Que la Lumière vous brûle, Moiraine, songea Perrin en avançant derrière eux. Parfois je me demande de quel côté vous êtes. Il jeta un coup d’œil à Zarine, qui chevauchait près de lui comme si elle était née en selle. Et de quel côté êtes-vous ?
La pluie retenait les gens de sortir dans les rues et sur les canaux, aussi aucun œil visible ne les regarda passer, par contre elle rendait la marche périlleuse pour les chevaux sur les pavés inégaux. Quand ils arrivèrent à la Digue du Maredo, une large levée de terre battue qui s’allongeait au nord à travers le marécage, la pluie avait commencé à diminuer d’intensité. Le tonnerre grondait toujours, mais les éclairs luisaient loin derrière eux. peut-être en mer.
Perrin estima qu’un peu de chance leur était dévolue. La pluie battante avait duré assez longtemps pour masquer leur départ mais maintenant, semblait-il, ils auraient une belle nuit pour voyager. C’est ce qu’il dit, cependant Lan secoua la tête.
« Les Chiens Noirs aiment surtout les nuits claires avec la lune qui brille, beaucoup moins la pluie. Un bon orage peut les écarter complètement. » Comme si ses paroles l’avaient ordonné, la pluie diminua jusqu’à n’être plus qu’une faible bruine. Perrin entendit Loial gémir derrière lui.
La Digue prenait fin en même temps que le marécage à quelque trois quarts de lieue de la ville, mais la route continuait, déviant légèrement vers l’est. La soirée assombrie par les nuages laissa la place à la nuit et la bruine persista. Moiraine et Lan avaient adopté une allure régulière qui dévorait le terrain. Les sabots des chevaux soulevaient des éclaboussures dans les flaques sur la terre du chemin. La lune brillait par des trouées entre les nuages. Des collines basses se dressèrent bientôt autour d’eux et des arbres apparurent de plus en plus souvent. Perrin songea qu’une forêt devait se trouver devant eux, mais il n’était pas sûr que cette perspective était plaisante. Des bois les cacheraient à leurs poursuivants ; des bois permettraient aux poursuivants d’arriver près d’eux avant qu’ils les voient.
Un faible hurlement résonna loin derrière eux. Pendant un instant, il pensa que c’était un loup ; il se surprit à essayer d’entrer en communication avec le loup et se retint de justesse. Le cri retentit de nouveau et il comprit qu’il ne s’agissait pas d’un loup. D’autres lui répondirent, tous à des lieues, lamentations à donner le frisson, empreintes de sang et de mort, cris qui évoquaient des cauchemars. À sa surprise. Lan et Moiraine ralentirent, l’Aes Sedai examinant les collines autour d’eux dans la nuit. Il dit :
« Ils sont loin. Ils ne nous rattraperont pas si nous continuons.
— Les Chiens des Ténèbres ? murmura Zarine. Ce sont les Chiens des Ténèbres ? Êtes-vous sûre que ce n’est pas la Chasse fantôme, Aes Sedai ?
— Mais si, c’est elle, répliqua Moiraine. C’est elle.
— Tu ne peux jamais distancer les Chiens Noirs, forgeron, expliqua Lan, même avec le cheval le plus rapide. Toujours tu dois les affronter et les vaincre ou ils t’abattent.
— J’aurais pu rester au stedding, vous savez, déplora Loial. Ma mère m’aurait marié à présent, mais ce n’aurait pas été une existence désagréable. Des livres en abondance. Je n’étais pas obligé de m’en aller Au-Dehors.
— Là-bas », dit Moiraine en désignant un grand tertre dépourvu d’arbres à une bonne distance sur leur droite. Sur deux cents pas ou plus alentour, il n’y avait pas non plus d’arbres à ce que pouvait distinguer Perrin et ils étaient encore clairsemés au-delà. « Il faut que nous les voyions arriver pour avoir une chance. »
Les cris lugubres des Chiens Noirs retentirent de nouveau, plus proches mais encore éloignés.
Lan pressa un peu l’allure de Mandarb, maintenant que Moiraine avait choisi leur terrain. Comme ils grimpaient la pente, les sabots des chevaux cliquetèrent sur des cailloux à demi enterrés et rendus glissants par la bruine. Aux yeux de Perrin, la plupart avaient des coins trop carrés pour être naturels. Au sommet, ils mirent pied à terre autour de ce qui semblait être un bloc de pierre bas arrondi. La lune apparut dans un interstice entre les nuages et il se retrouva en train de contempler un visage de deux pas de long, patiné par les intempéries. Un visage de femme, déduisit-il de la longueur des cheveux. La pluie lui donnait l’air de pleurer.
Moiraine descendit de cheval et resta debout à regarder dans le lointain en direction des hurlements. Elle formait une silhouette sombre encapuchonnée, et les gouttes de pluie luisaient au clair de lune en roulant sur sa cape huilée.
Loial amena son cheval pour examiner la sculpture, puis il se pencha plus près et en tâta les traits. « Je pense que c’était une Ogière, conclut-il finalement, mais cet endroit n’est pas un vieux stedding ; je m’en rendrais compte. Nous le sentirions tous. Et nous serions à l’abri des Engeances de l’Ombre.
— Qu’est-ce que vous regardez, vous deux ? » Zarine jeta un coup d’œil au rocher en plissant les paupières. « Qu’est-ce que c’est ? Elle ? Qui ?
— Bien des nations ont connu la grandeur et la décadence depuis la Destruction du Monde, commenta Moiraine sans se retourner, certaines n’ont laissé rien que des noms sur une page jaunie ou des lignes sur une carte en lambeaux. En laisserons-nous autant derrière nous ? » Les hurlements sanguinaires s’élevèrent de nouveau, encore plus près. Perrin essaya de calculer leur allure et songea que Lan avait raison ; finalement, les chevaux n’auraient pas pu les distancer. Ils n’avaient plus longtemps à attendre.
« Ogier, dit Lan, vous et la jeune fille, tenez les chevaux. » Zarine protesta, mais il se dirigea droit vers elle. « Vos poignards ne seront pas d’une grande utilité ici, jeune fille. » La lame de son épée étincela dans le clair de lune quand il la tira du fourreau. « Même celle-ci n’est qu’un ultime recours. Au bruit, il y en a dix là-bas, pas un seul. Votre tâche est d’empêcher les chevaux de s’enfuir quand ils sentiront les Chiens Noirs. Même Mandarb n’aime pas cette odeur. »
Si l’épée du Lige ne servait à rien, alors la hache non plus. Perrin en éprouva quelque chose de proche du soulagement même s’il s’agissait d’Engeance de l’Ombre ; il ne serait pas obligé d’employer la hache. Il extirpa la longueur de son arc détendu de dessous les sangles de selle de Steppeur. « Peut-être que ceci donnera quelques résultats.
— Essayez si vous voulez, forgeron, répliqua Lan. Ils ne meurent pas aisément. Possible que vous arriviez à en tuer un. »
Perrin sortit de son escarcelle une corde neuve, en s’efforçant de la protéger de la pluie douce. Le revêtement de cire était mince et n’offrait pas une grande protection contre une exposition prolongée à l’humidité. Coinçant l’arc obliquement entre ses jambes, il le courba sans peine, pour introduire les boucles de la corde dans les encoches de corne aux extrémités de l’arc. Quand il se redressa, il pouvait voir les Chiens des Ténèbres.
Ils couraient comme des chevaux au galop et, au moment où il les aperçut, ils prirent de la vitesse. Ils n’étaient que dix grosses masses qui fonçaient dans la nuit, filant entre les arbres épars, cependant il sortit de son carquois une flèche à la large tête plate barbelée, l’encocha, ne tira pas encore. Il avait été loin d’être le meilleur archer du Champ d’Emond mais, parmi les jeunes, seul Rand le surclassait.
À trois cents pas, il laisserait aller sa flèche, décida-t-il. Imbécile ! Tu as déjà du mal à atteindre une cible immobile à cette distance, mais si j’attends, au train où ils vont… Il avança à la hauteur de Moiraine, leva son arc – Je n’ai qu’à imaginer que cette ombre mouvante est un grand chien –, ramena près de son oreille l’empenne garnie de plumes d’oie, lâcha la corde. Le trait s’était fondu dans l’ombre la plus proche, il en était sûr, mais le seul résultat fut un grondement. Cela ne donnera rien. Ils arrivent trop vite ! Il décochait déjà une autre flèche. Pourquoi ne faites-vous pas quelque chose, Moiraine ? Il voyait leurs yeux, brillant comme de l’argent, leurs dents luisant comme de l’acier poli. Aussi noirs que la nuit elle-même et aussi gros que des petits chevaux, ils accouraient vers lui, maintenant silencieux, s’apprêtant à la mise à mort. Le vent apportait une odeur fétide proche du soufre brûlé, les chevaux hennirent de peur, même le destrier de Lan. Que la Lumière vous brûle, Aes Sedai, faites quelque chose ! Il tira de nouveau ; le Chien de tête trébucha et poursuivit sa course. Ils peuvent mourir ! Il tira encore et le Chien tomba, se releva en titubant, puis s’affaissa et pourtant, alors même que cela se passait, Perrin connut un moment de désespoir. Un d’abattu et les neuf autres avaient déjà parcouru les trois quarts de la distance ; ils paraissaient courir encore plus vite, telles des ombres glissant sur le sol. Encore une flèche. J’ai le temps pour une autre, peut-être, puis c’est la hache. Que la Lumière vous brûle, Aes Sedai ! Il banda de nouveau son arc.