus, qui s’affairaient penchés sur les cordages qu’ils lovaient, se redressèrent et se dirigèrent vers l’arrière. Les marins préposés aux avirons continuèrent leur tâche, se courbant pour lever en l’air les pales, avançant de trois longues enjambées sur le pont, puis se cambrant et repartant à reculons, action qui sous la poussée des pales mordant de nouveau l’eau donnait de l’impulsion au navire.

Mat brandit d’une main le papier de l’Amyrlin vers le barbu – le commandant, supposait-il – et extirpa de l’autre une pièce d’or de son escarcelle, prenant soin même dans sa hâte que le bonhomme voie qu’il y en avait encore à l’endroit d’où venait celle-là. Lui jetant la lourde pièce, il dit très vite : « En compensation du dérangement d’avoir embarqué comme nous l’avons fait, Capitaine. D’autres suivront pour payer notre passage. Mission de la Tour Blanche. Ordre personnel du Trône d’Amyrlin. Impératif que nous partions aussitôt. À destination d’Aringill, en Andor. Extrême urgence. La bénédiction de la Tour Blanche sur tous ceux qui nous prêtent assistance ; la colère de la Tour sur quiconque se met en travers de notre route. »

Certain que l’autre avait maintenant remarqué le sceau de Tar Valon – et guère plus, Mat l’espérait – il replia le papier et le replaça précipitamment dans sa poche. Évaluant du regard avec malaise les deux colosses qui venaient se poster de chaque côté du commandant – Que je sois réduit en braises, les deux ont des bras comme ceux de Perrin ! – il regretta de ne pas être armé de son baron d’escrime. Il le voyait gisant à l’endroit ou il était tombé, plus loin sur le pont. Il s’efforça de prendre une mine dégagée et assurée, celle du genre d’homme avec qui mieux vaut ne pas badiner, un homme avec la puissance de la Tour Blanche derrière lui. Très loin derrière moi, j’espère.

Le capitaine considéra Mat d’un air dubitatif qui devint plus dubitatif encore quand il examina Thom drapé dans son manteau de ménestrel et pas trop solide sur ses jambes, mais il eut un geste pour ordonner à Sanor et à Vasa de ne pas avancer. « Je ne tiens pas à irriter la Tour. Que brûle mon âme, par les temps qui courent le commerce fluvial me conduit de Tear à ce repaire de… je viens trop souvent pour susciter la colère de… n’importe qui. » Un sourire pincé apparut sur son visage. « Néanmoins, j’ai dit la vérité. Oui-da, par la Pierre ! J’ai six cabines destinées à des passagers, et toutes complètes. Vous pouvez coucher sur le pont et manger avec l’équipage pour une autre couronne d’or. Une chacun.

— Absurde ! riposta Thom. Quelles que soient les conséquences de la guerre en aval, c’est ridicule ! » Les pieds nus des deux marins bâtis en colosse changèrent de position.

« C’est le prix, répliqua le capitaine sans se démonter. Je ne veux me mettre personne à dos, mais je préférerais ne rien avoir à faire sur mon bateau avec ce qui vous y amène. Autant accepter de l’argent de quelqu’un pour qu’il vous roule dans du goudron brûlant quand on est mêlé à ce genre d’histoire. Payez le prix demandé ou sautez par-dessus bord et que le Trône d’Amyrlin s’occupe elle-même de vous sécher. Et je vais garder ça en compensation du tracas que vous m’avez causé, merci. » Il fourra dans une poche de sa tunique aux manches bouffantes la pièce d’or que Mat lui avait lancée.

« Combien pour une des cabines ? questionna Mat. Pour nous seuls. Vous pouvez caser ailleurs quiconque l’occupe. » Il ne voulait pas dormir dans la nuit froide. Et si tu n’en imposes pas à ce genre de gaillard, il te dépouillera de tes chausses en prétendant encore qu’il te rend service. Son estomac gargouilla d’audible façon. « Et nous mangerons ce que vous mangerez, pas avec l’équipage. Et en abondance !

— Mat, dit Thom, c’est moi qui suis censé être ivre, ici. » Il se tourna vers le capitaine, exécutant un envol de sa cape aux écailles ornementales aussi élégant qu’il le pouvait avec son rouleau de couvertures et les étuis de ses instruments suspendus dans son dos. « Comme vous l’avez peut-être remarqué, Capitaine, je suis un ménestrel. » Même ici en plein air sa voix sembla prendre une profonde résonance. « Pour le prix de notre passage, je serais plus que satisfait de divertir vos passagers et votre équipage…

— Mon équipage est à bord pour travailler, ménestrel, pas pour être distrait. » Le capitaine caressa sa barbe en pointe ; ses yeux clairs évaluèrent à une pièce de cuivre près la tunique dépourvue de recherche de Mat. « Ainsi donc vous voulez une cabine, hein ? » Il émit un éclat de rire pareil à un aboiement. « Et mes plats ? Eh bien, vous pouvez avoir ma cabine et mes repas. Pour cinq couronnes d’or ; chacun ! Au poids d’Andor ! » Les pièces d’Andor étaient les plus lourdes. Il s’esclaffa si fort que ses paroles jaillissaient en sifflements asthmatiques. Sanor et Vasa qui l’encadraient souriaient d’une oreille à l’autre. « Pour dix couronnes, vous pouvez avoir ma cabine et mes repas et moi je m’installerai avec les passagers et je mangerai avec l’équipage. Que mon âme flambe, je le ferai ! Par la Pierre, je le jure ! Pour dix pièces d’or… » Le rire noya le reste.

Il riait encore, cherchant à retrouver son souffle et essuyant les larmes de gaieté qui lui coulaient des yeux, quand Mat sortit une de ses deux escarcelles, mais son rire s’interrompit lorsque Mat eut compté cinq couronnes dans ses paumes. Le capitaine eut un clignement de paupières incrédule ; les deux robustes matelots avaient l’air d’avoir reçu un coup de massue.

« Du poids d’Andor, vous avez dit ? » demanda Mat. Difficile d’en juger sans trébucher, mais il ajouta sept autres pièces à la pile. Deux provenaient effectivement du pays d’Andor, et Mat pensa que les autres complétaient le poids requis. Suffisamment pour ce bonhomme. Après réflexion, il ajouta deux autres couronnes frappées à Tear. « Pour ceux que vous expulserez de la cabine qu’ils ont payée. » Il ne pensait pas que les passagers en verraient un sou de cuivre, mais cela payait parfois de se donner des airs généreux. « À moins que vous n’ayez l’intention de partager avec eux ? Non, bien sûr que non. Ils devraient avoir une compensation pour être obligés de s’entasser avec d’autres personnes. Inutile que vous mangiez avec votre équipage, Capitaine. Vous êtes invité de bon cœur à partager les repas de Thom et les miens dans votre cabine. » Thom le dévisageait avec autant de stupeur que les autres.

« Êtes-vous… » La voix du capitaine barbu était un murmure rauque. « Seriez-vous… par hasard… un jeune seigneur déguisé ?

— Je ne suis pas un seigneur. » Mat éclata de rire. Il avait largement motif. La Mouette grise se trouvait à présent au beau milieu du port, en pleine obscurité, le quai étant une bande de clarté pointée vers l’ouverture noire, plus très éloignée maintenant, ou les écluses donnaient accès au fleuve. Les rameurs conduisaient rapidement le vaisseau vers cette ouverture. Des marins manœuvraient déjà les grandes vergues inclinées en prévision du déferlage des voiles. Et avec de l’or dans les mains le capitaine ne semblait plus décidé à jeter qui que ce soit par-dessus bord. « Si cela ne vous dérange pas, Capitaine, pourrions-nous voir notre cabine ? Votre cabine, je veux dire. Il est tard et, en ce qui me concerne, j’aimerais dormir quelques heures. » Son estomac se rappela à lui. « Et dîner ! »