Perrin décida de s’abstenir de porter là-dessus un jugement, pas concernant une Aes Sedai, et il espéra que ni Moiraine ni Lan ne s’en soucieraient non plus. Un éclair dans les yeux du Lige lui dit que sur ce point-là du moins c’était un espoir vain.
« Vous étiez douze à combattre vingt Aiels ? » questionna Lan d’une voix neutre.
Orban se redressa, avec un mouvement de recul. D’un ton d’une nonchalance étudiée, il répliqua : « Oui, il faut s’attendre à ce genre de chose quand on recherche le Cor de Valère. Ce n’était pas la première escarmouche de ce genre pour Gann et moi, et ce ne sera pas la dernière d’ici que nous trouvions le Cor. Si la Lumière brille sur nous. » À l’entendre, la Lumière ne pouvait absolument pas faire autrement. « Tous nos combats n’ont pas été livrés contre des Aiels, bien sûr, mais il y en a toujours qui voudraient barrer la route à des Chasseurs en quête du Cor s’ils le pouvaient. Gann et moi, nous ne nous laissons pas arrêter facilement. » Un autre murmure approbateur monta des gens du pays. Orban se tint encore un peu plus droit.
« Vous avez eu six pertes et capturé un prisonnier. » D’après la voix de Lan, on ne savait pas trop s’il avait perdu ou gagné au change.
« Oui, répondit Orban, nous avons tué le reste, sauf ceux qui se sont enfuis. Nul doute qu’ils soient présentement en train de cacher leurs morts ; j’ai entendu dire que c’était leur coutume. Les Blancs Manteaux sont partis à leur recherche, mais ils ne les découvriront jamais.
— Il y a des Blancs Manteaux ici ? » questionna vivement Perrin.
Orban lui jeta un coup d’œil et le traita encore une fois comme quantité négligeable. Il s’adressa de nouveau à Lan. « Les Blancs Manteaux fourrent toujours leur nez là où l’on ne veut pas d’eux et où l’on n’en a pas besoin. Des idiots incompétents, tous tant qu’ils sont. Oui, ils vont quadriller le pays pendant des jours, mais je doute qu’ils trouvent autre chose que leurs propres ombres.
— Je le suppose, en effet », dit Lan. L’homme aux pansements fronça les sourcils comme s’il hésitait sur le sens exact à donner au commentaire de Lan, puis il s’en prit derechef à l’hôtelier. « Dénichez-moi cette vieille, vous m’entendez ! J’ai la tête qui éclate. » Avec un dernier coup d’œil à Lan, il s’éloigna en boitillant et remonta l’escalier marche à marche, suivis de murmures d’admiration pour un Chasseur participant à la Quête du Cor qui avait tué des Aiels.
« Cette ville bourdonne d’événements. » La voix grave de Loial attira sur lui l’attention générale. Hormis celle des capitaines marchands qui parlaient cordage pour autant que pouvait le comprendre Perrin. « Partout où je vais, vous les humains, vous vous activez, vous courez et vous vous précipitez, il vous arrive des choses. Comment réussissez-vous à supporter une telle effervescence ?
— Ah, ami Ogier, répondit Furlan, c’est dans notre nature humaine de vouloir de l’action. Combien je regrette de n’avoir pas pu aller combattre aux Remparts Étincelants. Tenez, laissez-moi vous raconter…
— Nos chambres. » Moiraine n’avait pas élevé la voix, mais ses paroles coupèrent court au discours de l’hôtelier comme un couteau tranchant. « Andra a bien retenu des chambres, n’est-ce pas ?
— Ah, Dame, pardonnez-moi. Oui, Maître Andra a loué des chambres, c’est exact. Pardonnez-moi, je vous en prie. C’est à cause de ces émotions, elles m’ont vidé la tête. Je vous en prie, pardonnez-moi, Dame. Par ici, s’il vous plaît. Si vous voulez bien me suivre. » Avec force courbettes, s’excusant et babillant sans arrêt, Furlan les précéda dans l’escalier.
En haut, Perrin s’arrêta pour regarder en arrière. Il entendait des murmures de « Dame » et « Ogier », sentait tous ces yeux tournés dans leur direction, néanmoins il eut l’impression qu’une paire d’yeux en particulier, quelqu’un, fixait non pas Moiraine ni Loial mais lui-même.
Il la repéra aussitôt. D’une part, elle se tenait à l’écart et d’autre part elle était la seule femme de la salle à ne pas être parée d’au moins un peu de dentelle. Sa robe gris anthracite, presque noire, était d’une façon aussi simple que les vêtements des capitaines de bateau marchand, avec des manches larges et une jupe étroite, sans le moindre ornement de coupe ou point de broderie. La robe était fendue pour monter à cheval, il le vit quand elle bougea, et elle portait des bottes souples qui pointaient sous l’ourlet. Elle était jeune – pas plus âgée que lui, peut-être – et grande pour une femme, avec des cheveux noirs qui tombaient sur ses épaules. Un nez qui était à la limite d’être trop gros et trop fortement dessiné, une bouche généreuse, de hautes pommettes et des yeux sombres légèrement inclinés. Perrin n’arriva pas à conclure si elle était belle ou non.
Dès qu’il avait regardé dans la salle, elle s’était détournée pour s’adresser à une serveuse et elle n’avait plus jeté de coup d’œil vers l’escalier, mais il était sûr d’avoir raison. Elle l’avait dévisagé.
34
Un autre genre de danse
Furlan continuait à parler d’abondance en les accompagnant à leurs chambres, mais Perrin n’écoutait pas vraiment. Il était trop occupé à se demander si la jeune fille aux cheveux noirs savait ce que signifient des yeux jaunes. Que je brûle, c’est bien moi qu’elle regardait. Puis il entendit l’hôtelier prononcer les mots « célébrant le Dragon dans le Ghealdan » et il eut l’impression que ses oreilles allaient se dresser en pointe comme celles de Loial.
Moiraine s’arrêta net sur le seuil de sa chambre. « Il y a un autre faux Dragon, hôtelier ? Dans le Ghealdan ? » Le capuchon de son manteau dissimulait toujours son visage, mais elle paraissait bouleversée jusqu’au tréfonds. Même en prêtant attention à la réponse de l’hôtelier, Perrin ne put s’empêcher de fixer Moiraine avec stupeur ; il sentait quelque chose proche de la peur.
« Ah, Dame, n’ayez crainte. Le Ghealdan est à cent lieues et personne ne vous inquiétera ici, pas avec Maître Andra auprès de vous et le Seigneur Orban et le Seigneur Gann. Voyons…
— Répondez-lui ! ordonna rudement Lan. Y a-t-il un faux Dragon dans le Ghealdan ?
— Ah. Ah, non, Maître Andra, pas exactement. J’ai dit qu’il y avait un homme qui faisait l’éloge du Dragon au Ghealdan, d’après ce que nous avons appris ces jours derniers. Annonçant sa venue, en quelque sorte. Je parlais de ce bonhomme qui se trouve dans le Tarabon selon ce qu’on nous a raconté. Bien que certains prétendent que c’est dans l’Arad Doman, et non au Tarabon. Loin d’ici, en tout cas. Tenez, un de ces quatre matins, je m’attends à ce que nous discutions davantage de ça que d’autre chose, excepté peut-être les histoires à dormir debout concernant le retour de l’armée d’Aile-de-Faucon… » Les yeux froids de Lan auraient pu être des lames de couteau à voir la façon dont Furlan s’éclaircissait la gorge et se « savonnait » les mains de plus en plus vite. « Je ne sais que ce que j’ai entendu raconter, Maître Andra. Il paraît que ce bonhomme a un regard à vous clouer sur place et qu’il débite toutes sortes d’absurdités comme quoi le Dragon vient nous sauver et que nous devons tous le suivre, et que même les animaux combattront pour le Dragon. J’ignore si on l’a déjà arrêté ou non. C’est probable ; les gens du Ghealdan ne supporteront pas longtemps ces discours-là. »
Masema, songea Perrin avec surprise. C’est ce bougre de Masema.
« Vous avez raison, hôtelier, répliqua Lan. Il y a peu de chance que ce gaillard nous dérange ici. J’ai rencontré un jour quelqu’un qui aimait prononcer des tirades ahurissantes. Vous vous souvenez de lui, Dame Alys, n’est-ce pas ? Masema. »