« Mon nom est Aviendha, dit cette dernière, de l’enclos de l’Eau Amère des Aiels Taardad. » Son visage était aussi uni et dépourvu d’expression que sa voix. « Je suis Far Dareis Mai, une Vierge de la Lance. » Elle se tut un instant, les examinant. « Vous n’en avez pas l’air, mais nous avons vu les anneaux. Dans vos pays, vous avez des femmes très semblables à nos Sagettes, les femmes appelées Aes Sedai. Êtes-vous des femmes de la Tour Blanche ou non ? »
Pendant un instant. Egwene eut la gorge serrée. Nous ? Elle regarda autour d’elles, mais ne vit personne derrière un buisson à moins de vingt pas.
S’il y avait d’autres Aiels, ils devaient se trouver dans le prochain petit bois, à plus de deux cents pas en avant, ou dans le dernier, à deux fois cette distance en arrière. Trop loin pour être une menace. À moins qu’ils n’aient des arcs. Mais ils devraient être d’excellents tireurs. Chez elle, au Champ d’Emond ; dans les concours au jour de Bel Tine et le dimanche, seuls les meilleurs archers tiraient à une distance dépassant deux cents pas.
Néanmoins, elle se sentait mieux à l’idée qu’elle pouvait lancer un trait de foudre à quiconque tenterait un tel tir.
« Nous sommes des femmes de la Tour Blanche », dit Nynaeve avec calme. Elle prenait très visiblement garde de ne pas inspecter les alentours à la recherche d’autres Aiels. Même Élayne jetait ça et là un coup d’œil. « Que vous considériez l’une de nous comme sage est une autre affaire, poursuivit Nynaeve. Qu’attendez-vous de nous ? »
Aviendha sourit. Elle était vraiment ravissante, Egwene s’en rendit compte ; son expression sévère avait masqué sa beauté. « Vous parlez comme les Sagettes. Droit au fait et guère d’indulgence pour les imbéciles. » Son sourire s’estompa, mais sa voix resta calme. « L’une de nous est grièvement blessée, peut-être mourante. Les Sagettes guérissent souvent ceux qui succomberaient à coup sûr sans leurs soins et j’ai entendu dire que les Aes Sedai sont plus habiles encore. Voulez-vous l’aider ? »
Egwene faillit secouer la tête tant elle était déroutée. Une amie à elle se meurt ? Elle parle du ton dont elle demanderait que nous lui donnions une mesure de farine d’orge !
« Je l’assisterai de mon mieux, répondit avec lenteur Nynaeve. Je ne promets rien, Aviendha. Elle risque de mourir malgré ce que je ferai.
— La mort est notre lot commun, répliqua l’Aielle. Nous ne pouvons que choisir comment l’affronter lorsqu’elle se présente. Je vais vous conduire à elle. »
Deux femmes en costume aiel se dressèrent à dix pas au plus, l’une d’un petit repli de terrain qu’Egwene n’aurait pas cru assez profond pour cacher un chien, et l’autre dans l’herbe qui ne lui montait qu’à mi-mollet. Elles abaissèrent alors leur voile noir – ce qui lui causa un autre choc ; elle était sûre qu’Élayne lui avait expliqué que les Aiels se voilaient le visage seulement quand ils se trouvaient dans le cas de devoir tuer – et drapèrent autour de leurs épaules l’étoffe qui leur avait enveloppé la tête. L’une avait les mêmes cheveux tirant sur le roux qu’Aviendha, avec des yeux gris, l’autre des yeux bleu foncé et une chevelure couleur de flamme. Ni l’une ni l’autre n’était plus âgée qu’Egwene ou Élayne, et les deux semblaient prêtes à se servir des courtes lances qu’elles tenaient à la main.
La jeune femme aux cheveux roux ardent tendit des armes à Aviendha ; un long poignard à lame épaisse à passer d’un côté de sa ceinture et un carquois hérissé de flèches à suspendre de l’autre ; un arc sombre incurvé qui avait l’éclat sourd de la corne dans un étui qu’elle s’attacha sur le dos ; et quatre lances courtes aux longues pointes à tenir dans la main gauche ainsi qu’un petit bouclier rond en cuir. Aviendha les portait avec autant de naturel qu’une femme du Champ d’Emond porterait une écharpe, exactement comme ses compagnes. « Venez », dit-elle, et elle se dirigea vers le bosquet qu’elles avaient déjà dépassé.
Egwene laissa enfin aller la saidar. Elle se doutait que les trois Aielles étaient capables de la frapper avec ces lances avant qu’elle ait le temps de réagir, si telle était leur intention, mais bien que restant sur leurs gardes elles n’en donnaient pas l’impression. Et qu’arrivera-t-il si Nynaeve ne peut pas guérir leur amie ? J’aimerais bien qu’elle demande notre avis avant de prendre ces décisions qui nous mettent toutes en cause !
Tandis qu’elles s’avançaient vers les arbres, les Aielles scrutaient le terrain alentour comme si elles s’attendaient à ce que le paysage vide recèle des ennemis aussi habiles qu’elles à se dissimuler. Aviendha marchait en tête d’un bon pas et Nynaeve se maintenait à sa hauteur.
« Je suis Élayne de la Maison de Trakand, déclara l’amie d’Egwene sur le ton de la conversation. Fille-Héritière de Morgase, Souveraine d’Andor. »
Egwene trébucha. Par la Lumière, est-elle folle ? Je sais qu’Andor les a combattus dans la Guerre des Aiels. Vingt ans ont bien passé, mais on dit que les Aiels ont la mémoire longue.
Pourtant l’Aielle à la chevelure de flamme la plus proche d’elle se contenta de dire : « Je suis Baine, de l’enclos du Roc Noir des Aiels Shaarad.
— Je suis Khiad, annonça la jeune femme plus blonde et plus petite qui se trouvait de l’autre côté d’Egwene, de l’enclos de la Rivière aux Cailloux des Aiels Goshien. »
Baine et Khiad jetèrent un coup d’œil à Egwene ; leur expression n’avait pas changé, mais elle eut le sentiment qu’elles la jugeaient mal élevée.
« Je suis Egwene al’Vere », leur dit-elle. Elles semblaient en attendre davantage, aussi ajouta-t-elle : « Fille de Marin al’Vere, du Champ d’Emond dans les Deux Rivières. » Cela parut les satisfaire, en quelque sorte, mais elle aurait parié qu’elles n’y comprenaient pas plus goutte qu’elle a tous ces enclos et ces clans. Cela doit être plus ou moins l’équivalent de familles.
« Vous êtes premières-sœurs ? » Baine avait l’air de parler de toutes les trois.
Egwene pensa qu’elles prenaient le terme dans le sens utilisé par les Aes Sedai et répondit « Oui » en même temps qu’Élayne répliquait « Non ».
Khiad et Baine échangèrent un bref coup d’œil suggérant qu’elles parlaient à des femmes qui n’avaient pas toute leur tête.
« Première-sœur, expliqua Élayne à Egwene comme si elle faisait un cours, s’applique à des femmes qui ont la même mère. Deuxième-sœur signifie que leurs mères sont sœurs. » Elle adressa la suite aux Aielles. « Nous ne connaissons ni l’une ni l’autre grand-chose sur votre peuple. Je vous demande de pardonner notre ignorance. Je pense quelquefois à Egwene comme à une première-sœur, mais nous ne sommes pas parentes par le sang.
— Alors pourquoi ne prononcez-vous pas les formules devant vos Sagettes ? questionna Khiad. Baine et moi sommes devenues premières-sœurs. »