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Elle l’avait essayé toutes les nuits sauf deux depuis le départ de Tar Valon et il n’avait pas eu deux fois le même effet. Oh, elle s’était toujours retrouvée dans le Tel’aran’rhiod, mais la seule chose qu’elle avait vue et qui aurait pu avoir une utilité était de nouveau le Cœur de la Pierre, chaque fois sans Silvie pour lui donner des renseignements. Il n’y avait rien eu en tout cas concernant l’Ajah Noire.

Ses propres rêves, sans le ter’angreal, avaient abondé en images qui paraissaient presque des aperçus fugitifs du Monde Invisible. Rand avait en main une épée qui flamboyait comme le soleil, tant et si bien qu’elle discernait à peine que c’était une épée, reconnaissait à peine qu’il s’agissait de lui. Rand menacé d’une douzaine de manières, aucune n’ayant quoi que ce soit de réel. Dans l’un de ces rêves, il se tenait sur une énorme table de mérelles, aux palets gros comme des rochers, et il esquivait les mains monstrueuses qui les déplaçaient et donnaient l’impression d’essayer de l’écraser avec. Cette scène signifiait peut-être quelque chose. Avait très probablement une signification mais, en dehors du fait que Rand était menacé par une personne quelconque, ou par deux – elle pensait que cela au moins était clair – à part cela, elle restait dans une ignorance totale. Je ne peux pas l’aider, pour le moment. J’ai mon propre devoir à accomplir. Je ne sais même pas où il se trouve, sauf que c’est probablement à cinq cents lieues d’ici.

Elle avait rêvé de Perrin avec un loup et avec un faucon, et un épervier – l’épervier et le faucon se battaient – de Perrin fuyant quelqu’un de redoutable, de Perrin qui enjambait de son plein gré le rebord d’une falaise monumentale en disant : « Il le faut. Je dois apprendre à voler avant d’atteindre le fond. » Il y avait eu un rêve où figurait un Aiel et elle pensait que cela aussi avait un rapport avec Perrin, mais elle n’en était pas certaine. Et un rêve de Min qui déclenchait un piège d’acier mais qui passait au travers sans même s’en apercevoir. Il y avait eu également des rêves de Mat. De Mat avec des dés tournoyant autour de lui – ce rêve-là, elle estimait savoir ce qui l’avait suscité – de Mat suivi par un homme qui n’était pas là – elle ne comprenait toujours pas ce rêve ; il y avait un homme derrière Mat, ou peut-être davantage, mais en quelque sorte il n’y avait personne – de Mat chevauchant à bride abattue vers quelque chose qu’il devait atteindre et qui était invisible dans le lointain, de Mat avec une femme qui avait l’air de jeter des fusées d’artifice dans tous les sens. Une Illuminatrice, supposa-t-elle, mais cela ne la renseignait pas plus que le reste.

Elle avait eu tellement de rêves qu’elle commençait à les mettre tous en doute. Peut-être était-ce parce qu’elle avait utilisé le ter’angreal si souvent, ou peut-être simplement parce qu’elle le portait sur elle. Peut-être apprenait-elle enfin ce que faisait une Rêveuse. Des rêves fébriles, des rêves échevelés. Des hommes et des femmes qui s’évadaient d’une cage, puis se coiffaient de couronnes. Une femme qui jouait avec des marionnettes, et un autre rêve où les fils des marionnettes aboutissaient aux mains de marionnettes plus grandes, dont les fils conduisaient à des marionnettes plus grandes encore et ainsi de suite jusqu’à ce que les derniers fils disparaissent dans des hauteurs défiant, l’imagination. Des rois qui mouraient, des reines qui pleuraient, des batailles acharnées. Des Blancs Manteaux qui ravageaient les Deux Rivières. Elle avait même rêvé encore des Seanchans. Plus d’une fois. Ces rêves-là, elle les repoussait dans un coin de son esprit ; elle ne voulait pas y penser. De sa mère et de son père, chaque nuit.

Elle était certaine de ce que cela, du moins, signifiait, ou pensait l’être. Cela veut dire que je m’en vais chasser l’Ajah Noire et que je ne sais pas interpréter mes rêves ou comment obliger cet idiot de ter’angreal à fonctionner comme il le devrait et… et que j’ai la nostalgie de chez nous. Pendant un instant, elle songea combien serait réconfortant que sa mère l’envoie se coucher avec la conviction que tout s’arrangerait le lendemain. Seulement maman ne peut plus résoudre mes problèmes pour moi et mon père ne peut plus promettre de chasser les monstres et m’en persuader. Je dois m’en charger moi-même à présent.

Comme tout cela était loin dans le passé, maintenant. Elle ne désirait pas revenir à ce temps-là, pas foncièrement, mais cela avait été une époque heureuse, et qui paraissait remonter à une éternité. Rien que de les revoir, d’entendre leurs voix serait merveilleux. Quand je porte cet anneau au doigt, je le fais de ma propre volonté.

Elle avait finalement laissé Nynaeve et Élayne essayer chacune de dormir une nuit avec l’anneau de pierre – se surprenant elle-même par sa répugnance à s’en séparer – et elles s’étaient réveillées pour parler de ce qui était sûrement le Tel’aran’rhiod, mais aucune des deux n’avait plus qu’entrevu brièvement le Cœur de la Pierre, rien qui soit de quelque utilité.

L’épaisse colonne de fumée se dressait maintenant à la hauteur de La Grue Bleue. À deux ou trois lieues peut-être du fleuve, selon son estimation. L’autre colonne de fumée n’était qu’une tache à l’horizon. Elle aurait presque pu passer pour un nuage, mais Egwene était sûre que ce n’en était pas un. De petits bois touffus poussaient à certains endroits le long de la berge et, entre eux, l’herbe descendait jusqu’à l’eau sauf aux endroits où la rive affouillée s’était effondrée.

Élayne monta sur le pont et la rejoignit à la rambarde, sa cape fouettée elle aussi par le vent. Elle était vêtue comme Egwene de solide drap de laine. Ç’avait été l’objet d’une discussion où Nynaeve avait eu le dessus, leurs vêtements. Egwene avait soutenu que les Aes Sedai avaient toujours sur elles ce qu’il y avait de plus élégant, même en voyage – elle pensait aux habits de soie qu’elle portait dans le Tel’aran’rhiod – mais Nynaeve souligna que même avec tout l’or que l’Amyrlin avait laissé au fond de son armoire, et la bourse avait une panse arrondie, elles n’avaient encore aucune idée du prix des choses en aval. Les servantes avaient dit que Mat avait raison en ce qui concernait la guerre civile au Cairhien et sa conséquence sur les prix. À la surprise d’Egwene, Élayne avait rappelé que les sœurs de l’Ajah Brune s’habillaient plus souvent de laine que de soie. Élayne désirait si vivement ne plus travailler dans la cuisine, songea Egwene, qu’elle aurait endossé des guenilles.

Je me demande ce que fait Mat ? Sans doute qu’il est en train d’essayer de jouer aux dés avec son capitaine le bateau sur lequel il est embarqué.

« Terrible, murmura Élayne. C’est vraiment terrible.

— Quoi donc ? » répliqua machinalement Egwene. J’espère qu’il ne montre pas trop à tout venant ce sauf-conduit que nous lui avons fourni.

Élayne lui décocha un coup d’œil surpris, puis un froncement de sourcils. « Ça ! » Elle désigna du geste la fumée dans le lointain. « Comment peux tu t’en désintéresser ?

— Je le peux parce que je ne veux pas penser à ce que les gens endurent, parce que je suis incapable d’y rien changer et parce que nous devons arriver à Tear. Parce que ce que nous recherchons se trouve à Tear. » Elle s’étonna de sa véhémence. C’est vrai que je n’ai aucun moyen d’y remédier. Et que les Ajah Noires sont dans Tear.