« Ce sont celles que je cherche, dit sèchement un autre. Vous serez bien récompensé, humain. »
Nynaeve chuchota : « Il faut que nous les prenions par surprise. Quel genre de cadenas ferme cette porte ? »
Egwene pouvait juste le distinguer sur la face extérieure de la porte, une masse de fer sur une chaîne assez forte pour retenir un taureau enragé. « Préparez-vous », dit-elle.
Elle effila un flux de Terre jusqu’à ce qu’il soit plus fin qu’un cheveu, avec l’espoir que les Demi-Hommes ne percevraient pas un canalisage aussi minuscule, et l’introduisit dans la masse de fer, dans le moindre de ses composants.
Un des Myrddraals leva la tête. Un autre se pencha par-dessus la table vers Adden. « Je ressens des picotements, humain. Êtes-vous sûr qu’elles dorment ? »
Adden ravala sa salive et hocha la tête.
Le troisième Myrddraal se détourna pour regarder la porte donnant sur la pièce où étaient tapies Egwene et ses compagnes.
La chaîne tomba par terre, le Myrddraal qui regardait dans sa direction émit un grondement et la porte extérieure s’ouvrit avec brutalité, la mort voilée de noir surgissant de la nuit.
La salle retentit de cris et d’appels, cependant que les hommes se saisissaient de leurs épées pour lutter contre les lances qui les assaillaient. Les Myrddraals dégainèrent des lames plus noires que leurs vêtements et se battirent pour défendre leur vie, eux aussi. Egwene avait vu une fois six chats aux prises en même temps ; ceci était cent fois pire. Et, pourtant, en quelques secondes le silence s’établit. Ou presque.
Tous les humains ne portant pas de voile noir gisaient morts transpercés par une lance ; une lance clouait Adden au mur. Deux Aiels également gisaient immobiles parmi le chaos des meubles renversés et des cadavres. Les trois Myrddraals s’étaient postés dos à dos au centre de la salle, l’épée noire en main. L’un d’eux s’étreignait le côté comme s’il était blessé, bien que n’en donnant pas d’autre signe. Un deuxième avait une longue balafre sur son visage pâle ; elle ne saignait pas. Autour d’eux tournaient les cinq Aiels voilés encore vivants, prêts à bondir. Du dehors venaient des cris et des cliquetis de métal annonçant que d’autres Aiels se battaient encore dans la nuit, mais dans la pièce résonnait un son plus doux.
Tout en tournant en cercle, les Aiels frappaient leur lance contre leur petit bouclier de peau. Frum-frum-FRUM-frum… frum-frum-FRUM-frum… frum-frum-FRUM-frum. Les Myrddraals tournaient en même temps qu’eux, et leurs visages sans yeux donnaient l’impression qu’ils étaient déconcertés, mis mal à l’aise du fait que la peur suscitée par leur regard dans chaque cœur humain ne paraissait pas effleurer ceux-ci.
« Danse avec moi, Homme-de-l’Ombre », s’écria soudain un des Aiels, d’un ton provocant. La voix était d’un homme jeune.
« Danse avec moi, Sans-Yeux ». C’était une femme.
« Danse avec moi. »
« Danse avec moi. »
« Je crois, dit Nynaeve en se redressant, qu’il est temps. » Elle rabattit la porte et les trois jeunes femmes environnées par la lumière de la saidar sortirent.
On aurait dit que, pour les Myrddraals, les Aiels avaient cessé d’exister et, pour les Aiels, les Myrddraals. Les Aiels dévisageaient par-dessus leur voile Egwene et ses compagnes comme s’ils n’étaient pas sûrs de ce qu’ils voyaient ; elle entendit l’une des femmes retenir brusquement sa respiration sous le coup de la surprise. Le regard sans yeux des Myrddraals était différent. Egwene pressentait à demi que les Demi-Hommes se savaient sur le point de mourir ; les Demi-Hommes reconnaissaient les femmes embrassant la Vraie Source quand ils en rencontraient. Elle était certaine de discerner aussi le désir qu’elle-même meure si leur propre mort pouvait provoquer la sienne et un désir plus puissant encore de dépouiller son âme de sa chair afin de transformer les deux en jouets pour l’Ombre, un désir de…
Elle venait de mettre le pied dans la salle et pourtant elle avait la sensation d’avoir soutenu ce regard pendant des heures. « Je ne supporterai pas cela plus longtemps », grommela-t-elle et elle déclencha un flux de Feu.
Des flammes jaillirent des trois Myrddraals à la fois, s’épanouissant dans toutes les directions et ils poussèrent des cris pareils à des os brisés bloquant un hachoir à viande. Cependant elle avait oublié qu’elle n’était pas seule, qu’Élayne et Nynaeve étaient avec elle. Tandis que les flammes consumaient les Demi-Hommes, l’air même sembla soudain les soulever du sol, pressés les uns contre les autres, les broyant en une boule de feu et de noirceur qui devint de plus en plus petite. La colonne vertébrale d’Egwene vibra douloureusement au rythme de leurs hurlements et quelque chose jaillit des mains de Nynaeve – une mince barre de lumière blanche auprès de laquelle le soleil de midi aurait paru noir, une barre de feu auprès de laquelle du métal fondu serait froid, reliant ses mains aux Myrddraals. Et ils cessèrent d’exister comme s’ils n’avaient jamais vécu. Nynaeve eut un sursaut de surprise et le halo de lumière autour d’elle disparut.
« Qu’est-ce… qu’est-ce que c’était ? » demanda Élayne.
Nynaeve secoua la tête ; elle semblait aussi stupéfaite qu’Élayne. « Je ne sais pas. Je… j’étais tellement furieuse, tellement terrifiée par ce qu’ils voulaient… J’ignore ce que c’était. »
Le malefeu pensa Egwene. Elle n’aurait pas pu dire comment elle l’avait appris mais elle en était certaine. À contrecœur, elle se força à laisser aller la saidar ; la força à la laisser, elle. Il lui était impossible de déterminer lequel était le plus pénible. Et je n’ai rien vu de la façon dont elle s’y est prise !
C’est alors que les Aiels ôtèrent leur voile. Quelque peu précipitamment, jugea Egwene, comme pour annoncer à elle et à ses deux compagnes qu’ils n’étaient plus prêts à se battre. Trois d’entre eux étaient des hommes, l’un assez âgé avec des fils plus que gris dans sa chevelure roux foncé. Ils étaient grands, ces Aiels, et jeunes ou vieux ils avaient cette calme assurance, cette grâce dangereuse dans le mouvement qu’Egwene associait avec les Liges ; la mort chevauchait sur leur dos, ils en étaient conscients et n’éprouvaient pas de peur. Une des femmes était Aviendha. Les cris et les appels au-dehors allaient s’éteignant.
Nynaeve se mit en marche vers les Aiels gisant à terre.
« Ce n’est pas nécessaire, Aes Sedai, dit l’homme âgé. Ils ont reçu l’acier des Hommes de l’Ombre. »
Néanmoins Nynaeve se pencha pour s’assurer de l’état de chacun, écartant leur voile pour retrousser les paupières et tâter la gorge à la recherche du pouls. Au deuxième corps, lorsqu’elle se redressa, son visage était blême. C’était Dailine. « Que la Lumière vous brûle ! Qu’Elle vous brûle ! » Qui elle maudissait n’était pas évident, peut-être Dailine ou l’homme grisonnant, ou Aviendha ou tous les Aiels. « Je ne l’ai pas guérie pour qu’elle meure de cette façon !
— La mort est notre lot commun », commença Aviendha mais, quand Nynaeve se retourna brusquement vers elle, Aviendha se tut. Les Aiels échangèrent des coups d’œil, avec l’air de se demander si Nynaeve n’allait pas leur infliger le même traitement qu’aux Myrddraals. Il n’y avait pas de crainte dans leur regard, seulement la conscience de la situation.
« L’acier des Hommes de l’Ombre tue, expliqua Aviendha, il ne blesse pas. » L’homme âgé la regarda, une légère expression de surprise dans les yeux – Egwene estima que, comme pour Lan, pour lui un battement des paupières équivalait à l’étonnement marqué chez quelqu’un d’autre – et Aviendha ajouta : « Elles ne sont guère au courant de certaines choses, Rhuarc.