Il gravit la pente à grands pas, ne s’arrêtant que pour jeter un coup d’œil à la porte close du chalet de Moiraine. Leya devait être à l’intérieur, ainsi que Lan. Le Lige ne s’éloignait que rarement de l’Aes Sedai.
La cabane de Rand, beaucoup plus petite, était située légèrement en contrebas, loin de toutes les autres. Il avait essayé de vivre parmi les autres hommes, mais leur constante vénération l’avait rebuté. Il se tenait dès lors à l’écart. Trop replié sur lui-même, de l’avis de Perrin. Toutefois, il était sûr que Rand ne se dirigeait pas en ce moment vers sa cabane.
Perrin se hâta vers un versant de la vallée en forme de cuvette qui se dressait subitement à pic – un escarpement de cinquante pas de haut, lisse à l’exception de broussailles rustiques qui s’y accrochaient avec ténacité çà et là. Il connaissait parfaitement l’endroit où s’amorçait une fente dans la roche grise, une ouverture à peine plus large que ses épaules. Avec seulement un ruban de clarté de fin d’après-midi au-dessus de la tête, c’était comme d’avancer dans un tunnel.
Elle s’étendait sur quatre cents toises, cette fissure, et débouchait tout soudain sur un vallon étroit, qui avait moins d’un quart de lieue de long, au fond couvert de pierrailles et de rochers, et même ses parois abruptes étaient entièrement boisées de hautes futaies de lauréoles, de pins et de sapins. Le soleil descendu au ras des cimes projetait de longues ombres. Les parois de ce val étaient ininterrompues à part la fissure et aussi à pic que si une hache géante s’était abattue dans les montagnes. Il pouvait être défendu encore plus facilement que la cuvette par une poignée d’hommes, mais il n’avait ni source ni torrent. Personne n’y venait. Excepté Rand, après ses discussions avec Moiraine.
Rand se tenait non loin de la fissure, adossé au tronc rugueux d’un lauréole, le regard fixé sur la paume de ses mains. Perrin savait qu’il y avait sur chacune d’elles un héron imprimé au fer rouge dans sa chair. Rand ne bougea pas quand la botte de Perrin grinça sur le sol pierreux.
Soudain, Rand commença à réciter à voix basse, sans lever les yeux de ses mains :
Avec un frisson, il fourra ses mains sous ses bras. « Mais pas encore de Dragons. » Il eut un ricanement rauque. « Pas encore. »
Pendant un instant, Perrin se contenta de le regarder. Un homme qui pouvait canaliser le Pouvoir Unique. Un homme voué à devenir fou à cause de la corruption qui avait souillé le saidin, la moitié mâle de la Vraie Source, et certain de détruire tout autour de lui dans sa folie. Un homme – une chose ! – que tout le monde avait appris dès l’enfance à mépriser et à craindre. Seulement… c’était difficile de cesser de voir en lui le garçon avec qui il avait grandi. Comment cesse-t-on d’être l’ami de quelqu’un ? Perrin choisit un petit rocher au sommet plat et, s’asseyant, attendit.
Au bout d’un moment, Rand tourna la tête pour le regarder. « Penses-tu que Mat est rétabli ? Il avait l’air tellement malade la dernière fois que je l’ai vu.
« Il doit se porter comme un charme à l’heure qu’il est. » Il devrait être maintenant à Tar Valon. On le guérira là-bas. Et Nynaeve et Egwene l’empêcheront de se fourrer dans un mauvais pas. Egwene et Nynaeve, Rand et Mat et Perrin. Tous les cinq du bourg du Champ d’Emond, au pays des Deux Rivières. Peu de gens de l’extérieur se rendaient aux Deux Rivières, excepté des colporteurs de temps en temps et, une fois l’an, des négociants pour acheter de la laine et du tabac. Presque aucun natif de là-bas n’en était jamais parti. Jusqu’à ce que la Roue du Temps ait choisi ses Ta’veren et que cinq modestes paysans ne puissent plus demeurer où ils étaient. Ne puissent plus être ce qu’ils avaient été.
Rand hocha la tête et garda le silence.
« Dernièrement, dit Perrin, je me suis surpris à souhaiter être encore un forgeron. Est-ce que tu… Regrettes-tu de ne plus être encore un simple berger ?
— Le devoir, murmura Rand entre ses dents. La mort est plus légère qu’une plume, le devoir plus lourd qu’une montagne. C’est ce qu’on dit au Shienar. Le Ténébreux se manifeste. La Dernière Bataille est proche. Et le Dragon Réincarné doit affronter le Ténébreux dans cette Dernière Bataille, sinon l’Ombre s’étendra sur tout. La Roue du Temps sera brisée. Toutes les Ères remodelées à l’image du Ténébreux. Il n’y a que moi. » Il éclata d’un rire sans joie qui lui secoua les épaules. « Ce devoir m’incombe parce qu’il n’y a personne d’autre, n’est-ce pas vrai ? »
Perrin remua avec malaise. Ce rire avait un accent découragé qui lui donna la chair de poule. « Si j’ai bien compris, tu as de nouveau discuté avec Moiraine. De la même chose. »
Rand prit une profonde aspiration entrecoupée. « Ne discutons-nous pas toujours de la même chose ? Ils sont là-bas, dans la Plaine d’Almoth et la Lumière sait où encore ailleurs. Par centaines. Par milliers. Ils ont embrassé la cause du Dragon Réincarné parce que j’ai brandi cette bannière. Parce que je me suis laissé appeler le Dragon. Parce que je n’ai pas vu d’autre choix. Et ils sont en train de mourir. Ils se battent, ils cherchent l’homme qui est censé les conduire et prient pour lui. Ils meurent. Et je reste ici bien tranquille dans les montagnes tout l’hiver. Je… je leur dois… quelque chose.
— Tu crois que cela me réjouit l’âme ? Perrin se tourna vers lui avec irritation.
« Tu acceptes tout ce qu’elle te dit, riposta Rand d’un ton rageur. Tu ne lui tiens jamais tête.
— Cela t’a bien avancé de lui tenir tête. Tu as discuté tout l’hiver et tout l’hiver nous sommes demeurés là comme des empotés.
— Parce qu’elle a raison. » Rand rit de nouveau de ce rire qui donnait froid dans le dos. « Que la Lumière me brûle, elle a raison. Ils sont tous scindés en petits groupes égaillés d’un bout à l’autre de la Plaine, tous dans le Tarabon et l’Arad Doman. Si je rejoins l’un d’eux, les Blancs Manteaux, l’armée domani et les Tarabonais vont leur sauter dessus comme un canard sur un scarabée. »
Perrin faillit rire à son tour, dans son désarroi. « Si tu es d’accord avec elle, pourquoi au nom de la Lumière discutes-tu constamment ?
— Parce qu’il faut que je fasse quelque chose. Sinon je… je… j’éclaterai comme un melon pourri !
— Faire quoi ? Si tu écoutes ce qu’elle dit… »
Rand ne lui laissa pas une chance de déclarer qu’ils resteraient ici à perpétuité. « Moiraine dit ! Moiraine dit ! » D’une secousse. Rand, qui était encore appuyé à l’arbre, se redressa et se pressa la tête entre les mains. « Moiraine a quelque chose à dire sur tout ! Moiraine dit que je ne dois pas aller retrouver les hommes qui meurent en mon nom. Moiraine dit que je saurai quelle conduite adopter ensuite parce que le Dessin m’y forcera. Moiraine dit ! Seulement elle ne dit jamais comment je le saurai. Oh ! non, cela, elle ne le sait pas ! » Ses mains retombèrent le long de son corps et il se tourna vers Perrin, la tête penchée de côté et les paupières plissées. « Parfois, j’ai l’impression que Moiraine se sert de moi comme d’un étalon de concours de Tear exécutant les pas appris pendant son dressage. N’as-tu jamais ressenti cela ? »