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Egwene et Élayne prirent précipitamment congé avant de la suivre. Les quatre Aielles, debout, les regardèrent s’éloigner.

Quand les deux eurent légèrement dépassé le bois, Egwene déclara : « Mon cœur a failli s’arrêter de battre quand tu t’es nommée. N’avais-tu pas peur qu’elles tentent de te tuer ou de te retenir prisonnière ? La Guerre des Aiels ne date pas de si longtemps et elles ont beau affirmer ne jamais attaquer des femmes qui ne portent pas de lance, elles m’avaient l’air, à moi, assez décidées à se servir des leurs contre n’importe quoi. »

Élayne secoua la tête d’un air désabusé. « Je viens juste d’apprendre combien je sais peu de choses sur les Aiels, mais on m’a enseigné qu’ils ne considèrent pas du tout la Guerre des Aiels comme une guerre. À la façon dont ces Aielles se sont conduites envers moi, je suppose que cela au moins de ce que j’ai appris est vrai. Ou alors peut-être était-ce parce qu’elles me croyaient une Aes Sedai.

— Je reconnais qu’elles sont bizarres, Élayne, mais absolument personne ne peut appeler trois ans de batailles autrement qu’une guerre. Peu importe le nombre de combats que les Aiels se livrent entre eux, une guerre est une guerre.

— Pas pour les Aiels. Ils ont franchi par milliers l’Échine du Monde mais, apparemment, ils se voyaient plutôt comme des traqueurs-de-larrons, ou des exécuteurs de hautes œuvres, venant chercher le Roi Laman de Cairhien pour le crime d’avoir abattu à coups de hache l’Avendoraldera. Pour les Aiels, ce n’était pas une guerre, c’était une exécution. »

L’Avendoraldera, d’après l’un des cours de Vérine, était un rejeton de l’Arbre de Vie, apporté au Cairhien environ quatre cents ans auparavant en tant qu’offre de paix sans précédent de la part des Aiels, donné en même temps que le droit de traverser le Désert, un droit qui par ailleurs n’était accordé qu’aux colporteurs, aux ménestrels et aux Tuatha’ans. Une grande partie de la prospérité du Cairhien s’était développée grâce au commerce de l’ivoire, des parfums et des épices, et surtout de la soie, importés des pays au-delà du Désert. Pas même Vérine n’avait une idée de la façon dont les Aiels s’étaient trouvés en possession d’un jeune plant de l’Avendesora – d’une part, les vieux livres déclaraient explicitement qu’il ne produisait pas de graines ; d’autre part, personne ne savait où était l’Arbre de Vie, excepté dans quelques histoires manifestement erronées, mais l’Arbre de Vie ne pouvait sûrement avoir aucun rapport avec les Aiels – ou pourquoi les Aiels appelaient les Cairhienins « les Partageurs-de-l’Eau » ou encore exigeaient que leurs caravanes de chariots de marchandises arborent une bannière avec la feuille trilobée de l’Avendesora.

Egwene pensait, à contrecœur, pouvoir comprendre pourquoi ils avaient déclenché une guerre – même s’ils estimaient que ce n’en était pas une – après que le Roi Laman avait abattu leur cadeau pour construire un trône ne ressemblant à aucun autre au monde. Le Péché de Laman, l’avait-elle entendu appeler. D’après Vérine, non seulement le commerce du Cairhien par-delà le Désert avait pris fin avec la guerre, mais encore les Cairhienins qui s’aventuraient maintenant dans le Désert disparaissaient. Vérine affirmait qu’on les disait « vendus comme animaux » dans les pays au-delà du Désert, mais même elle ne comprenait pas comment un homme pouvait être vendu, ou une femme.

« Egwene, demanda Élayne, tu sais qui doit être Celui-qui-Vient-avec-l’Aube, n’est-ce pas ? »

Les yeux fixés sur le dos de Nynaeve toujours nettement en avance sur elles, Egwene secoua négativement la tête – A-t-elle l’intention de nous faire faire la course jusqu’à Jurène ? – puis faillit s’arrêter. « Tu ne veux pas dire… ? »

Élayne acquiesça d’un signe. « Je pense que si. Je ne connais pas grand-chose des Prophéties du Dragon, mais j’ai entendu quelques vers. Je me rappelle l’un d’eux qui est “Sur les pentes du Mont-Dragon il naîtra, issu d’une jeune fille mariée à aucun homme”. Egwene, Rand a bien l’air d’un Aiel. Ma foi, il ressemble aussi aux portraits de Tigraine que j’ai vus, mais elle a disparu avant sa naissance et j’imagine mal qu’elle aurait pu être sa mère, de toute façon. Je crois que la mère de Rand était une Vierge de la Lance. »

Egwene fronça les sourcils sous le coup de la réflexion en pressant le pas, elle passait en revue tout ce qu’elle savait de la naissance de Rand. Il avait été élevé par Tam al’Thor après la mort de Kari al’Thor mais, si ce qu’affirmait Moiraine était exact, ils ne pouvaient pas être ses vrais père et mère. Nynaeve avait paru parfois connaître un secret concernant la naissance de Rand. Mais je suis prête à parier que je ne le lui extirperais pas avec une fourche !

Elles rattrapèrent Nynaeve, Egwene enfoncée dans ses pensées qui lui rendaient la mine morose, Nynaeve regardant droit devant elle dans la direction de Jurène et de ce bateau, tandis qu’Élayne les considérait d’un œil soucieux comme si elles étaient deux enfants se targuant chacun avec humeur que c’est à lui que devrait revenir la plus grosse part du gâteau.

Après un temps de foulées silencieuses, Élayne s’écria : « Vous vous en êtes très bien tirée, Nynaeve. De la guérison et du reste aussi. Je ne crois pas qu’elles aient douté un instant que vous étiez une Aes Sedai. Ou que nous en étions toutes, étant donné la façon dont vous vous êtes comportée.

— Vous avez fait du bon travail, ajouta Egwene au bout d’une minute. C’est la première fois que j’ai eu réellement l’occasion d’observer ce qui se passe pendant une guérison. En comparaison, susciter la foudre ne paraît pas plus difficile que pétrir un gâteau d’avoine. »

Un sourire surpris détendit le visage de Nynaeve. « Merci », murmura-t-elle et elle allongea la main pour donner une légère saccade à une mèche de cheveux d’Egwene comme quand cette dernière était une fillette.

Je ne suis plus une petite fille. Le moment passa aussi vite qu’il était venu et elles continuèrent une fois de plus leur chemin en silence. Élayne poussa un gros soupir.

Elles parcoururent encore un quart de lieue ou un peu plus avec rapidité, bien que s’écartant du fleuve pour contourner les petits bois poussant sur la berge. Nynaeve tenait à passer très au large des arbres. Egwene jugeait ridicule de croire que d’autres Aiels se cachaient dans les taillis, mais le détour vers l’intérieur des terres n’allongeait guère la distance qu’elles devaient couvrir ; aucun de ces peuplements n’était très important.

Par contre, Élayne surveillait les arbres et c’est elle qui s’écria soudain : « Attention ! »

Egwene tourna vivement la tête ; des hommes sortaient d’entre les arbres, des frondes tournoyant autour de leurs têtes. Elle appela à elle la saidar, quelque chose lui heurta la tête et l’obscurité engloutit tout.

Egwene se sentait ballotter, sentait elle ne savait quoi remuer sous elle. Sa tête semblait n’être que douleur. Elle voulut porter une main à ses tempes, mais quelque chose s’enfonça dans ses poignets et ses mains ne bougèrent pas.

« … vaut mieux que de rester planqué là-bas toute la journée à attendre la nuit, dit une rude voix d’homme. Qui sait si un autre bateau viendra accoster ? Et je n’ai pas confiance dans ce bateau-là. Il prend l’eau.