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— Je ne suis sous la responsabilité de personne sauf la mienne ! » protesta Zarine presque dans un hurlement.

L’Aes Sedai poursuivit sereinement comme s’ils n’avaient jamais ouvert la bouche. « Apparemment, tu as trouvé le faucon de Min, Ta’veren. J’ai essayé de la décourager, mais visiblement elle se perchera sur ton épaule quoi que je fasse. Le Dessin tisse un avenir pour vous, semble-t-il. Toutefois, rappelez-vous ceci. Si j’y suis obligée, je trancherai votre fil pour l’enlever du Dessin. Et si la jeune fille compromet ce qui doit être, tu partageras son sort.

— Je ne lui ai pas demandé de venir ! » protesta Perrin. Moiraine monta tranquillement sur Aldieb, étalant sa cape sur la selle de la jument blanche. « Je ne lui ai rien demandé ! » Loial haussa les épaules à son intention et dit quelque chose à la muette. Sans doute un dicton concernant les dangers d’irriter des Aes Sedai.

« Vous êtes Ta’veren ! » demanda Zarine d’un ton incrédule. Son regard parcourut ses solides habits de paysan et s’arrêta sur ses yeux jaune d’or. « Eh bien, peut-être. Qui que vous soyez, elle vous menace aussi aisément que moi. Qui est Min ? À quoi ça rime ce qu’elle raconte, que je me percherai sur votre épaule ? » Ses traits se durcirent. « Si vous tentez de me prendre sous votre responsabilité, je vous couperai les oreilles. Vous m’entendez ? »

Avec une grimace, il glissa son arc détendu sous les sangles de sa selle le long du flanc de Steppeur qu’il enfourcha. Après des jours de confinement sur le bateau, le cheval à la robe couleur de loup se montra à la hauteur de son nom jusqu’à ce que Perrin le calme avec une main ferme sur les rênes et des caresses sur son cou.

« Rien de tout cela ne mérite de réponse », grommela-t-il. Min avait bien besoin de lui parler de ça ! Va donc brûler, Min ! Brûlez aussi, vous Moiraine ! Et Zarine avec ! Il ne se rappelait pas que Rand ou Mat aient été ainsi harcelés par des femmes. Ou lui-même, avant de quitter le Champ d’Emond. Nynaeve avait été la seule. Et Maîtresse Luhhan, évidemment ; elle régentait aussi bien lui que Maître Luhhan, partout sauf dans la forge. Et Egwene avait une certaine manière de s’y prendre, encore que principalement avec Rand. Maîtresse al’Vere, la mère d’Egwene, arborait toujours un sourire, mais les choses semblaient aussi finir par se faire comme elle le voulait. Et le Cercle des Femmes surveillait tout le monde de près.

Ronchonnant entre ses dents, il se pencha et saisit Zarine par un bras ; elle poussa un cri rauque et faillit laisser choir son baluchon tandis qu’il la hissait derrière sa selle. Cette jupe divisée en deux qu’elle portait lui rendit facile de s’installer a califourchon sur Steppeur. « Moiraine devra vous acheter un cheval, marmonna-t-il. Vous ne pouvez pas parcourir à pied tout le chemin.

— Vous êtes fort, forgeron, dit Zarine en se massant le bras, mais je ne suis pas en fer. » Elle se trémoussa pour assurer son assiette et coinça son baluchon et sa cape entre eux. « J’ai les moyens de m’acheter un cheval, si j’en ai besoin. Tout le chemin jusqu’où ? »

Lan quittait déjà le quai pour entrer dans la ville, Moiraine et Loial derrière lui. L’Ogier se retourna pour regarder Perrin.

« Pas de questions, vous vous souvenez ? Et mon nom est Perrin, Zarine. Pas “le grand”, ni “forgeron”, ni quoi que ce soit d’autre. Perrin. Perrin Aybara.

— Et le mien est Faile, Mal-Peigné. »

Avec un son proche d’un feulement, il incita du talon Steppeur à rejoindre les autres ; Zarine dut l’empoigner précipitamment par la taille pour éviter d’être projetée par-dessus la croupe du cheval louvet. Perrin eut l’impression qu’elle riait.

42

Au Blaireau amadoué

Le brouhaha de la ville eut tôt fait de noyer le rire de Zarine – s’il s’agissait bien d’un rire – sous le vacarme que Perrin se rappelait avoir entendu dans Caemlyn et dans Cairhien. Les bruits n’étaient pas identiques, plus lents et accordés à un diapason différent, mais c’était néanmoins les mêmes. Bottes, roues et sabots sur un pavement inégal et raboteux, le grincement de charrettes et d’essieux, musique et chansons avec des rires jaillissant d’auberges et de tavernes. Des voix. Un bourdonnement de voix comme s’il mettait la tête dans une ruche géante. Une grande cité, vivante.

En provenance d’une rue transversale, il perçut le claquement d’un marteau sur une enclume et redressa machinalement les épaules. Cela lui manquait de ne pas avoir en main le marteau et les tenailles, tandis que ses coups façonnaient le métal chauffé à blanc d’où jaillissaient des étincelles. Les sons de la forge s’estompèrent derrière eux, étouffés sous le roulement des charrettes et des chariots, les bavardages des boutiquiers et des passants dans les rues. Sous toutes les senteurs de gens et de chevaux, de cuisine et de fours de boulangerie, ainsi que les cent odeurs qu’il avait décelées comme étant particulières aux villes, régnait sous-jacent un relent de marécage et d’eau salée.

Il fut surpris la première fois qu’ils atteignirent un pont à l’intérieur de la ville – une arche de pierre basse enjambant un chenal qui n’avait pas plus de trente pas de large – mais au troisième de ces ponts, il se rendit compte qu’Illian était sillonnée par autant de canaux que de rues, avec des hommes manœuvrant à coups de perche des barges surchargées aussi souvent que jouant du fouet pour faire avancer de lourds chariots. Des chaises à porteurs se frayaient un passage à travers la foule, ainsi que de temps en temps la voiture laquée de quelque riche marchand ou d’un noble, armoriées d’un écusson ou des symboles d’une Maison peints en grand sur les portières. Bon nombre des hommes arboraient de drôles de barbes qui laissaient nue leur lèvre supérieure, tandis que les femmes avaient apparemment du goût pour des chapeaux à grands bords auxquels étaient fixées des écharpes qu’elles enroulaient autour de leur cou.

À un moment donné, ils traversèrent une place immense, de plusieurs fois cent vingt arpents de superficie, entourée par d’énormes colonnes atteignant presque quatorze toises de haut et presque deux de large, ne soutenant qu’une couronne de branches d’olivier sculptées à leur sommet. Un palais blanc colossal se dressait à chaque extrémité de la place, tout en péristyles, balcons aériens, sveltes tours et toits pourpres. Au premier coup d’œil, l’un semblait l’exact pendant de l’autre, mais Perrin se rendit compte qu’il y en avait un juste une fraction plus petit dans chacune de ses dimensions, ses tours peut-être un peu moins hautes d’une coudée et demie.

« Le Palais du Roi, expliqua derrière lui Zarine, et le Grand Hôtel du Conseil. On raconte que le premier Roi d’Illian avait autorisé le Conseil des Neuf à choisir n’importe quelle forme de palais à condition de ne pas en construire un plus grand que le sien. Alors le Conseil a copié le palais royal avec précision mais en diminuant de deux pieds chaque mesure. Et depuis c’est toujours ainsi que cela se passe à Illian. Le Roi et le Conseil des Neuf sont en rivalité perpétuelle et l’Assemblée s’oppose à l’un et à l’autre de sorte que pendant qu’ils s’affrontent les gens du peuple vivent pratiquement à leur guise, sans personne sur le dos pour les surveiller de trop près. Ce n’est pas une existence désagréable, quand on ne peut pas quitter une ville. Je pense que vous serez également content, forgeron, de savoir que cette place s’appelle la Place de Tammuz et que c’est là que j’ai prêté le Serment du Chasseur qui part en quête du Cor de Valère. Je sens que je vais finir par vous en inculquer assez pour que l’on ne prête plus attention au foin emmêlé dans vos cheveux. »

Perrin tint sa langue avec peine, résolu à ne plus s’ébahir aussi ouvertement.