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Rand libéra les rênes, prenant seulement le temps de rassembler ses quelques possessions avant de sauter en selle. Je dois me montrer prudent, songea-t-il en passant les morts en revue. Pas d’erreurs.

Le Pouvoir Unique était encore en lui, l’afflux du « saidin » plus suave que le miel, plus fétide que de la viande pourrie. Subitement, il canalisa – sans se rendre réellement compte de ce qu’il faisait ou comment, conscient seulement que cela paraissait être à faire ; et cela marcha, souleva les cadavres. Il les aligna face à lui, à genoux, le visage dans la poussière. Pour ceux à qui restait un visage. Agenouillés devant lui.

« Si je suis bien le Dragon Réincarné, leur dit-il, c’est ainsi que c’est censé se passer, n’est-ce pas ? » Laisser aller le saidin était dur, mais il y réussit. Si je le retiens trop, comment maintiendrais-je la folie à distance ? Il eut un rire amer. Ou est-ce déjà trop tard ?

Fronçant les sourcils, il inspecta la rangée d’hommes. Il était sûr qu’il y en avait eu seulement dix, mais onze étaient agenouillés dans cette rangée, l’un d’eux sans armure d’aucune sorte mais serrant encore un poignard dans la main.

« Tu as choisi la mauvaise compagnie », dit Rand à cet homme.

Il obligea le hongre à tourner, lui enfonça ses talons dans les flancs et le lança au triple galop dans la nuit. Le trajet était encore long jusqu’à Tear, mais il avait l’intention d’y parvenir par le chemin le plus direct, quand bien même il devrait tuer sous lui des chevaux ou les voler. Je vais y mettre fin. À ces provocations. À ce harcèlement. J’en finirai avec ça ! Callandor. Elle l’appelait.

37

Incendies au Cairhien

Egwene répondit par une gracieuse inclination de tête au salut respectueux du matelot qui, pieds nus, passait silencieusement à côté d’elle pour aller étarquer un cordage qui semblait déjà bien tendu, peut-être modifiant légèrement la position d’une des grandes voiles carrées. Quand il revint à longs pas muets vers l’endroit où le capitaine au visage rond se tenait près de l’homme de barre, il salua de nouveau et elle inclina encore une fois la tête avant de reporter son attention sur la berge boisée du Cairhien, séparée de La Grue Bleue par moins de cinq toises d’eau.

Un village défilait le long du bateau, ou ce qui avait été naguère un village. La moitié des maisons n’étaient que des tas de décombres fumants avec des cheminées se dressant seules au-dessus des ruines. Sur la façade des autres maisons, des portes se balançaient au vent, et du mobilier, des lambeaux de vêtements et des ustensiles de ménage jonchaient la rue non pavée, en désordre comme si on les avait jetés dehors. Pas un être vivant ne bougeait dans le village à l’exception d’un chien affamé qui ne s’intéressa pas au navire et disparut en trottinant derrière les murs écroulés de ce qui devait avoir été une auberge. Egwene ne pouvait pas voir pareil spectacle sans éprouver une sensation de nausée, mais elle s’efforça de conserver la sérénité inébranlable qu’elle estimait propre à une Aes Sedai. Cela ne l’aidait guère. Au-delà du village, un épais panache de fumée s’élevait dans le ciel. À une lieue ou une lieue et demie, estima-t-elle.

Ce n’était pas le premier panache de fumée qu’elle avait vu depuis que le cours de l’Erinin s’était mis à longer la frontière du Cairhien, ni le premier village ainsi dévasté. Au moins cette fois il n’y avait pas de cadavres en vue. Le Capitaine Ellisor était parfois obligé de serrer de près la berge cairhienine à cause des syrtes – il disait que ces bancs de sable se déplaçaient dans cette partie du fleuve – mais quelque proche du bord qu’il naviguait elle n’avait pas aperçu une seule personne en vie.

Le village et la fumée disparurent en arrière du navire et déjà une autre colonne de fumée apparaissait sur l’avant, plus éloignée du fleuve. La forêt devenait moins dense, les frênes, lauréoles et sureaux cédant la place aux saules, sapins blancs et chênes des marais, avec quelques autres qu’elle ne savait pas identifier.

Le vent souleva sa cape, elle la laissa flotter, savourant la fraîche pureté de l’air, savourant la liberté de porter du brun au lieu de blanc de n’importe quelle nuance, bien que ce n’eût pas été son premier choix.

Cependant robe et cape étaient du meilleur drap de laine, bien taillées et bien cousues.

Un autre matelot arrivait d’une allure souple à sa hauteur, saluant au passage. Elle se promit d’apprendre au moins un peu de ce qu’ils faisaient ; elle n’aimait pas se sentir ignorante. Porter à la main droite son anneau au Grand Serpent provoquait abondance de salutations chez un capitaine et un équipage originaires pour la plupart de Tar Valon.

Elle avait eu le dessus dans cette discussion-là avec Nynaeve, bien que celle-ci fût convaincue d’être la seule des trois assez âgée pour qu’on la croie une Aes Sedai. Nynaeve s’était trompée. Egwene était prête à reconnaître qu’elles deux, Élayne et elle, avaient suscité des regards stupéfaits en montant à bord de La Grue Bleue cet après-midi au Port-du-Sud, et les sourcils du Capitaine Ellisor s’étaient haussés presque jusqu’à l’endroit où auraient poussé ses premiers cheveux s’il en avait eu, mais il s’était confondu en sourires et en courbettes.

« Un honneur, Aes Sedai. Trois Aes Sedai vont voyager sur mon bateau ? Un honneur, en vérité. Je vous promets un voyage rapide aussi loin que vous le désirez. Et pas d’ennuis avec les brigands du Cairhien. Je n’aborde plus de ce côté du fleuve. À moins que vous ne le désiriez, naturellement, Aes Sedai. Des soldats d’Andor tiennent toujours quelques villes sur la berge du Cairhien. Un honneur, Aes Sedai. »

Ses sourcils s’élevèrent de nouveau brusquement quand elles demandèrent rien qu’une cabine pour elles – même Nynaeve ne tenait pas à rester seule la nuit si elle n’y était pas contrainte et forcée. Chacune pouvait avoir une cabine personnelle sans supplément, leur dit-il ; il n’avait pas d’autres passagers, sa cargaison était à bord et si des Aes Sedai avaient des affaires pressantes en aval, il n’attendrait même pas une heure quelqu’un d’autre qui voudrait embarquer. Elles répétèrent qu’une cabine suffirait.

Il était surpris et à voir son expression il ne comprenait pas, mais Chin Ellisor, né et élevé à Tar Valon, n’était pas homme à discuter avec des Aes Sedai une fois qu’elles avaient fermement signifié leurs intentions. Si deux d’entre elles semblaient très jeunes, eh bien, certaines Aes Sedai étaient jeunes.

Les ruines désertées disparurent derrière Egwene. La colonne de fumée se rapprocha et une autre se dessinait vaguement beaucoup plus loin encore en arrière de la berge. La forêt cédait la place à des collines basses, herbues et parsemées de bosquets. Des arbres, qui portaient des fleurs au printemps, en avaient maintenant, minuscules corolles blanches sur les boules-de-neige et micocouliers rouge vif. Un arbre qu’elle ne connaissait pas était couvert de fleurs blanches rondes plus grandes que ses deux mains réunies. De temps en temps, un rosier grimpant sauvage insérait des brassées jaunes ou blanches entre des branches enfouies sous le vert des feuilles et le rouge des bourgeons nouveaux. Le contraste avec les cendres et les décombres était trop brutal pour offrir un spectacle totalement plaisant.

Egwene aurait aimé avoir en ce moment même auprès d’elle une Aes Sedai à qui poser des questions.

Une en qui elle pourrait se fier. Époussetant son aumônière du bout des doigts, elle sentit à peine l’anneau torse en pierre du ter’angreal qui était à l’intérieur.