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Egwene cilla. « Comment pouvez-vous devenir réellement premières-sœurs ? Ou vous avez la même mère ou vous n’avez pas la même. Sans vouloir vous offenser. La majeure partie de ce que je sais sur les Vierges de la Lance me vient du peu que m’a raconté Élayne. Je sais que vous combattez à la guerre et ne vous souciez pas des hommes, mais c’est tout. » Élayne acquiesça d’un signe de tête ; la façon dont elle avait décrit à Egwene les Vierges de la Lance ressemblait fort à un croisement entre des Liges femmes et l’Ajah Rouge.

De nouveau passa comme un éclair sur le visage des Aielles cette expression, comme si elles se demandaient quelle mesure de bon sens possédaient Egwene et Élayne.

« Nous ne nous soucions pas des hommes ? » murmura Khiad comme si elle était déconcertée.

Baine réfléchissait en fronçant les sourcils. « Ce que vous dites se rapproche de la vérité, mais tombe complètement à faux. Quand nous épousons la Lance, nous nous engageons à n’être liées à aucun homme ou enfant. Certaines renoncent à la Lance, pour un homme ou un enfant » – son air témoignait qu’elle-même ne comprenait pas cela – « mais, une fois abandonnée, la Lance ne peut être reprise.

— Ou encore elle y renonce parce qu’elle a été choisie pour aller à Rhuidean, intervint Khiad. Une Sagette ne peut pas être mariée à la Lance. »

Baine la regarda comme si elle avait annoncé que le ciel était bleu ou que la pluie tombait des nuages. Le coup d’œil qu’elle jeta à Egwene et Élayne donna à entendre que peut-être elles n’étaient pas au courant de ces détails. « Oui, c’est exact. Encore que certaines essaient de se rebeller contre ce fait.

— Oui, effectivement. » Khiad parlait du ton dont elle et Baine auraient partagé une commune expérience.

« Mais je me suis éloignée du droit fil de mes explications, reprit Baine. Les Vierges ne pratiquent pas entre elles la danse des lances même quand nos clans le font, mais les Aiels Shaarad et les Aiels Goshien se sont livré une guerre à mort pendant plus de quatre cents ans, aussi Khiad et moi nous avons senti que notre engagement d’union avec la Lance ne suffisait pas. Nous sommes allées prononcer les paroles sacramentelles devant les Sagettes de nos clans – elle risquant sa vie dans ma forteresse et moi dans la sienne – pour nous lier en tant que premières-sœurs. Comme cela se doit entre premières-sœurs qui sont Vierges de la Lance, nous gardons l’une l’autre nos arrières et aucune ne laissera un homme venir à elle sans l’autre. Je ne dirais pas que les hommes ne nous intéressent pas. » Khiad hocha la tête avec juste une ombre de sourire. « Vous ai-je rendu la vérité évidente, Egwene ?

— Oui », dit Egwene d’une petite voix. Elle jeta un regard rapide à Élayne et aperçut dans ses yeux bleus le même ébahissement qu’elle savait devoir paraître dans les siens. Pas l’Ajah Rouge. La Verte, peut-être. Un croisement entre Liges et Ajah Verte, je ne vois pas autre chose. « Maintenant, la vérité est parfaitement claire pour moi, Baine. Merci.

— Si vous deux sentez que vous êtes premières-sœurs, dit à son tour Khiad, vous devriez aller trouver vos Sagettes et prononcer les paroles. Seulement vous êtes Sagettes vous-mêmes, bien que jeunes. Je ne connais pas comment cela se pratique dans ce cas-là. »

Egwene hésitait entre rire et rougir. Elle ne cessait de se représenter elle-même et Élayne partageant le même homme. Non, c’est seulement pour les premières-sœurs qui sont Vierges de la Lance. N’est-ce pas ? Élayne avait les pommettes enflammées et Egwene était certaine qu’elle pensait à Rand. À ceci près que nous ne le partageons pas, Élayne. Nous ne pouvons l’avoir ni l’une ni l’autre.

Élayne s’éclaircit la voix. « Je ne crois pas que cela soit nécessaire, Khiad. Egwene et moi nous gardons réciproquement nos arrières.

— Comment est-ce possible ? questionna avec lenteur Khiad. Vous n’êtes pas mariées à la Lance. Et vous êtes des Sagettes. Qui lèverait la main contre une Sagette ? Ceci me déroute. Quel besoin avez-vous de vous protéger mutuellement ? »

Leur arrivée au bosquet épargna à Egwene d’avoir à imaginer une réponse. Deux autres Aielles se trouvaient sous les arbres, au cœur du petit bois mais à proximité du fleuve. Joliene, de l’enclos du Bas-Fond Salé des Aiels Nakai, une femme aux yeux bleus avec des cheveux dorés aux reflets roux presque de la couleur de ceux d’Élayne, veillait Dailine de l’enclos et du clan d’Aviendha. La sueur avait collé la chevelure de Dailine, ce qui la rendait d’un roux plus foncé, et elle ouvrit une seule fois ses yeux gris quand elles approchèrent, puis les referma. Sa tunique et sa chemise étaient posées à côté d’elle et il y avait des taches rouges sur les pansements enroulés au milieu de son corps.

« Elle a reçu un coup d’épée, dit Aviendha. Quelques-uns de ces imbéciles que les Tueurs-d’arbre fouleurs-aux-pieds-de-serment appellent des soldats pensaient que nous étions une autre poignée de bandits qui infestent ce pays. Nous avons dû les tuer pour les convaincre du contraire, mais Dailine… Pouvez-vous la guérir, Aes Sedai ? »

Nynaeve s’agenouilla auprès de la blessée et souleva juste assez les pansements pour regarder dessous. Ce qu’elle vit lui fit faire la grimace. « L’avez-vous bougée depuis qu’elle a été blessée ? Des croûtes s’étaient formées mais elles se sont rompues.

— Elle voulait mourir près de l’eau », dit Aviendha. Elle jeta un coup d’œil au fleuve, puis en détourna vivement le regard. Egwene eut l’impression qu’elle avait frissonné, aussi.

« Idiotes ! » Nynaeve se mit à fouiller dans son sac de simples. « À la déplacer, vous auriez pu la tuer avec une blessure comme celle-là. Elle voulait mourir à côté de l’eau ! répéta-t-elle d’un ton méprisant. Que vous soyez armées comme les hommes n’implique pas que vous soyez obligées de penser comme eux. » Elle sortit de son sac un gobelet profond en bois et le mit sous le nez de Khiad. « Remplissez ça. J’ai besoin d’eau pour diluer ces herbes afin qu’elle puisse les boire. »

Khiad et Baine se dirigèrent ensemble au bord du fleuve et revinrent de même. Leurs expressions n’avaient pas changé, mais Egwene se dit qu’elles s’étaient presque attendues à ce que le fleuve se soulève et se saisisse d’elles.

« Si nous ne l’avions pas portée jusqu’ici près de… du fleuve. Aes Sedai, fit remarquer Aviendha, nous ne vous aurions jamais rencontrée et elle serait morte de toute façon. »

Nynaeve émit un rire sec et commença à choisir des herbes en poudre pour les verser dans le gobelet de bois tout en se parlant tout bas à elle-même. « La racine centrale aide à se refaire du sang, du chiendent pour rapprocher les chairs, de la consoude, naturellement, et… » Ses marmottements devinrent des chuchotements trop bas pour être audibles. Aviendha la regardait en fronçant les sourcils.

« Les Sagettes utilisent les simples, Aes Sedai, mais je n’avais pas entendu dire que les Aes Sedai s’en servaient.

— J’utilise ce que j’utilise ! » rétorqua Nynaeve avec brusquerie et elle se remit à trier ses poudres et à parler pour elle-même.

« Elle ressemble vraiment à une Sagette », dit très bas Khiad à Baine, et cette dernière eut un bref hochement de tête.

Dailine était la seule Aielle sans ses armes dans les mains, et toutes paraissaient prêtes à en faire usage sur-le-champ. Nynaeve ne s’y prend évidemment pas de façon à apaiser les esprits, songea Egwene. Il faut les faire parler de quelque chose, n’importe quoi. Personne n’a envie de se battre si on s’entretient d’un sujet anodin.

« Ne vous en froissez pas, dit-elle d’un ton mesuré, mais j’ai remarqué que le fleuve vous inspirait à toutes de l’anxiété. Il ne devient violent qu’en temps d’orage. Vous pourriez nager dedans si cela vous tente, bien que le courant soit fort quand on s’éloigne des berges. » Élayne secoua la tête.