Perrin décida d’abandonner l’exploration de la ruelle – ne serait-ce que parce qu’elle puait autant que les canaux dans ce quartier d’Illian – et, à la place, rejoignit Lan. Il repéra aussitôt ce que le Lige contemplait. Imprimées en creux dans le haut du montoir de pierre, il y avait deux empreintes, comme si un énorme chien courant avait appuyé dessus ses pattes de devant. L’odeur qui ressemblait presque à du soufre brûlé était plus forte ici. Les chiens ne laissent pas des empreintes dans la pierre. Par la Lumière, non ! Il distinguait aussi la piste qu’avait suivie Lan. Le chien avait remonté la rue jusqu’au montoir, puis il était reparti par où il était venu. Laissant ses empreintes dans la pierre comme si c’était un champ labouré. Les pattes des chiens ne creusent pas la pierre !
« Un Chien des Ténèbres », dit Lan, et Zarine eut un hoquet de surprise. Loial gémit très bas. Bas pour un Ogier. « Un Chien des Ténèbres n’imprime pas de trace dans la poussière, forgeron, pas même dans la boue, mais la pierre c’est bien différent. On n’a pas vu de Chien des Ténèbres au sud des Montagnes du Destin depuis les Guerres trolloques. Celui-ci était en quête de quelque chose, je pense. Et maintenant qu’il l’a trouvé il est allé prévenir son maître. »
Moi ? songea Perrin. Des Hommes Gris et des Chiens Noirs me traquent ? C’est fou !
« Êtes-vous en train de me raconter que Nieda avait raison ? interrogea Zarine d’une voix tremblante. Que le Vieil Inexorable chevauche avec la Chasse Fantôme ? Ô Lumière ! J’avais toujours cru que c’était une simple invention.
— Ne soyez pas complètement idiote, mon petit, répliqua rudement Lan. Si le Ténébreux était libre, nous serions tous dans un état pire que d’être morts à présent. » Il scruta la rue dans la direction où se perdaient les traces. « Mais les Chiens des Ténèbres sont bien réels. Presque aussi dangereux que les Myrddraals et plus difficiles à tuer.
— Maintenant, vous y ajoutez des Apparitions, marmotta Zarine. Des Hommes Gris. Des Revenants. Des Chiens des Ténèbres. Vous feriez mieux de me conduire au Cor de Valère, paysan. Quelles autres surprises gardez-vous en réserve pour moi ?
— Pas de questions, lui ordonna Lan. Vous en savez encore assez peu pour que Moiraine vous délie de votre serment, si vous jurez de ne pas nous suivre. Je recevrai moi-même ce serment et vous pourrez partir immédiatement. Vous seriez sage de le prononcer.
— Vous ne me ferez pas partir en m’affolant, Face-de-pierre, dit Zarine. Je ne m’effraie pas facilement. » Pourtant il y avait de la peur dans sa voix. Et sur elle aussi l’odeur de la peur.
« J’ai une question à poser, reprit Perrin, et je veux une réponse. Vous n’avez pas décelé ce Chien des Ténèbres, Lan, et Moiraine non plus. Pourquoi cela ? »
Le Lige demeura silencieux un instant. « La réponse à cette question, forgeron, finit-il par dire, la mine sombre, englobe plus que toi ou moi, l’un ou l’autre, avons envie de savoir. J’espère que la réponse ne nous tuera pas tous. Vous trois, allez dormir autant que vous le pourrez. Je doute que nous passions la nuit à Illian et je crains que nous n’ayons devant nous une rude chevauchée.
— Qu’allez-vous faire ? demanda Perrin.
— Rejoindre Moiraine. Pour l’avertir de la présence du Chien des Ténèbres. Elle ne peut pas se fâcher que je la suive pour cela, pas quand elle ignorerait qu’il est là jusqu’à ce qu’il l’égorgé. »
Les premières grosses gouttes de pluie giclèrent sur les pavés en même temps qu’ils rentraient. Bili avait enlevé le dernier des Hommes Gris morts et était en train de balayer la sciure à l’endroit où ils avaient saigné. La jeune femme aux yeux noirs chantait une complainte triste au sujet d’un garçon qui se séparait de sa bien-aimée. Maîtresse Luhhan l’aurait beaucoup appréciée.
Lan les devança en courant, traversant la salle commune et grimpant l’escalier de sorte que, quand Perrin arriva à l’étage, le Lige commençait déjà à redescendre, bouclant son ceinturon, sa cape aux couleurs changeantes sur le bras, comme s’il se souciait peu qu’on la voie.
« S’il porte cela dans une ville… » Les cheveux ébouriffés de Loial effleurèrent presque le plafond quand il secoua la tête. « Je ne sais pas si je pourrai dormir, mais je vais essayer. Rêver sera plus agréable que rester éveillé. »
Pas toujours, Loial, songea Perrin tandis que l’Ogier poursuivait son chemin dans le couloir.
Zarine donna l’impression de vouloir rester avec lui, mais il lui dit d’aller se coucher et rabattit d’un geste ferme la porte aux lamelles de jalousie. Il considéra son propre lit à regret tout en ôtant ses vêtements de dessus et restant en caleçon.
« Il faut que je découvre de quoi il retourne », dit-il en soupirant, et il s’étendit sur le lit. La pluie tambourinait au-dehors et le tonnerre retentissait. La brise soufflant en travers de son lit apportait un peu de la fraîcheur de la pluie, mais il ne pensait pas avoir besoin des couvertures entassées au pied du lit. Sa dernière pensée avant de succomber au sommeil fut qu’il avait oublié encore une fois d’allumer une chandelle, bien que la chambre fût plongée dans l’obscurité. Négligent. Il ne faut pas que je me montre négligent. L’inattention gâte le travail.
Les rêves se bousculaient dans sa tête. Des Chiens des Ténèbres qui le traquaient ; il ne les voyait jamais, mais il entendait leurs hurlements. Des Évanescents et des Hommes Gris. Un homme svelte, de haute taille, y apparaissait sans arrêt, avec un manteau richement brodé et des bottes à franges d’or ; la plupart du temps, il brandissait ce qui ressemblait à une épée, rayonnante comme le soleil, et riait d’un air triomphant. Parfois cet homme était assis sur un trône et rois et reines se prosternaient devant lui. Ces rêves lui faisaient une impression bizarre, comme si ce n’était nullement les siens.
Puis ces rêves changèrent et il comprit qu’il était dans le rêve de loup qu’il cherchait. Cette fois-ci, il l’avait espéré.
Il se tenait au sommet plat d’un haut pic de pierre aigu, où le vent lui hérissait les cheveux et apportait mille senteurs sèches et un faible soupçon d’eau cachée dans le lointain. Pendant un instant, il crut qu’il avait la forme d’un loup et se tâta pour s’assurer que ce qu’il voyait était bien lui. Il portait sa tunique, ses chausses et ses bottes ; il tenait son arc, et son carquois était suspendu à son côté. La hache n’était pas là.
« Sauteur, Sauteur, où es-tu ? » Le loup ne vint pas.
Des montagnes accidentées l’entouraient, ainsi que d’autres pics élevés séparés par des plaines arides et des crêtes emmêlées, et parfois un vaste plateau aux flancs abrupts. Des choses poussaient, mais rien de luxuriant. De l’herbe rude et rase. Des buissons raides couverts d’épines, et d’autres choses qui semblaient même avoir des épines sur leurs feuilles grasses. Çà et là, des arbres rabougris, déformés par le vent. Pourtant des loups pouvaient trouver à chasser même dans ce terrain.
Comme il examinait ce paysage inhospitalier, un cercle de ténèbres occulta subitement une partie des montagnes : il n’aurait pas su dire si cette obscurité se trouvait droit devant lui ou à mi-chemin des montagnes, mais il voyait apparemment à travers et au-delà. Mat, qui agitait un cornet à dés. Son adversaire dévisageait Mat avec des yeux de feu. Mat ne semblait pas voir cet homme, mais Perrin le connaissait.
« Mat ! cria-t-il. C’est Ba’alzamon ! Par la Lumière, Mat, tu joues aux dés avec Ba’alzamon ! »