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— Je t’ai déjà dit que c’était possible. Pour certains d’entre eux. Tes… rêves, je ne m’y attendais pas, Perrin. Des Rêveuses ont noté la présence de loups dans leurs récits mais ce que tu me racontes me surprend.

— Eh bien, je crois que c’était réel. Je crois que j’ai vu quelque chose qui est réellement arrivé, quelque chose que je n’étais pas censé voir. » Ce qu’il faut que tu voies. « Je crois qu’à tout le moins Lanfear est en liberté. Qu’allez-vous faire ?

— Je me rends à Illian. Ensuite j’irai à Tear et j’espère y arriver avant Rand. Nous avons dû quitter Remen trop vite pour que Lan apprenne s’il avait traversé la rivière ou l’avait suivie. Nous avons néanmoins des chances de le savoir avant d’atteindre Illian. Nous trouverons des empreintes s’il est parti dans cette direction. » Elle jeta un coup d’œil à son carnet comme si elle souhaitait reprendre sa lecture.

« Est-ce que vous vous contenterez de cela ? Avec Lanfear évadée de sa prison et la Lumière seule sait combien parmi les autres ?

— Ne m’interroge pas, répliqua-t-elle froidement. Tu ignores les questions à poser et tu ne comprendrais même pas à moitié les réponses si je te les donnais. Ce qui n’est nullement mon intention. »

Gêné par le regard fixe de Moiraine, il oscilla d’un pied sur l’autre jusqu’à ce que devienne manifeste qu’elle n’en dirait pas davantage. Sa chemise frottait douloureusement contre la brûlure de sa poitrine. Cette brûlure ne paraissait pas grave – Pas pour avoir été frappé par la foudre évidemment ! – mais la manière dont il l’avait reçue était une autre histoire. « Heu… La guérirez-vous ?

— Tu n’éprouves donc plus d’inquiétude à voir utiliser sur toi le Pouvoir Unique, Perrin ? Non, je ne veux pas guérir ta brûlure. Elle n’est pas grave et elle te rappellera la nécessité de prendre garde. » À ne pas la harceler, il le comprit, aussi bien qu’aux rêves ou à mettre d’autres personnes au courant de ce qu’il rêvait. « Il n’y a rien de plus, Perrin ? »

Il se dirigea vers la porte, puis s’arrêta. « Si. En admettant que vous sachiez qu’une femme s’appelle Zarine, penseriez-vous que cela donne une indication sur elle ?

— Pourquoi au nom de la Lumière demandes-tu cela ?

— À cause d’une jeune fille, répliqua-t-il gauchement. Une jeune femme. Je l’ai rencontrée hier soir. C’est un des passagers. » Il la laisserait découvrir toute seule que Zarine avait reconnu en elle une Aes Sedai. Et paraissait croire que les suivre la conduirait au Cor de Valère. Il ne tairait rien qui lui semblait important, mais il était aussi capable que Moiraine de se tenir sur la réserve.

« Zarine. C’est un prénom de la Saldaea. Aucune femme ne choisirait ce prénom pour sa fille à moins de s’attendre à ce qu’elle soit une beauté et un bourreau des cœurs. Paressant sur des coussins dans des palais, entourée de servantes et de soupirants. » Elle eut un sourire, bref mais témoignant d’un grand amusement. « Peut-être est-ce pour toi une raison supplémentaire de te méfier, Perrin, s’il y a une Zarine à bord avec nous.

— J’ai bien l’intention d’être prudent », lui répondit-il. Du moins savait-il pourquoi Zarine n’aimait pas son prénom. Guère approprié pour un Chasseur en Quête du Cor de Valère. Tant qu’elle ne s’appelle pas « faucon ».

Quand il monta sur le pont, Lan s’y trouvait, en train de s’occuper de Mandarb. Et Zarine était assise sur une glène près de la rambarde, aiguisant un de ses poignards en le regardant. Les grandes voiles triangulaires étaient établies et tendues, et L’Oie des Neiges descendait la rivière à toute vitesse.

Zarine suivit des yeux Perrin quand il passa auprès d’elle pour aller pour aller à l’avant. L’eau s’ourlait de chaque côté de l’étrave comme la terre se retournant au passage d’une bonne charrue. Il médita sur les rêves et les Aiels, les visions de Min et les faucons. Sa poitrine lui faisait mal. La vie n’avait jamais été aussi compliquée.

Rand se redressa sur son séant, le souffle court, sorti brusquement du sommeil provoqué par l’épuisement, et le manteau qui lui avait servi de couverture retomba. Il souffrait de son côté, la vieille blessure reçue à Falme était lancinante. Son feu s’était réduit en braises avec juste quelques flammes qui tremblotaient, mais cela suffisait pour que bougent les ombres. C’était Perrin ! Oui ! C’était lui en personne, pas un rêve. Je ne sais trop comment, j’ai failli le tuer ! Par la Lumière, il faut que je sois prudent !

Frissonnant, il ramassa un bout de branche de chêne et s’apprêta à l’insérer entre les braises. Les arbres étaient clairsemés dans ces collines du Murandy, encore près de la Manetherendrelle, mais il avait trouvé juste assez de branches mortes pour son feu, du bois tombé depuis juste assez de temps pour être bien sec sans avoir eu celui de pourrir. Il interrompit son geste avant que le bois entre en contact avec les braises ardentes. Des chevaux approchaient, dix ou douze, marchant avec lenteur. Il faut que je sois prudent. Pas question de commettre une nouvelle erreur.

Les chevaux obliquèrent vers son feu mourant, pénétrèrent dans la faible clarté qu’il projetait et s’arrêtèrent. Les ombres voilaient les cavaliers, mais la plupart semblaient être des hommes aux traits rudes portant des casques ronds et de longs justaucorps de cuir sur lesquels étaient cousus des disques de métal comme des écailles de poisson. L’un de ces cavaliers était une femme aux cheveux grisonnants et à l’expression sévère. Sa robe noire était en laine unie mais de la plus fine texture et orné d’une fibule d’argent en forme de lion. Une négociante, pensa-t-il ; il avait vu des gens de son genre parmi ceux qui venaient dans les Deux Rivières acheter du tabac et de la laine. Une marchande et ses gardes.

Il faut que je fasse attention, songea-t-il en se levant. Pas d’erreurs.

« Vous avez choisi un bon endroit pour camper, jeune homme, dit-elle. Je l’ai utilisé souvent en me rendant à Remen. Il y a une petite source à proximité. J’espère que vous n’avez pas d’objection à ce que je le partage avec vous ? » Ses gardes mettaient déjà pied à terre, réajustant leurs ceinturons et desserrant les sangles de leurs selles.

« Aucune », répliqua Rand. Attention. Deux pas l’amenèrent à bonne distance et il bondit en l’air, tournant sur lui-même – Le Duvet de Chardon Vole dans le Tourbillon de Vent – une épée sculptée dans le feu et estampillée d’un héron surgissant dans ses mains pour la décapiter avant même que la surprise s’imprime sur son visage. Elle était la plus dangereuse.

Il reprit contact avec le sol en même temps que la tête de la femme roulait sur la croupe de son cheval et tombait. Les gardes poussèrent un cri et agrippèrent leurs épées, hurlèrent en se rendant compte que sa lame brûlait. Il dansa au milieu d’eux selon les figures que Lan lui avait enseignées et il sut qu’il aurait pu les tuer tous les dix avec une lame ordinaire en acier, mais cette lame qu’il brandissait était une partie de lui-même. Le dernier garde s’effondra et cela avait tellement ressemblé à ses exercices d’escrime qu’il avait déjà entamé la figure nommée Replier l’Éventail, consistant à rengainer son arme, quand il se rappela qu’il ne portait pas de fourreau et que cette lame l’aurait réduit en cendres au premier contact s’il en avait eu un.

Laissant l’épée disparaître, il se retourna pour examiner les chevaux. La plupart s’étaient enfuis mais quelques-uns pas loin et le grand hongre de la négociante roulait les yeux en hennissant peureusement. Son cadavre décapité, gisant à terre, continuait à se cramponner aux rênes et maintenait baissée la tête de l’animal.