Perrin se mit à courir aussi, puis s’avisa qu’il avait dans les mains une hache ensanglantée. Précipitamment, il essuya la lame incurvée sur le manteau d’un cadavre. Il est mort, que la Lumière me brûle, et il y a déjà du sang sur son manteau. Il se contraignit à renfiler le manche de sa hache dans la boucle de sa ceinture avant de s’élancer au pas gymnastique.
À sa deuxième enjambée, il la vit, mince silhouette à la lisière de la place, en jupe sombre étroite. Elle pivota sur elle-même pour s’enfuir ; il s’aperçut alors que la jupe était divisée pour monter à cheval. Elle s’enfonça comme une flèche dans la rue sombre d’où elle était sortie et disparut.
Lan le rejoignit avant qu’il atteigne l’endroit où elle s’était tenue. Le Lige embrassa d’un regard la cage vide posée à côté du gibet, les masses blanches indistinctes qui reflétaient le clair de lune et il secoua la tête comme s’il allait exploser. D’une voix aussi rigoureusement mesurée qu’une jante de roue neuve, il demanda : « Est-ce ton travail, forgeron ? Que la Lumière me brûle ! Y a-t-il quelqu’un qui puisse te l’attribuer ?
— Une jeune fille, répliqua Perrin. Je crois qu’elle a vu. Je ne veux pas que vous lui fassiez de mal, Lan ! Des quantités de gens pourraient avoir vu aussi. Il y a des fenêtres éclairées tout autour. »
Le Lige empoigna Perrin par la manche et lui imprima une poussée en direction de l’auberge. « J’ai aperçu une jeune fille qui courait, mais j’ai cru… Peu importe. Tire l’Ogier de son lit et emmène-le à l’écurie. Après ce qui vient de se passer, il nous faut conduire les chevaux aux quais aussi vite que possible. La Lumière seule sait si un bateau met à la voile ce soir ou ce que j’aurai à payer pour en louer un dans le cas contraire. Ne pose pas de questions, forgeron ! Vas-y ! Fonce ! »
35
Le faucon
Les longues jambes du Lige distancèrent celles de Perrin et, quand il se fraya un chemin au milieu de la foule massée devant la porte de l’auberge, Lan gravissait d’un pas délibéré l’escalier, sans paraître autrement pressé. Perrin se força à marcher aussi lentement. Du seuil derrière lui parvenaient des grommellements contre ces gens qui poussaient les autres pour passer devant.
« Encore ? » disait Orban en tendant sa coupe d’argent pour qu’elle soit de nouveau remplie. « Oui, très bien. Ils s’étaient postés en embuscade près de la route que nous suivions, et une embuscade à laquelle je ne m’attendais pas aussi près de Remen. Ils ont surgi des broussailles qui cernaient le chemin et se sont jetés sur nous en hurlant. En moins de rien, ils étaient au milieu de nous, leurs lances frappant, tuant sur-le-champ deux de mes meilleurs hommes et un de Gann. Oui-da, je sais reconnaître des Aiels quand j’en vois… »
Perrin se hâta de monter l’escalier. Ma foi, Orban les connaît à présent.
Des voix résonnaient derrière la porte de Moiraine. Il ne tenait pas à entendre ce qu’elle avait à dire sur ce qui arrivait. Il accéléra le pas pour aller passer la tête dans la chambre de Loial.
Le lit ogier était bas, massif, deux fois plus long et à moitié plus large qu’aucun lit humain qu’avait déjà vu Perrin. Il occupait une bonne partie de la chambre, laquelle était aussi grande et aussi belle que celle de Moiraine. Perrin se rappelait vaguement Loial parlant à son propos de bois chanté et, à tout autre moment, il aurait pris le temps d’admirer ces courbes souples qui donnaient l’impression qu’en quelque sorte le lit avait poussé là. Des Ogiers avaient dû effectivement s’arrêter à Remen autrefois à un moment donné, car l’hôtelier avait aussi trouvé un fauteuil en bois à la taille de Loial et l’avait garni de coussins. L’Ogier était confortablement assis sur ces coussins, en bras de chemise et chausses, se grattant machinalement une cheville nue avec un orteil pendant qu’il écrivait dans un grand cahier relié en toile posé sur un des bras du fauteuil.
« Nous partons ! » dit Perrin.
Loial sursauta, manquant de peu renverser son encrier et laisser choir son cahier. « Nous partons ? Nous venons juste d’arriver, s’exclama-t-il de sa voix de basse.
— Oui, nous partons. Rejoignez-nous à l’écurie aussi vite que vous pourrez. Et arrangez-vous pour que personne ne vous voie vous en aller. Je crois qu’il y a au bout du couloir un escalier de service qui aboutit près de la cuisine. » L’odeur de nourriture à son extrémité du couloir était trop forte pour qu’il en soit autrement.
L’Ogier jeta un coup d’œil de regret au lit, puis se mit à chausser ses hautes bottes en tirant dessus pour les enfiler. « Mais pourquoi ?
— Les Blancs Manteaux, répliqua Perrin. Je vous expliquerai plus tard. » Il retira précipitamment sa tête avant que Loial puisse formuler d’autres questions.
Il n’avait pas déballé ses affaires. Une fois qu’il eut ceint son carquois, drapé sa cape autour de lui, jeté sur son épaule son rouleau de couchage et ses fontes, puis ramassé son arc, aucun signe ne témoignait qu’il avait jamais été là. Pas un froissement sur les couvertures pliées au pied du lit, pas une éclaboussure d’eau dans la cuvette ébréchée sur la table de toilette. Même la chandelle avait encore une mèche neuve, il s’en aperçut. Je devais savoir que je ne resterais pas. J’ai l’air de ne laisser aucune trace derrière moi, ces derniers temps.
Comme il s’en était douté, un escalier étroit au fond descendait jusqu’à un couloir longeant la cuisine. Dans laquelle il glissa un regard avec précaution. Un chien tournebroche trottait dans sa grande cage d’osier, manœuvrant une longue broche où étaient enfilés un baron d’agneau, une grosse pièce de bœuf, cinq poulets et une oie. Une vapeur odorante s’élevait d’un chaudron de soupe suspendu à une solide crémaillère au-dessus d’un second foyer. Par contre, aucun cuisinier n’était en vue, ni âme qui vive à part le chien. Rendant grâce aux mensonges d’Orban, il sortit vivement dans la nuit.
L’écurie était un grand bâtiment construit avec la même sorte de pierre que l’auberge, à ceci près que seules les pierres de la façade autour des grandes portes avaient été polies. Une unique lanterne suspendue à un montant de l’écurie dispensait une faible clarté. Steppeur et les autres chevaux occupaient des stalles près des portes ; la grande monture de Loial remplissait presque la sienne. L’odeur de foin et de cheval était familière et réconfortante. Perrin était le premier arrivé.
Il n’y avait qu’un palefrenier de service, un gaillard au visage étroit, à la chemise sale, avec une chevelure plate grise, qui voulut savoir qui était Perrin pour ordonner que quatre chevaux soient sellés, et qui était son maître, et que faisait-il tout chargé de paquets pour voyager au milieu de la nuit, et Maître Furlan était-il au courant qu’il s’esquivait de cette façon, et qu’avait-il de caché dans ces fontes, et qu’est-ce qui n’allait pas avec ses yeux, était-il malade ?
Une pièce de monnaie surgit pivotant en l’air de derrière Perrin, son or étincelant à la lumière de la lanterne. Le palefrenier l’attrapa au vol et la mordit.
« Sellez-les », dit Lan. Sa voix était douce, comme est doux de l’acier froid, et le palefrenier, après une courbette, se précipita pour harnacher les chevaux.
Moiraine et Loial entrèrent dans l’écurie juste à point pour prendre leurs rênes, puis tous conduisirent leurs montures à la suite de Lan, par une rue qui passait derrière l’écurie en direction de la rivière. Le claquement léger des sabots des chevaux sur les pavés n’attira qu’un chien aux côtes saillantes qui poussa un aboiement et s’enfuit quand ils arrivèrent à sa hauteur.