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Nul ne semblait prendre Loial pour quelqu’un sortant de l’ordinaire. Il y eut une poignée de passants pour se retourner sur lui et des bambins avaient gambadé un instant à leur suite, mais manifestement les Ogiers n’étaient pas des inconnus dans Illian. Aucun habitant de la ville ne semblait non plus s’étonner de la chaleur ou de l’humidité.

Pour une fois, Loial ne paraissait pas satisfait de cette marque d’acceptation. Ses longs sourcils pendaient sur ses joues et ses oreilles étaient affaissées, mais sur ce point Perrin n’était pas sûr que ce n’était pas seulement un effet de l’atmosphère. Un mélange de sueur et d’humidité de l’air lui collait sa chemise à la peau.

« Avez-vous peur de rencontrer d’autres Ogiers ici, Loial ? » demanda-t-il. Il sentit Zarine remuer contre son dos et maudit sa langue trop longue. Il avait bien l’intention d’en laisser connaître à cette donzelle moins encore que Moiraine apparemment ne voulait lui dire. De cette façon, peut-être s’ennuierait-elle assez pour finir par les quitter. Si Moiraine le permet, à présent. Que je brûle, je ne tiens pas à avoir un fichu faucon perché sur mon épaule, même si elle est jolie.

Loial acquiesça d’un hochement de tête. « Nos tailleurs de pierre viennent parfois ici. » Il parlait dans ce qui était un murmure non seulement pour un Ogier mais pour n’importe qui d’autre. Même Perrin l’entendait à peine. « Du Stedding Shangtai, je veux dire. C’étaient des tailleurs de pierre de notre stedding qui ont bâti une partie d’Illian – la Grande Chambre de l’Assemblée, le Palais du Conseil, quelques-uns des autres – et on envoie toujours nous chercher quand il y a des réparations à faire. Perrin, s’il y a des Ogiers ici, ils m’obligeront à retourner au stedding. J’aurais dû y penser plus tôt. Cet endroit me met mal à l’aise, Perrin. » Ses oreilles s’agitèrent nerveusement.

Perrin poussa Steppeur plus près et leva le bras pour tapoter l’épaule de Loial. Il y fallait une bonne allonge, au-dessus de sa tête. Conscient de Zarine en croupe derrière lui, il choisit ses mots avec soin. « Loial, je ne crois pas que Moiraine tolérerait qu’ils vous emmènent. Vous êtes avec nous depuis longtemps et elle a bien l’air de tenir à vous avoir avec nous. Elle s’opposerait à ce qu’on vous remmène, Loial. » Pourquoi ? se demanda-t-il soudain. Elle me garde parce qu’elle estime que je pourrais avoir de l’importance pour Rand et peut-être parce qu’elle ne veut pas que faille clabauder ce que je sais à n’importe qui. Possible que ce soit la raison pour laquelle elle veut qu’il reste.

« Bien sûr qu’elle s’y refuserait. » La voix de Loial était légèrement plus assurée et ses oreilles se redressèrent. « Somme toute, je suis très utile. Si elle avait besoin d’emprunter de nouveau les Voies, elle ne le pourrait pas sans moi. » Zarine eut un mouvement dans le dos de Perrin, et il secoua la tête et essaya d’attirer l’attention de Loial, mais ce dernier ne le regardait pas. Il semblait venir juste d’entendre ce qu’il avait dit et les huppes de ses oreilles étaient légèrement affaissées. « J’espère qu’il ne s’agît pas de ça, Perrin. » L’Ogier regarda la ville autour d’eux et ses oreilles s’affaissèrent complètement. « Je n’aime pas cet endroit, Perrin. »

Moiraine rapprocha sa monture de Lan et lui parla très bas, mais Perrin parvint à saisir ses paroles. « Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans cette ville. » Le Lige hocha la tête.

Perrin sentit un picotement entre ses épaules. L’Aes Sedai avait une mine grave. D’abord Loial et maintenant elle. Qu’est-ce que je ne vois pas ? Le soleil dardait ses rayons sur les tuiles chatoyantes des toits, allumait des reflets sur les murs de pierre claire. Ces immeubles donnaient l’impression d’être frais a l’intérieur. Les bâtiments étaient propres et nets, et aussi les habitants. Les habitants.

Au début, il ne leur trouva rien sortant de l’ordinaire. Des hommes et des femmes allant à leurs affaires, avec décision, mais plus de lenteur qu’il n’y était habitué plus loin vers le nord. Il pensa que c’était à cause de la chaleur ou du soleil éclatant. Puis il remarqua un mitron qui suivait la rue à grands pas, un grand plateau de pains frais en équilibre sur la tête ; le jeune apprenti portait sur sa figure une expression grimaçante qui était presque de la hargne. Une femme devant la boutique d’un tisserand avait l’air prête à mordre l’homme qui présentait à son inspection les pièces de tissu aux couleurs vives. À un coin de rue, un jongleur grinçait des dents et dévisageait les passants qui jetaient des pièces dans le bonnet posé devant lui comme s’il les haïssait. Tous n’avaient pas pareille mine, mais Perrin eut l’impression qu’au moins un visage sur cinq traduisait colère et haine. Et il avait l’impression qu’ils ne s’en rendaient même pas compte.

« Qu’est-ce qui se passe ? demanda Zarine. Vous êtes tendu. C’est comme se cramponner à un rocher.

— Il y a quelque chose qui ne va pas, répondit-il. Je ne sais pas quoi, mais quelque chose cloche. » Loial hocha, tristement la tête et murmura que l’on voudrait le renvoyer chez lui.

À mesure qu’ils chevauchaient, traversant encore des ponts en gagnant l’autre côté d’Illian, les bâtiments autour d’eux commencèrent à changer. La pierre claire était aussi souvent brute que polie, à présent. Les tours et palais disparurent, remplacés par des auberges et des entrepôts. Bon nombre des hommes dans les rues et quelques femmes avaient une curieuse démarche chaloupée ; tous avaient les pieds nus qu’il associait avec les gens de mer. Des senteurs de poix et de chanvre imprégnaient fortement l’air, ainsi que la fragrance du bois, fraîchement scié ou bien sec, avec sous-jacente une puanteur de vase aigre. Les odeurs des canaux changeaient aussi, lui faisant froncer le nez. Pots de chambre, songea-t-il. Pots de chambre et vieilles latrines. Ces relents lui donnaient mal au cœur.

« Le Pont des Fleurs », annonça Lan alors qu’ils traversaient encore un pont bas. Il aspira l’air profondément. « Et maintenant nous sommes dans le Quartier Parfumé. Les Illianers sont des poètes. »

Zarine étouffa un rire contre le dos de Perrin.

Comme soudain impatienté par le rythme lent d’Illian, Lan les conduisit rapidement par les rues jusqu’à une auberge, à deux niveaux de pierre brute veinée de vert surmontés par des tuiles vert clair. Le soir approchait, la lumière devenait plus douce à mesure que le soleil se couchait. Cela apportait un certain soulagement sur le plan de la chaleur, mais pas énorme. Des gamins assis sur des montoirs devant l’auberge se dressèrent d’un bond pour se charger de leurs chevaux. Un garçon aux cheveux noirs d’environ dix ans demanda à Loial s’il était un Ogier et quand Loial eut répondu par l’affirmative, le garçon dit : « Je le pensais bien », avec un hochement de tête satisfait. Il emmena le gros cheval de Loial en lançant en l’air la pièce de cuivre qu’il lui avait donnée et en la rattrapant.

Perrin examina un instant l’enseigne de l’auberge en fronçant les sourcils avant de suivre les autres à l’intérieur. Un blaireau rayé de blanc dansait dressé sur ses pattes de derrière avec un homme portant ce qui ressemblait à une pelle en argent. Y était inscrit : Au Blaireau amadoué. Il doit s’agir d’un conte dont je n’ai jamais entendu parler.

De la sciure était répandue sur le sol de la salle commune et la fumée de tabac emplissait l’air. Cela sentait aussi le vin, du poisson en train de cuire dans la cuisine et un lourd parfum de fleur. Les poutres apparentes du haut plafond avaient été façonnées à la hache et noircies par le temps. En ce début de soirée, pas plus d’un quart des tabourets et des bancs étaient occupés, par des hommes en gilet et tunique de travailleurs, quelques-uns avec les pieds nus des marins. Tous s’étaient rassemblés aussi près qu’ils le pouvaient autour d’une table où une jolie jeune femme aux yeux noirs, celle qui portait le parfum, chantait en s’accompagnant d’un cistre à douze cordes et dansait sur la table dans des tournoiements de jupe. Son corsage blanc ample était extrêmement décolleté. Perrin identifia l’air – La Jeune Danseuse – mais les paroles que chantait la jeune femme différaient de celles qu’il connaissait.