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— Vous songiez à quitter le navire ? s’enquit Egwene. Jugez-vous que ce soit sage ?

— Bien sûr que c’est… » Nynaeve s’interrompit et la dévisagea d’un air sévère. Egwene lui rendit regard pour regard. Nynaeve poursuivit d’une voix plus calme, bien qu’encore tendue. « Le capitaine dit qu’il s’écoulera peut-être une heure avant qu’un autre navire se présente. Comportant suffisamment de rameurs pour que cela fasse une différence. Ou un jour. Ou deux, c’est possible. J’estime que nous ne sommes pas en mesure de perdre un jour ou deux à attendre. Nous pouvons atteindre ce village – comment l’avez-vous appelé, Capitaine ? Jurène ? – nous pouvons aller à pied à Jurène en deux heures ou moins. Si le Capitaine Ellisor dégage son bateau aussi vite qu’il l’espère, nous pourrons alors nous rembarquer. Il dit qu’il s’arrêtera pour voir si nous sommes là-bas. Par contre, s’il ne se libère pas, nous pouvons trouver un embarquement à Jurène. Nous aurons peut-être même la chance de trouver un bateau à quai. Le capitaine dit que des commerçants touchent à ce port à cause de la garnison andorane. » Elle respira à fond, mais sa voix devint plus tendue. « Ai-je exposé mes raisons assez amplement ? Avez-vous besoin d’autres explications ?

— C’est clair pour moi, répliqua vivement Élayne avant qu’Egwene ait eu le temps de parler. Cela paraît une bonne idée. Tu penses aussi que c’est une bonne idée, n’est-ce pas, Egwene ? »

Cette dernière hocha la tête à regret. « Je suppose que oui.

— Mais, Aes Sedai, protesta Ellisor, allez au moins sur la rive d’Andor. La guerre, Aes Sedai. Les brigands et toutes sortes de malfaiteurs, et les soldats qui ne valent guère mieux. L’épave sous notre avant démontre quel genre d’hommes ils sont.

— Nous n’avons pas vu âme qui vive sur la berge du Cairhien, déclara Nynaeve, et en tout cas nous sommes loin d’être sans défense, Capitaine. Et je n’ai pas l’intention de marcher pendant six lieues quand je peux n’en parcourir que deux.

— Bien sûr, Aes Sedai. » Ellisor transpirait pour de bon à présent. « Je ne voulais pas dire… Bien sûr que vous n’êtes pas incapable de vous défendre, Aes Sedai. Je ne voulais pas dire cela. » Il s’essuya vigoureusement la figure, mais elle luisait toujours.

Nynaeve ouvrit la bouche, jeta un coup d’œil à Egwene et sembla changer ce qu’elle s’apprêtait à déclarer. « Je descends prendre mes affaires », annonça-t-elle en s’adressant à l’air a mi-chemin entre Élayne et Egwene. Puis elle s’attaqua a Ellisor. « Capitaine, préparez votre canot. » Il s’inclina et s’éloigna précipitamment avant même qu’elle se soit tournée vers l’écoutille et il criait à ses hommes de mettre le canot à l’eau avant qu’elle arrive en bas.

« Il suffit que l’une de vous parle de monter, murmura Élayne, pour que l’autre rétorque qu’il faut descendre. Si vous ne cessez pas, nous risquons de ne jamais arriver à Tear.

— Nous irons à Tear, répliqua Egwene. Et plus vite quand Nynaeve aura compris qu’elle n’est plus Sagesse. Nous sommes toutes… » – elle ne prononça pas le mot « Acceptées » ; il y avait trop de matelots qui s’affairaient dans les parages – « … sur un pied d’égalité, à présent. »

Élayne soupira.

En un temps record, le canot les avait amenées à terre et elles se tenaient sur la berge, un bâton de marche à la main, leurs affaires rassemblées en ballot sur le dos et accrochées à leur ceinture dans leurs escarcelles et leurs écritoires. Des prairies accidentées et des taillis épars s’étendaient alentour, alors qu’à une lieue ou deux du fleuve les collines étaient couvertes de forêts. Les rameurs sur La Grue Bleue soulevaient des giclées d’écume mais ne réussissaient pas à faire bouger le bateau. Egwene tourna les talons et s’éloigna vers le sud sans plus regarder. Et avant que Nynaeve ait eu le temps de prendre la direction des opérations.

Quand les autres la rattrapèrent, Élayne lui adressa un coup d’œil réprobateur. Nynaeve avançait en regardant droit devant elle. Élayne raconta à Nynaeve ce qu’Egwene avait dit à propos de Mat et d’un Homme Gris mais Nynaeve écouta en silence, se contentant d’un : « Il devra se débrouiller tout seul », et ne ralentit pas une seconde son allure. Au bout d’un moment, la Fille-Héritière renonça à essayer d’inciter les deux autres à parler et elles poursuivirent leur chemin dans un mutisme total.

Des bouquets d’arbres proches de la berge masquèrent bientôt La Grue Bleue, groupes massifs de saules et de chênes des marais. Elles ne traversaient pas les halliers, quelque modeste que fût leur dimension, car n’importe quoi pouvait se dissimuler dans l’ombre sous leurs branches. Des buissons de faible hauteur croissaient ça et là entre les halliers à cette petite distance du fleuve, mais ils étaient trop peu denses pour cacher un enfant et moins encore un brigand, et ils étaient très espacés.

« Si jamais nous voyons des bandits, annonça Egwene, j’ai l’intention de me défendre. Il n’y a pas d’Amyrlin ici pour nous surveiller. »

La bouche de Nynaeve devint une ligne mince. « Si besoin est, déclara-t-elle à la cantonade, nous pouvons chasser n’importe quels brigands en leur faisant peur comme avec ces Blancs Manteaux. En admettant que nous n’ayons pas d’autre moyen.

— J’aimerais bien que vous ne parliez pas de brigands, dit Élayne. Je serais contente d’arriver à ce village sans… »

Une forme vêtue de brun et de gris surgit de derrière un buisson solitaire qui poussait presque devant elles.

38

Vierges de la Lance

Egwene appela à elle la saidar avant même que le cri soit complètement sorti de sa bouche et elle en discerna aussi le halo lumineux autour d’Élayne. Pendant un instant, elle se demanda si Ellisor avait entendu ces sons perçants et allait envoyer des hommes à leur rescousse ; La Grue Bleue ne devait pas être à plus d’un quart de lieue en amont. Puis elle écarta la pensée qu’elles avaient besoin de secours, tissant déjà des flux d’Air et de Feu en éclairs d’orage. Leurs cris lui résonnaient pratiquement encore aux oreilles.

Nynaeve se tenait simplement immobile, les bras croisés sur la poitrine et une expression résolue sur le visage, mais Egwene n’aurait pas su dire si c’est parce qu’elle n’était pas assez en colère pour atteindre la Vraie Source ou parce qu’elle avait vu avant elle ce dont Egwene prenait conscience seulement à présent. La personne qui se trouvait en face d’elles était une femme pas plus âgée qu’Egwene elle-même, encore que légèrement plus grande.

Elle ne relâcha pas sa prise sur la saidar. Les hommes étaient parfois naïfs au point de croire qu’une femme était inoffensive simplement parce qu’elle était femme ; Egwene n’entretenait pas ce genre d’illusions. Dans un coin de son cerveau, elle remarqua qu’Élayne n’était plus environnée du halo. La Fille-Héritière devait toujours conserver des idées stupides. Elle n’a jamais été prisonnière des Seanchans.

Egwene ne croyait pas que beaucoup d’hommes auraient la bêtise de penser que la femme devant elles n’était pas dangereuse, même alors qu’elle avait les mains vides et ne portait pas d’arme apparente. Des yeux bleu vert et des cheveux tirant sur le roux et coupés court à part une mèche étroite qui lui tombait jusqu’aux épaules ; des bottes molles lacées jusqu’aux genoux, une tunique et des chausses taillées près du corps dans toutes les nuances de la terre et des rochers. Ces couleurs et cet habillement lui avaient été décrits naguère ; cette femme était une Aielle.

En la regardant, Egwene ressentit soudain une curieuse affinité entre elle-même et cette jeune femme. Elle ne comprenait pas pourquoi. On dirait une cousine de Rand, voilà la raison. Toutefois, même cette impression – presque de parenté – ne pouvait apaiser sa curiosité. Au nom de la Lumière, qu’est-ce que des Aielles font ici ! Elles ne quittent jamais leur Désert ; pas depuis la Guerre des Aiels. Elle avait entendu dire toute sa vie que les Aiels étaient redoutables – ces Vierges de la Lance pas moins que les hommes appartenant aux sociétés guerrières masculines – mais elle n’éprouvait pas de crainte particulière et en vérité elle s’irritait même jusqu’à un certain point d’avoir eu peur. Avec la saidar alimentant en elle le Pouvoir Unique, elle n’avait personne à craindre. Sauf peut-être une Sœur qui a terminé sa formation, admit-elle, mais certainement pas une simple femme serait-elle même une Aielle.