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— Des brigands ! S’exclama Mallia. Il y en a des quantités là-bas autour de Cairhien, mais à ma connaissance jamais on n’en a signalé aussi loin dans le nord ! » Les passagers agglutinés les uns contre les autres se mirent à se lamenter à voix basse au sujet de ces brigands et du risque d’avoir la gorge coupée.

Mat se dirigea d’une démarche raide vers l’écoutille. Il perçut dans son dos le commentaire de Mallia. « Quel bloc de glace. Je n’ai jamais entendu dire que l’Andor employait des assassins mais, que brûle mon âme, il a tout d’un glaçon. »

Mat descendit l’échelle en trébuchant, enjamba les deux cadavres dans la coursive et referma en la claquant derrière lui la porte de la cabine du capitaine. Il parvint à mi-chemin de la couchette avant d’être pris de tremblements et alors il ne put que se laisser glisser sur les genoux. Ô Lumière, dans quelle partie suis-je engagé ? Il faut que je connaisse les règles du jeu si je dois gagner. Ô Lumière, quel jeu ?

Égrenant en sourdine sur sa flûte les notes de Rose du matin, Rand regardait fixement son feu de camp où rôtissait un lapin embroché sur une baguette plantée de biais au-dessus des flammes. Une brise nocturne fit vaciller les flammes ; il remarqua à peine l’odeur du lapin, bien que se présentât la pensée fugace qu’il aurait besoin de se procurer du sel dans le prochain village ou bourg. Rose du matin était un des airs qu’il avait joués à ces mariages.

Cela s’est passé voilà combien de jours ? Y en a-t-il eu tellement ou l’ai-je imaginé ? Toutes les femmes du village décidant de se marier en même temps ? Comment s’appelait ce village ? Suis-je déjà fou ?

La sueur perlait sur son visage, mais il continuait à jouer, juste assez pour être audible, contemplant le feu. Moiraine lui avait dit qu’il était Ta’veren. Peut-être l’était-il effectivement. Les gens comme ça… modifiaient… les choses autour d’eux. Un Ta’veren aurait pu provoquer tous ces mariages. Seulement cela touchait de trop près un sujet auquel il ne voulait pas penser.

Ils disent aussi que je suis le Dragon réincarné. Tous le disent. Les vivants le disent, et les morts. Cela n’en est pas vrai pour autant. J’étais obligé de les laisser me proclamer tel. Par devoir. Je n’avais pas le choix, mais cela n’en fait pas une réalité.

Il semblait incapable de cesser de jouer cet air-là. Un air qui l’incitait à songer à Egwene. Il avait cru naguère qu’il l’épouserait, Egwene. En un temps qui paraissait bien lointain. C’était du passé, maintenant. Elle était cependant apparue dans ses rêves. Ç’aurait pu être elle. Son visage. C’était son visage.

Seulement il y avait eu de si nombreux visages, des visages qu’il connaissait. Celui de Tam, et de sa mère, celui de Mat et de Perrin. Tous cherchant à le tuer. Il ne s’agissait pas vraiment d’eux, bien sûr. Uniquement de leurs traits plaqués sur des engeances de l’Ombre. Il pensait bien que ce n’était pas eux. Les engeances de l’Ombre pénétraient apparemment même dans ses rêves. N’étaient-ce que des rêves ? Quelques épisodes étaient réels, il le savait. Et d’autres appartenaient au domaine du rêve, des cauchemars ou des espoirs. Mais comment les différencier ? Min s’était immiscée dans ses rêves, une nuit – et avait tenté de le poignarder dans le dos. Il était encore surpris par l’intensité de la peine qu’il en avait ressentie. Il avait été insouciant, il l’avait laissée approcher, avait baissé sa garde. Depuis qu’il connaissait Min, il n’avait jamais ressenti le besoin de se méfier, en dépit de ce qu’elle voyait quand elle le regardait. Se trouver en sa compagnie était comme un baume apaisant sur ses blessures.

Et alors elle a tenté de me tuer ! La musique fusa en un son aigu discordant, mais il en rabaissa l’intensité jusqu’au murmure. Pas elle. Une engeance de l’Ombre avec ses traits. Min serait la dernière de tous à vouloir me faire du mal. Il ne comprenait pas pourquoi il le pensait, mais il était sûr que c’était vrai.

Tant de visages dans ses rêves. Séléné était venue, froide, mystérieuse et si séduisante qu’il en avait la bouche sèche rien que de songer à elle, lui proposant la gloire comme elle la lui avait offerte – voilà tellement longtemps, à ce qu’il lui semblait – mais à présent c’était l’épée qu’elle lui disait qu’il devait prendre. Et avec l’épée il y aurait Séléné. Callandor. Cette épée était toujours présente dans ses rêves. Toujours. Et des faces sarcastiques. Des mains qui poussaient Egwene, Nynaeve et Élayne dans des cages, les capturaient dans des filets, leur infligeant des sévices. Pourquoi pleurait-il davantage pour Élayne que pour les deux autres ?

La tête lui tournait. Sa tête était aussi douloureuse que son côté blessé, la sueur ruisselait sur son visage et il jouait en sourdine Rose du matin dans la nuit, redoutant de s’endormir. Redoutant de rêver.

33

La texture du Dessin

Du haut de sa selle, Perrin examinait d’un air sombre la pierre plate à demi enfouie dans les herbes folles bordant le chemin. Cette voie en terre battue, déjà appelée la Route du Lugard maintenant qu’on approchait de la rivière Manetherendrelle et de la frontière du Lugard, avait été pavée jadis, à une époque depuis longtemps révolue, ainsi que l’avait dit Moiraine deux jours auparavant, et des fragments de dallage remontaient encore de temps en temps à la surface. Cette dalle-ci portait des marques bizarres.

Si des chiens avaient été en mesure d’imprimer des traces dans la pierre, il aurait conclu que c’était l’empreinte d’un gros chien de chasse. Aucune trace du même genre n’apparaissait dans son champ de vision sur la surface dénudée, aux endroits où la terre plus souple des accotements l’aurait moulée, il n’y avait non plus pas d’odeur de piste de chien. Rien qu’un faible relent de brûlé dans l’air, presque comme les exhalaisons de soufre provenant de la mise à feu d’une fusée d’artifice. Il y avait une ville en avant, à l’endroit où la route atteignait la rivière ; peut-être des enfants s’étaient-ils faufilés jusqu’ici avec des créations des Illuminateurs.

Bien loin, tout de même, pour que des enfants s’y aventurent. Néanmoins, il avait vu des fermes. Peu importe ce que c’est, cela n’a rien à voir avec cette empreinte. Les chevaux ne volent pas et les chiens n’impriment pas la forme de leur patte dans la pierre. Je suis trop fatigué pour raisonner juste.

Avec un bâillement, il enfonça ses talons dans les côtes de Steppeur et l’étalon gris louvet – l’étalon couleur de loup – s’élança au galop pour rejoindre les autres. Moiraine leur avait fait mener un train soutenu depuis qu’ils avaient quitté Jarra et quiconque s’arrêtait ne serait-ce qu’un instant n’était pas attendu. Quand l’Aes Sedai avait un projet en tête, elle se montrait aussi dure que du fer battu à froid. Loial avait renoncé six jours auparavant à lire tout en chevauchant, après avoir levé le nez de son livre et s’être vu distancé d’un bon quart de lieue par ses compagnons qui avaient presque tous disparu sur le versant opposé de la colline suivante.

Perrin ralentit l’allure de Steppeur en arrivant à la hauteur du puissant cheval de l’Ogier, derrière la jument blanche de Moiraine, et bailla de nouveau. Lan se trouvait quelque part devant, en éclaireur. Le soleil dans leur dos n’était pas à plus d’une heure au-dessus de la cime des arbres, mais le Lige avait annoncé qu’ils atteindraient avant le soir une ville appelée Remen, sur la Manetherendrelle. Perrin n’était pas sûr de tenir à connaître ce qui leur était réservé là-bas. Il ignorait ce que cela pouvait être, mais les jours écoulés depuis Jarra l’avaient rendu prudent.