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Les Aiels les accompagnèrent à pied, tous ceux qui avaient survécu à la bataille. Trois étaient morts, en plus des deux tués par les Myrddraals. Ils étaient dix-neuf au total à présent. Ils se maintenaient avec aisance à la hauteur des chevaux, d’un pas de course allongé. Au début, Egwene tenta d’imposer à Brume une allure lente, mais les Aiels trouvèrent cela très drôle.

« Je vous défie à la course sur quatre lieues, dit Aviendha, et nous verrons qui gagne, votre cheval ou moi.

— Et moi, je lutterai de vitesse avec vous sur huit ! » lança Rhuarc en riant.

Elle se dit que ce n’était peut-être pas là propos en l’air et en effet, quand elle et ses compagnes laissèrent leurs montures adopter un train plus rapide, les Aiels ne furent nullement distancés.

Lorsque les toits de chaume de Jurène furent en vue, Rhuarc dit : « Adieu, Aes Sedai. Puissiez-vous toujours trouver de l’eau et de l’ombre. Peut-être nous rencontrerons-nous de nouveau avant que se produise le changement. » Sa voix était grave. Comme les Aiels s’éloignaient en tournant vers le sud, Aviendha, Khiad et Baine levèrent chacune la main en signe d’adieu. Ils n’eurent pas l’air de ralentir, maintenant qu’ils n’accompagnaient plus les chevaux ; peut-être même avaient-ils augmenté légèrement leurs foulées. Egwene soupçonna qu’ils avaient l’intention de garder cette allure jusqu’à ce qu’ils atteignent l’endroit où ils se rendaient.

« Qu’entendait-il par ça ? questionna-t-elle. “Peut-être nous rencontrerons-nous de nouveau avant que se produise le changement” ? » Élayne secoua la tête.

« Peu importe ce qu’il voulait dire, rétorqua Nynaeve. Je suis bien contente qu’ils soient arrivés hier, mais je suis aussi enchantée qu’ils s’en aillent. J’espère qu’il y a un navire ici. »

Jurène en soi était une modeste bourgade, aux maisons tout en bois dont aucune n’avait d’étage, mais la bannière au Lion Blanc d’Andor flottait au-dessus d’elle en haut d’un grand mât et cinquante Gardes de la Reine en assuraient la protection, en tunique rouge et long col blanc sous une cuirasse étincelante. Ils avaient été postés là, expliqua leur capitaine, pour assurer un havre abrité aux réfugiés qui désiraient fuir en Andor, mais leur afflux diminuait de jour en jour. La plupart se rendaient dans des villages situés plus bas en aval, à présent, plus près d’Aringill. C’était une chance que les trois jeunes femmes soient venues maintenant, car il s’attendait à recevoir d’un moment à l’autre l’ordre de ramener sa compagnie au pays d’Andor. Les quelques habitants de Jurène les accompagneraient probablement, laissant ce qui restait aux brigands et aux soldats des Maisons du Cairhien en guerre.

Élayne cachait sa figure dans le capuchon de sa robuste cape de laine, mais aucun des soldats ne sembla associer à leur Fille-Héritière cette jeune fille à la chevelure d’or roux. Certains lui demandèrent de rester ; Egwene ne sut pas si Élayne en était contente ou choquée. Elle-même répliqua aux hommes qui la sollicitaient qu’elle n’avait pas de temps à perdre avec eux. S’entendre le demander était agréable d’une certaine façon ; elle n’avait évidemment aucune envie d’embrasser un de ces gaillards, mais c’était plaisant de s’entendre rappeler que quelques hommes, au moins, la trouvaient aussi jolie qu’Élayne. Nynaeve gifla l’un d’eux. Ce que voyant, Egwene faillit éclater de rire et Élayne sourit d’une oreille à l’autre ; Egwene songea que Nynaeve avait dû être pincée mais, en dépit de son expression indignée, elle n’avait pas non plus l’air tout à fait offusquée.

Elles ne portaient pas leurs anneaux. Il n’avait pas fallu de la part de Nynaeve grand effort pour les convaincre que l’endroit où elles n’avaient pas envie de passer pour des Aes Sedai était bien Tear, surtout si l’Ajah Noire s’y trouvait. Egwene avait placé son anneau dans son escarcelle avec le ter’angreal de pierre ; elle la tâtait souvent pour s’assurer qu’ils y étaient toujours. Nynaeve portait le sien enfilé sur la lanière où était suspendue la lourde chevalière de Lan entre ses seins.

Il y avait un bateau à Jurène, amarré à l’unique quai de pierre s’avançant dans l’Erinin. Pas le navire qu’Aviendha avait vu, apparemment, mais néanmoins un bateau. Egwene fut consternée en l’apercevant. Deux fois plus large que La Grue Bleue, La Flèche Filante démentait son nom avec un avant renflé aussi rond que son capitaine.

Ce digne personnage regarda Nynaeve et cligna des paupières en se grattant l’oreille quand elle demanda si son navire était rapide. « Rapide ? Je suis plein de bois précieux du Shienar et de tapis de Kandor. Quel besoin d’aller vite avec une cargaison pareille ? Les prix ne font que monter. Oui, je suppose qu’il y a des bateaux plus rapides derrière moi, mais ils n’aborderont pas ici. Moi-même je ne m’y serais pas arrêté si je n’avais découvert des vers dans la viande. Idée stupide de croire qu’on avait à vendre de la viande au Cairhien. La Grue Bleue ? Oui, j’ai vu Ellisor planté sur je ne sais quoi en amont ce matin. Il ne s’en dégagera pas de sitôt, je pense. Voilà à quoi vous mène un bateau rapide. »

Nynaeve paya leur passage – et une somme deux fois plus importante pour les chevaux – avec une telle expression que ni Egwene ni Élayne ne lui adressèrent la parole longtemps après que La Flèche Filante se fut éloignée de Jurène en roulant avec indolence bord sur bord.

40

Un héros dans la nuit

Appuyé sur la lisse, Mat regardait approcher la ville d’Aringill entourée de ses remparts, tandis que les rameurs amenaient La Mouette Grise vers les longs quais de bois goudronné. Protégés par de hauts murs de pierre qui s’avançaient dans le fleuve perpendiculairement à eux, ces quais fourmillaient de gens, et d’autres gens encore descendaient des bateaux de tailles diverses amarrés d’un bout à l’autre. Quelques-uns poussaient des brouettes ou encore tiraient des travois ou des charrettes hautes sur roues, les uns et les autres surchargés de meubles et de coffres arrimés avec des courroies, mais la plupart portaient des baluchons sur le dos, sinon même rien. Tous ne s’affairaient pas. Nombre d’hommes et de femmes s’agglutinaient d’un air inquiet, avec des enfants qui se cramponnaient à leurs jambes en pleurant. Des soldats en tunique rouge et cuirasse étincelante s’efforçaient sans cesse de les faire quitter les quais et entrer dans la ville, mais la plupart semblaient trop affolés pour bouger.

Mat se retourna et s’ombragea les yeux pour scruter le fleuve qu’ils laissaient derrière eux. L’Erinin était plus fréquenté ici qu’il ne l’avait vu au sud de Tar Valon, avec près d’une douzaine de navires en marche, depuis un long vaisseau à la proue effilée qui remontait le fleuve à contre-courant, poussé par deux voiles triangulaires, jusqu’à un large bateau à l’avant renflé et à la voilure carrée qui avançait en roulant, encore très au nord.

Près de la moitié des bateaux qu’il voyait, toutefois, ne se consacraient pas au commerce fluvial. Deux bâtiments aux larges baux dont les ponts étaient déserts se dirigeaient lourdement vers une plus petite ville sur l’autre berge du fleuve, tandis que trois autres revenaient lentement vers Aringill, leurs ponts pleins de gens serrés comme poissons en baril. Le soleil couchant, encore de toute sa hauteur au-dessus de l’horizon, jetait de l’ombre sur une bannière flottant au-dessus de cette autre ville. Cette rive-là appartenait au Cairhien, mais il n’avait pas besoin de distinguer la bannière pour savoir qu’y figurait le Lion Blanc d’Andor. Il en avait assez entendu parler dans les quelques villages appartenant à l’Andor où La Mouette Grise avait fait de brèves escales.