Pendant que le vaisseau plongeait son étrave dans la pénombre, le barbu en personne les précéda au bas d’une échelle dans une courte et étroite coursive où donnaient des portes très proches les unes des autres. Pendant que le capitaine enlevait ses affaires de la cabine – qui occupait la largeur de l’arrière, avec la couchette et tous les autres meubles fixés aux parois à l’exception de deux sièges et de quelques coffres – et veillait à ce que Mat et Thom s’installent. Mat recueillit pas mal de renseignements, à commencer par le fait que le bonhomme ne chasserait pas de passagers de leurs cabines. Il respectait trop, à défaut d’eux-mêmes, la monnaie sonnante et trébuchante qu’ils avaient versée pour se le permettre. Le capitaine prendrait la cabine de son second et cet officier s’adjugerait la couchette de son inférieur hiérarchique, chaque marin de rang subalterne se retrouvant déplacé jusque ce que le bosco finisse par dormir à l’avant avec l’équipage.
Mat ne pensait pas en tirer de renseignements très utiles, néanmoins il écouta tout ce que disait le capitaine. Mieux vaut toujours connaître non seulement où l’on va mais aussi à qui l’on a affaire, sinon on risque de se voir dépouillé de sa tunique et de ses bottes et contraint de rentrer chez soi pieds nus sous la pluie.
Le capitaine était un natif de Tear nommé Huan Mallia, et il se montra fort volubile une fois qu’il se fut fait à sa satisfaction une idée de Mat et de Thom. Il n’était pas noble de naissance, déclara-t-il, pas lui, mais il ne voulait passer aux yeux de personne pour un imbécile. Un jeune homme disposant de davantage d’or qu’aucun jeune homme ne devrait légitimement posséder pourrait être un voleur si ce n’est que tout le monde savait que les voleurs ne s’échappaient jamais de Tar Valon avec leur butin. Un jeune homme vêtu comme un paysan mais avec l’allure et l’assurance du seigneur qu’il niait être – « Par la Pierre, je n’affirmerai pas que vous en êtes un, si vous dîtes que non. »
Mallia cligna de l’œil, gloussa et tira sur la pointe de sa barbe. Un jeune homme porteur d’un papier marqué du sceau de l’Amyrlin et se rendant en Andor. Que la Reine Morgase soit venue à Tar Valon n’était pas un secret, encore que la raison de cette visite en soit sûrement un. Il était évident pour Mallia que quelque chose se tramait entre Caemlyn et Tar Valon. Et Mat et Thom étaient des messagers – pour Morgase, à son avis, d’après l’accent de Mat. Ce qui était en son pouvoir pour aider à une aussi grande entreprise lui serait un plaisir, non pas qu’il ait l’intention de se mêler de ce qui ne le concernait pas.
Mat échangea un regard surpris avec Thom, qui rangeait les étuis de ses instruments sous une table fixée à l’une des parois. La pièce comprenait deux petites fenêtres de chaque côté et, comme éclairage, une paire de lampes dans des appliques articulées. « C’est absurde, commenta Mat.
— Bien sûr », répliqua Mallia. Il se redressa – il avait sorti des vêtements d’un coffre au pied de la couchette – et sourit. « Bien sûr » Un placard encastré dans la cloison contenait apparemment des cartes du fleuve dont il aurait besoin. « Je n’en dirai pas davantage. »
N’empêche qu’il avait nettement l’intention de passer outre aux limites de la discrétion, bien que s’efforçant de le dissimuler, et il se répandit en flots de paroles à travers lesquelles il cherchait à s’informer. Mat écoutait et répondait aux questions par des grognements ou des haussements d’épaules, ou un mot ou deux, tandis que Thom se montrait encore moins accommodant. Le ménestrel ne cessait de hocher la tête tout en se déchargeant de ses affaires.
Mallia avait travaillé sur le fleuve toute sa vie, quoique rêvant de naviguer en mer. Il ne parlait guère sans dédain d’un pays autre que le Tear ; l’Andor fut le seul épargné, et l’éloge qu’il parvint finalement à émettre était formulé à contrecœur en dépit de ses efforts visibles. « De bons chevaux en Andor, à ce que j’ai compris. Pas mauvais. Pas aussi bons que la race de Tear, mais passables. Vous fabriquez du bel acier, et des objets de fer, de bronze et de cuivre – j’en ai fait le négoce assez souvent, encore que vos prix soient pharamineux – mais aussi vous avez ces mines dans les Montagnes de la Brume. Des mines d’or, également. Nous devons gagner notre or, dans le Tear. »
Le maximum de son mépris, c’est la Mayene qui le reçut. « Encore moins un pays que le Murandy. Une ville et quelques lieues de terrain. Ces gens-là imposent un prix trop bas pour l’huile de nos bonnes olives de Tear simplement parce que leurs bateaux savent où trouver les bancs de poissons dont ils extraient leur huile. Ils n’ont aucun droit à se considérer comme un vrai pays. »
Il haïssait l’Illian. « Un de ces quatre matins, nous mettrons l’Illian à sac, nous démolirons pierre par pierre toutes ses villes et tous ses villages et nous répandrons du sel sur sa saleté de terre. » La barbe de Mallia se hérissa presque d’indignation à l’idée de l’état immonde de la terre d’Illian. « Même ses olives sont infectes. Un beau jour, nous allons enchaîner jusqu’au dernier ces cochons d’Illianers et les ramener chez nous. C’est ce que dit le Puissant Seigneur Samon. »
Mat se demanda si le bonhomme avait réfléchi à ce que ferait le Tear au cas où le projet serait mené à bien. Les gens d’Illian devraient être nourris et ils ne travailleraient sûrement pas chargés de chaînes. Il jugeait cela dépourvu de bon sens, mais les yeux de Mallia étincelaient quand il en parlait.
Seuls des imbéciles se laissaient gouverner par un roi ou une reine, par un seul homme ou une seule femme. « Excepté la Reine Morgase, évidemment, se hâta d’ajouter Mallia. C’est une femme de valeur, à ce que j’ai entendu dire. Belle, m’a-t-on précisé. » Tous ces idiots s’inclinant devant un seul idiot. Les Puissants Seigneurs de Tear dirigeaient conjointement le pays, se concertant pour aboutir à des décisions, et voilà comment les choses devaient se passer. Les Puissants Seigneurs savaient ce qui était juste, bon et vrai. Surtout le Puissant Seigneur Samon. Personne ne pouvait mal agir en obéissant aux Puissants Seigneurs. Surtout au Puissant Seigneur Samon.
Par-delà rois et reines, par-delà même Illian, existait une haine plus ardente que Mallia tenta de dissimuler, mais il discourait avec tant d’abondance pour chercher à découvrir ce qu’ils avaient en tête et il se grisait du son de sa propre voix au point qu’il laissait échapper davantage qu’il n’en avait l’intention.
Ils devaient voyager beaucoup au service d’une grande souveraine comme Morgase. Ils devaient avoir vu de nombreux pays. Lui rêvait de la mer parce qu’il pourrait, de cette façon, trouver les bancs de poissons à huile de Mayene, concurrencer avec succès le Peuple de la Mer et ces misérables Illianers. Sans compter que la mer était éloignée de Tar Valon. Ils comprenaient sûrement, eux, forcés comme ils l’étaient de voyager dans des endroits bizarres et parmi des gens singuliers, lieux et personnes qu’ils n’auraient pas appréciés s’ils n’étaient pas au service de la Reine Morgase.
« Je n’ai jamais aimé accoster là-bas, je me demande constamment qui va se mettre à utiliser le Pouvoir. » Il cracha presque ce dernier mot. Depuis qu’il avait entendu parler le Puissant Seigneur Samon, toutefois… « Que mon âme brûle, j’ai l’impression que des tarets se creusent des galeries dans mes tripes rien qu’à regarder leur Tour Blanche, maintenant que je suis au courant de leurs intentions. »