— Il n’y a pas d’offense. » Moiraine accepta d’une voix sereine le titre décerné par Furlan. C’était loin d’être la première fois que l’Aes Sedai se faisait appeler autrement que Moiraine ou passer pour ce qu’elle n’était pas. Ni non plus la première fois que Perrin entendait Lan se présenter sous le nom d’Andra. Le profond capuchon cachait toujours les traits lisses d’Aes Sedai de Moiraine, et elle tenait d’une main sa cape serrée autour d’elle comme si elle avait froid. Pas avec la main où elle avait l’anneau au Grand Serpent. « Des événements bizarres se sont produits dans le bourg, aubergiste, à ce que je comprends. Rien qui puisse inquiéter des voyageurs, je l’espère.
— Ah, Dame, ils méritent bien d’être qualifiés d’étranges par vous, en vérité. Votre radieuse présence est plus que suffisante pour honorer cette humble demeure, ma Dame, ainsi que d’avoir amené un Ogier avec vous, mais nous avons aussi des Chasseurs à Remen. Ici même dans La Forge du charpentier, qu’ils sont. Des Chasseurs en quête du Cor de Valère, partis d’Illian pour courir l’aventure. Et l’aventure, ils l’ont trouvée, ma Dame, ici dans Remen ou juste à une demi-lieue ou moitié moins en amont, en livrant combat à des Aiels farouches, vous vous rendez compte. Pouvez-vous imaginer des sauvages Aiels voilés-de-noir dans l’Altara, ma Dame ? »
Des Aiels. Perrin savait maintenant ce qu’avait de familier l’homme encagé. Il avait déjà vu, une fois, un de ces hôtes impétueux, quasi légendaires, de la terre inhospitalière nommée le Désert. Cet homme avait une grande ressemblance avec Rand, une taille plus élevée que la moyenne, des yeux gris, des cheveux tirant sur le roux et il était habillé comme le prisonnier encagé, dans toutes les nuances de brun et de gris qui se fondent dans la broussaille et les rochers, avec des bottes souples lacées jusqu’au genou. Perrin crut presque entendre résonner de nouveau la voix de Min. Un Aiel dans une cage. Un tournant dans ta vie ou quelque chose d’important qui va se produire.
« Pourquoi avez-vous… » Il s’arrêta pour s’éclaircir la gorge afin que sa voix ne paraisse pas si rauque. « Comment un Aiel en est-il venu à se retrouver dans une cage sur votre grand-place ?
— Ah, jeune maître, c’est toute une histoire… » Furlan laissa sa phrase en plan, son regard le toisant de la tête aux pieds, évaluant ses simples vêtements campagnards et l’arc de guerre dans ses mains, s’arrêtant sur la hache pendant à sa ceinture de l’autre côté de son carquois. L’hôtelier rondelet sursauta quand son examen arriva au visage de Perrin comme si, avec une Dame et un Ogier présents, il remarquait seulement maintenant que Perrin avait les yeux jaunes. « Serait-ce votre serviteur, Maître Andra ? demanda-t-il avec circonspection.
— Répondez-lui, se contenta de dire Lan.
— Ah. Ah, naturellement, Maître Andra, mais voici qui vous racontera cela mieux que moi. C’est le Seigneur Orban, en personne. C’est pour l’entendre que nous nous sommes réunis. »
Un homme assez jeune aux cheveux bruns, en tunique rouge, avec un pansement autour des tempes, descendait l’escalier le long d’un côté de la salle en s’appuyant sur des béquilles rembourrées, la jambe gauche de ses chausses coupée pour que d’autres bandages lui maintiennent le mollet de la cheville au genou. Les gens du pays éclatèrent en murmures comme s’ils voyaient quelque chose de merveilleux. Les capitaines des vaisseaux marchands poursuivaient leur conversation discrète ; ils en étaient à parler fourrures.
Furlan pensait peut-être que l’homme en rouge raconterait mieux l’histoire, néanmoins il la continua lui-même : « Le Seigneur Orban et le Seigneur Gann ont affronté vingt Aiels déchaînés avec seulement dix vassaux. Ah, furieux a été le combat et rude, avec de nombreux coups donnés et reçus. Six braves vassaux ont péri et tout le monde a été blessé, le Seigneur Orban et le Seigneur Gann plus gravement que les autres, mais ils ont tué les Aiels jusqu’au dernier, à part ceux qui s’étaient enfuis, et ils en ont capturé un. C’est celui que vous voyez là-bas sur la place, où il ne jettera plus le trouble dans la campagne par ses façons de sauvage, pas plus que ceux qui sont morts.
— Vous avez eu des ennuis avec des Aiels dans cette région ? » questionna Moiraine.
Perrin se demandait la même chose, non sans une grande consternation. Si des gens utilisaient encore à l’occasion l’expression « Aiel voilé-de-noir » pour qualifier quelqu’un de violent, c’était un témoignage de l’impression laissée par la Guerre des Aiels, mais cela remontait à vingt ans maintenant, et les Aiels n’étaient jamais sortis de leur Désert avant ou depuis. Par contre, j’en ai vu un de ce côté de l’Échine du Monde et maintenant j’en ai vu deux.
L’hôtelier massa son crâne chauve. « Ah. Ah, non, ma Dame, pas exactement. N’empêche que nous en aurions eu, vous pouvez en être sûre, avec vingt sauvages en liberté. Voyons, tout le monde se rappelle comme ils avaient tué, pillé et incendié pendant qu’ils traversaient le Cairhien. Des hommes de ce village même sont partis pour la Bataille des Remparts Étincelants, lorsque les nations s’étaient unies pour les repousser. Moi, je souffrais d’un lumbago à l’époque et je n’avais donc pas pu y aller, mais je m’en souviens bien, comme nous tous. Comment sont-ils venus par ici, tellement loin de chez eux, et pourquoi, je l’ignore, mais le Seigneur Orban et le Seigneur Gann nous ont sauvés d’eux. » Un murmure d’acquiescement émana des gens en costume de fête.
Orban lui-même approcha en clopinant à travers la salle, semblant ne voir personne à part l’hôtelier. Perrin sentit une odeur aigre de vin avant même qu’il soit près. « Où a filé cette vieille avec ses herbes, Furlan ? dit grossièrement Orban d’un ton impérieux. Les blessures de Gann le font souffrir et j’ai l’impression que ma tête va se fendre. »
Furlan s’inclina jusqu’à presque toucher le sol du front. « Ah, Mère Leich sera de retour demain matin, Seigneur Orban. Un accouchement, Seigneur, mais elle a dit qu’elle avait suturé vos blessures, appliqué un pansement sur elles et agi de même pour celles du Seigneur Gann, donc qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Ah, Seigneur Orban, je suis sûr qu’elle s’occupera de vous à la première heure demain. »
L’homme aux bandages marmotta quelque chose d’inaudible – d’inaudible pour des oreilles autres que celles de Perrin – concernant l’obligation où il était d’attendre qu’une fermière « ait mis bas sa portée » et un commentaire sur « cette façon d’avoir été cousu comme un sac de farine ». Il détourna des yeux au regard buté, coléreux et, pour la première fois apparemment, prit en compte les arrivants. Perrin, il s’en désintéressa aussitôt, ce qui n’étonna nullement celui-ci. Ses yeux s’arrondirent un peu en se posant sur Loial – Il a vu des Ogiers, songea Perrin, mais il n’avait jamais imaginé qu’il en rencontrerait un ici – se plissèrent un peu pour Lan – il reconnaît un homme de guerre quand il en voit un, et il n’aime pas en voir – et s’éclairèrent quand il se baissa pour scruter l’intérieur du capuchon de Moiraine, bien qu’il ne fût pas assez rapproché pour distinguer son visage.