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Le sourire épanoui de Loial vacilla et ses paupières battirent comme il se rendait compte qu’il les avait interrompus. Perrin se demanda comment on pouvait avoir peur longtemps de cet Ogier-là. Pourtant, quelques-uns des récits anciens les disent féroces et implacables en tant qu’ennemis. Il ne le croyait pas. Les Ogiers n’étaient les ennemis de personne.

Min mit Loial au courant de l’arrivée de Leya mais non de ce qu’elle avait vu. Elle était généralement peu communicative en ce qui concernait ces visions, surtout quand elles étaient de mauvais augure. À la place, elle ajouta : « Vous devez comprendre mes sentiments, Loial, à me retrouver soudain entre les mains d’une Aes Sedai et de ces gars des Deux Rivières. »

Loial émit un son diplomatique mais que Min prit apparemment pour un acquiescement.

« Oui, reprit-elle d’un ton catégorique. J’étais là, vivant ma vie à Baerlon selon ma fantaisie quand, soudain, j’ai été saisie par la peau du cou et emportée la Lumière sait où. Bref, j’aurais aussi bien pu avoir trépassé. Ma vie ne m’appartient plus depuis que j’ai rencontré Moiraine. Et ces paysans des Deux Rivières. » Elle roula les yeux en direction de Perrin ; avec une grimace moqueuse. « Tout ce que je voulais, c’était vivre comme cela me plaisait, tomber amoureuse de l’homme que j’aurais choisi… » Ses joues s’empourprèrent subitement et elle s’éclaircit la gorge. « Ce que je veux dire, c’est quel mal y a-t-il à vouloir vivre sa vie sans tout ce bouleversement ?

— Les Ta’veren », commença Loial. Perrin eut un geste de la main pour l’inciter à s’arrêter, mais on pouvait rarement freiner l’Ogier et encore moins le faire taire quand un de ses enthousiasmes l’empoignait. Il était considéré comme extrêmement irréfléchi, selon les critères ogiers. Loial fourra son livre dans une poche de sa tunique et poursuivit, en gesticulant avec sa pipe. « Nous tous, toutes nos vies, nous affectons la vie des autres, Min. À mesure que la Roue du Temps nous insère dans son Dessin, le fil-vie de chacun de nous entraîne et tire les fils-vies autour de nous. Il en est de même pour les Ta’veren mais à un degré plus grand, beaucoup plus intense. Ils tirent sur le Dessin entier – pour un temps, en tout cas – et le forcent à se tisser autour d’eux. Plus on est proche, plus on est touché dans son existence personnelle. Il est dit que si l’on se trouvait dans la même pièce qu’Artur Aile-de-Faucon on sentirait le Dessin se remanier. Je ne sais pas si c’est vrai, mais je l’ai lu. Toutefois, cela ne se produit pas seulement à sens unique. Les Ta’veren eux-mêmes sont insérés dans un dessin plus strict que le reste d’entre nous, avec moins de choix. »

Perrin tiqua. Bougrement peu des choix qui comptent.

Min secoua la tête. « Je voudrais seulement qu’ils ne soient pas obligés de se montrer si… si fichtrement Ta’veren tout le temps. Des Ta’veren qui tirent d’un côté et des Aes Sedai qui s’en mêlent de l’autre. Quelle chance reste-t-il à une simple femme ? »

Loial haussa les épaules. « Bien petite, je suppose, aussi longtemps qu’elle demeure à proximité de Ta’veren.

— Comme si j’avais le choix, grommela Min.

— C’était votre bonne fortune – ou votre infortune, si vous le considérez comme ça – de vous associer avec non pas un mais trois Ta’veren. Rand, Mat et Perrin. En ce qui me concerne, j’estime que c’est un très grand bonheur, et je le penserais même s’ils n’étaient pas mes amis. Je crois que je pourrais même… » L’Ogier les regarda, subitement intimidé, les oreilles frémissantes. « Vous ne rirez pas, c’est promis ? Je crois que j’écrirai un livre sur le sujet, un de ces jours. J’ai pris des notes. »

Min sourit, d’un sourire chaleureux, et les oreilles de Loial s’immobilisèrent, toutes droites. « C’est une merveilleuse idée, déclara Min. N’empêche que certains d’entre nous ont l’impression d’être manipulés comme des marionnettes par ces Ta’veren.

— Je n’ai pas demandé à l’être ! s’exclama Perrin. Je ne l’ai pas cherché. »

Elle continua comme s’il n’avait rien dit. « Est-ce ce qui vous est arrivé, Loial ? Est-ce pour cela que vous voyagez avec Moiraine ? Je sais que vous autres Ogiers ne quittez presque jamais votre stedding. Est-ce qu’un de ces Ta’veren vous a traîné à sa suite ? »

Loial se plongea dans la contemplation de sa pipe. « Je voulais seulement voir les bosquets plantés par les Ogiers, marmotta-t-il. Rien que voir les bosquets. » Il jeta un coup à Perrin comme s’il lui demandait son aide, mais Perrin se contenta d’arborer un large sourire.

Voyons comment le fer se cloue sur votre sabot. Il n’était pas au courant de toute l’histoire, mais il savait que Loial s’était enfui. Selon les critères des Ogiers, bien qu’ayant quatre-vingt-dix ans, il n’avait pas encore l’âge de quitter le stedding – aller Au-Dehors, cela s’appelait – sans la permission des Anciens. Les Ogiers avaient une très grande durée de vie par rapport aux humains. Loyal avait dit que les Anciens ne seraient pas de la meilleure humeur du monde quand ils remettraient la main sur lui. Il avait l’air résolu à retarder autant que possible ce moment.

Un remous se produisit parmi les guerriers du Shienar, des hommes se relevaient. Rand sortait du chalet de Moiraine.

Même à cette distance, Perrin le distinguait nettement : un jeune homme aux cheveux tirant sur le roux avec des yeux gris. Il avait le même âge que Perrin et l’aurait dépassé d’une demi-tête s’ils s’étaient trouvés côte à côte, toutefois Rand était plus svelte, encore que doté d’une belle carrure. Une broderie d’épines dorées courait sur les manches de sa tunique rouge à haut col droit et, sur la poitrine de sa cape foncée, figurait la même créature que sur la bannière, le serpent à quatre pattes avec la crinière dorée. Rand et lui avaient grandi ensemble en amis. Sommes-nous toujours amis ? Pouvons-nous l’être ? Maintenant ?

Les hommes du Shienar s’inclinèrent avec ensemble, la tête haute mais les mains aux genoux. « Seigneur Dragon, cria Uno, nous sommes prêts. C’est un honneur de servir. »

Uno, qui ne savait guère prononcer une phrase sans y insérer une imprécation, s’exprimait à présent avec le plus grand respect. Les autres lui firent écho. « Un honneur de servir. » Masema qui voyait le mal partout et dont les yeux brillaient à présent d’une dévotion absolue ; Ragan ; tous attendant un ordre si en donner était le bon plaisir de Rand.

Du haut du flanc de la pente, Rand les contempla un instant, puis se détourna et disparut entre les arbres.

« Il a encore discuté avec Moiraine, dit Min à mi-voix. Toute la journée, cette fois-ci. »

Perrin ne fut pas surpris, cependant il ressentit encore un léger choc. Discuter avec une Aes Sedai. Toutes les histoires de son enfance lui revinrent. Les Aes Sedai, qui faisaient danser trônes et nations au bout de leurs fils invisibles. Les Aes Sedai dont le cadeau avait toujours un hameçon à l’intérieur, dont le prix était toujours plus modique que vous le croyiez, cependant se révélant plus élevé que vous ne l’imaginiez. Les Aes Sedai dont la colère pouvait bouleverser le sol et commander à l’éclair. Quelques-uns des récits étaient faux, il le savait maintenant. Et en même temps ils n’en relataient pas la moitié.

« Mieux vaut que j’aille le rejoindre, dit-il. Après leurs discussions, il a toujours besoin d’avoir quelqu’un à qui parler. » Et, à part Moiraine et Lan, il n’y avait qu’eux trois – Min, Loial et lui – qui ne considéraient pas Rand comme au-dessus des rois. Et des trois seul Perrin le connaissait d’avant.