Il secoua la tête. La politique ne l’intéressait pas. Aussi longtemps que l’on n’essaiera pas de nouveau de me dire que je suis un citoyen de l’Andor simplement à cause d’une carte. Que je brûle, on pourrait même vouloir que je combatte dans sa sacrée armée, si cette affaire du Cairhien s’étend. Obéir à des ordres. Ô Lumière ! Avec un frisson, il se retourna vers Aringill. Des matelots pieds nus apprêtaient des amarres à lancer à d’autres qui se trouvaient sur le quai.
Le Capitaine Mallia le suivait des yeux depuis sa place à l’arrière près de la barre. Le bonhomme n’avait jamais cessé ses efforts pour s’insinuer dans leurs bonnes grâces, ses tentatives pour apprendre quelle était leur importante mission. Mat lui avait finalement montré la lettre cachetée et lui avait dit qu’il la portait de la part de la Fille-Héritière à la Reine. Un message personnel d’une fille à sa mère ; pas davantage. Mallia n’avait semblé entendre que les mots « Reine Morgase ».
Mat eut un sourire intérieur. Une poche profonde dans sa tunique contenait deux bourses plus pansues que lorsqu’il avait mis le pied sur le bateau ; il avait par ailleurs assez de pièces sonnantes et trébuchantes pour remplir deux autres bourses. Sa chance ne l’avait pas aussi bien servi que lors de cette étrange première nuit où les dés et le reste avaient mené une folle sarabande, mais elle était encore appréciable. Après la troisième soirée, Mallia avait renoncé à témoigner de ses dispositions amicales en jouant aux dés, mais sa cassette s’était déjà allégée. Elle sonnerait encore plus le creux après Aringill. Mallia avait besoin de se réapprovisionner en nourriture – Mat jeta un coup d’œil à la foule grouillant sur les quais – s’il le pouvait ici, à n’importe quel prix.
Le sourire s’évanouit quand ses pensées se reportèrent sur la lettre. Une petite manipulation avec une lame de couteau chauffée au rouge, et le sceau au lis d’or avait été soulevé. Il n’avait rien découvert : Élayne étudiait avec assiduité, faisait des progrès et était avide d’apprendre. Elle était sa fille déférente, et le Trône d’Amyrlin l’avait punie pour s’être enfuie et lui avait ordonné de ne plus jamais en reparler, sa mère comprendrait donc qu’elle ne pouvait pas s’étendre davantage sur le sujet. Elle disait qu’elle avait été élevée au rang d’Acceptée, n’était-ce pas merveilleux si rapidement, et on lui avait confié à présent des tâches plus importantes, elle devrait donc quitter Tar Valon pour un peu de temps au service de l’Amyrlin en personne. Alors il ne fallait pas que sa mère se tracasse à son sujet.
C’était parfait pour Élayne de recommander à Morgase de ne pas se mettre en souci. C’était lui, Mat, qu’elle avait plongé dans la panade. Cette lettre stupide était probablement la raison pour laquelle ces hommes s’étaient attaqués à lui, mais même Thom n’avait pas été capable d’en tirer un sens quelconque bien que murmurant entre ses dents « écriture chiffrée », « code » et « Jeu des Maisons ».
À présent, Mat avait glissé la lettre à l’abri dans la doublure de sa tunique, le sceau réinstallé en place, et il était prêt à parier que personne ne se douterait de rien. Si on tenait tellement à cette lettre que l’on veuille le tuer pour l’avoir, on essaierait peut-être encore. Je vous ai dit, Nynaeve, que je l’apporterai à destination, et c’est ce que je vais fichtrement faire, peu importe qui essaie de m’en empêcher. Néanmoins, il aurait des mots à dire la prochaine fois qu’il verrait ces trois jeunes femmes exaspérantes – Si jamais je les revois. Ô Lumière, je n’y avais jamais pensé – des mots qu’il ne croyait pas qu’elles se réjouiraient d’entendre.
Tandis que les hommes d’équipage lançaient leurs amarres vers le quai, Thom survint sur le pont, les étuis de ses instruments suspendus dans son dos et son baluchon à la main. Même avec sa boiterie, il avançait majestueusement jusqu’à la rambarde, avec de petits mouvements d’envol du bas de son manteau pour que palpitent les pièces colorées fixées dessus, et soufflant dans ses longues moustaches blanches d’un air important.
« Personne ne regarde, Thom, commenta Mat. Ils ne verraient même pas un ménestrel, à mon avis, sauf s’il portait de quoi manger dans les mains. »
Thom contempla les quais. « Par la Lumière, j’avais beau dire que la situation était mauvaise, mais je ne m’attendais pas à ça ! Pauvres diables. La moitié d’entre eux ont l’air de mourir de faim. Cela risque de nous coûter une de tes escarcelles pour avoir une chambre ce soir. Et l’autre pour un repas, si tu as l’intention de continuer du train où tu allais. J’avais quasiment mal au cœur à te regarder. Essaie de bâfrer de cette façon là-bas où ces gens-là peuvent te voir et tu risques de te retrouver le crâne fracassé. »
Mat se contenta de lui sourire.
Mallia survint à grands pas sur le pont dans leur direction, tiraillant la pointe de sa barbe, tandis que La Mouette Grise était halée jusqu’à son mouillage. Des matelots coururent installer une passerelle, et Sanor se posta là pour en barrer l’accès, ses bras musculeux croisés sur sa poitrine, au cas où la foule sur les quais voudrait monter à bord. Personne ne le tenta.
« Ainsi donc vous me quittez ici », dit Mallia à Mat. Le sourire du capitaine n’était pas aussi spontané qu’il aurait pu l’être. « Êtes-vous certains que je ne sois pas en mesure de faire quoi que ce soit de plus pour vous aider ? Que brûle mon âme, je n’ai jamais vu pareille cohue ! Ces soldats devraient dégager les quais – à coups d’épée, si nécessaire ! – pour que les commerçants honnêtes s’occupent tranquillement de leur négoce. Désirez-vous que Sanor vous fraie un chemin à travers cette populace jusque votre auberge ? »
Pour que tu saches où nous créchons ? Compte là-dessus et bois de l’eau. « J’avais pensé manger avant de débarquer et peut-être jouer un peu aux dés pour passer le temps. » Mallia blêmit. « Mais à la réflexion je serai content d’avoir sous moi un plancher stable pour prendre mon prochain repas. Alors nous allons vous laisser maintenant, Capitaine. Le trajet a été très agréable. »
Pendant que le soulagement le disputait encore à la consternation sur le visage du Capitaine, Mat ramassa ses affaires qui étaient sur le pont et, se servant de son bâton d’escrime comme d’une canne de marche, se dirigea vers la passerelle avec Thom. Mallia suivit jusqu’au début de la passerelle, murmurant des regrets de les voir partir qui oscillaient alternativement entre la sincérité et la mauvaise foi. Mat était persuadé qu’il regrettait amèrement de perdre une chance de se mettre dans les bonnes grâces de son Puissant Seigneur Samon en apprenant des détails sur un pacte entre l’Andor et Tar Valon.
Comme Mat et le ménestrel jouaient des coudes à travers la foule, Thom marmotta : « Je sais que le bonhomme est loin d’être sympathique, mais pourquoi t’acharnes-tu à le provoquer ? N’est-ce pas suffisant d’avoir englouti jusqu’à la dernière miette ce sur quoi il comptait pour se nourrir tout le long du trajet jusqu’à Tear ?
— Voilà près de deux jours que je n’en ai pas avalé la totalité. » Sa faim-valle avait simplement disparu un matin, à son grand soulagement. Comme si Tar Valon avait relâché sa dernière emprise sur lui. « J’en ai jeté la majeure partie par-dessus bord, et c’était rudement difficile de s’assurer que personne ne le voyait. » Au milieu de ces visages hâves, dont beaucoup étaient ceux d’enfants, la plaisanterie avait perdu de sa drôlerie. « Mallia méritait d’être asticoté. Tenez, et ce bateau, hier ? Celui qui s’était planté dans un banc de vase ou je ne sais quoi. Il aurait pu s’arrêter pour lui prêter assistance, mais il a refusé d’approcher en dépit des appels de l’équipage qui s’égosillait. » Il y avait devant eux une femme aux longs cheveux noirs qui aurait été jolie si elle n’avait eu l’air tellement épuisée ; elle dévisageait tous les hommes qui passaient comme si elle cherchait quelqu’un ; un garçonnet qui ne lui arrivait guère plus haut que la taille et deux fillettes plus petites se cramponnaient à elle, tous en pleurs. « Cette histoire de pirates du fleuve et de pièges. Je n’ai pas trouvé que cela ressemblait à un piège, moi. »