— Il a gagné le rivage en pleine nuit depuis une petite barque au beau milieu de l’Erinin. Je suppose que cela a épuisé ce qu’il avait de chance. » Il vérifia de nouveau les sangles sur le rouleau de fusées d’artifice. Si cet imbécile a cru qu’une de ces fusées était l’œuvre d’Aes Sedai, je me demande ce qu’il aurait pensé si elles avaient toutes pris feu.
« En es-tu sûr, mon garçon ? Les chances que ce soit le même homme… Voyons, même toi ne voudrais pas engager de pari contre des chances si disproportionnées.
— J’en suis certain, Thom. » Élayne, je vous tordrai le cou quand je mettrai la main sur vous. Et je tordrai aussi celui d’Egwene et de Nynaeve. « Et je suis ferme dans mon intention de me débarrasser de cette fichue lettre une heure après que nous serons arrivés à Caemlyn.
— Je te le répète, il n’y a rien dans cette lettre, mon garçon. J’ai joué au Dues Dae’mar quand j’étais plus jeune que toi et je sais reconnaître un code ou un système chiffré même quand j’ignore ce qu’il dit.
— Ma foi, je n’ai jamais joué à votre Grand Jeu, Thom, votre sacré Jeu des Maisons, mais je sais reconnaître quand quelqu’un est à mes trousses et on ne me pourchasserait pas avec cette ardeur ni aussi loin pour l’or qu’il y a dans mes poches, pas pour moins qu’un coffre plein d’or. Ce doit être à cause de la lettre. » Que la Lumière me brûle, les jolis minois m’attirent toujours des ennuis. « Avez-vous envie de dormir ce soir, après ça ?
— Avec le sommeil d’un petit enfant innocent, mon garçon, mais si tu as envie de partir, je partirai. »
Le visage d’une jolie jeune femme apparut dans l’esprit de Mat, avec un poignard dans la gorge. Tu n’as pas eu de chance, ma belle. « Eh bien, allons-y ! » dit-il d’une voix farouche.
45
Caemlyn
Mat avait gardé de Caemlyn un vague souvenir mais, quand ils en approchèrent dans les premières heures qui suivirent le lever du soleil, il eut l’impression de n’y être jamais encore venu. Ils n’étaient plus seuls sur la route depuis l’aube, d’autres cavaliers les entouraient à présent, ainsi que des caravanes de chariots de marchands et des gens à pied, tous se dirigeant en foule vers la grande cité.
Construite sur des étagements de collines, elle était sûrement aussi vaste que Tar Valon et à l’extérieur des énormes remparts – cinquante pieds de pierre claire, tirant sur le gris, striée de blanc et d’argent étincelant au soleil, où se dressaient de distance en distance de hautes tours rondes avec la Bannière au Lion d’Andor flottant à leur sommet, blanc sur rouge – à l’extérieur de ces remparts, on aurait dit qu’avait été placée une autre ville, enveloppant la cité fortifiée, tout en brique rouge, pierre grise et murs enduits de plâtre blanc, des auberges encaissées entre des maisons de deux et trois étages si belles qu’elles devaient appartenir à de riches négociants, des boutiques avec des marchandises disposées sur des étals ombragés par des bannes, pressées contre de grands entrepôts sans fenêtres. Des marchés en plein vent sous des toits de tuiles rouges et pourpres bordaient la route de chaque côté, hommes et femmes vantant leurs produits, marchandant à tue-tête, tandis que veaux, moutons, chèvres et porcs dans des parcs, oies, poulets et canards dans des cages ajoutaient au tintamarre. Il crut se rappeler avoir pensé que Caemlyn était trop bruyante quand il y était venu auparavant ; maintenant ce bruit était comme le battement d’un cœur pompant de la richesse.
La route conduisait à des portes voûtées hautes de vingt pieds, restant ouvertes sous l’œil attentif de Gardes de la Reine en tunique rouge et à la cuirasse brillante – ils ne s’intéressèrent à Thom et lui-même pas plus qu’aux autres, pas même au bâton de combat posé en travers de sa selle devant lui ; tout ce qui leur importait, apparemment, était que la foule s’écoule – puis ils furent à l’intérieur. Là, de sveltes tours s’élevaient encore plus haut que celles jalonnant les remparts, et des coupoles miroitantes se dressaient blanches et or au-dessus de rues grouillant de monde. Juste à l’intérieur des portes, la route se scindait en deux voies parallèles, séparées par une large bande herbue plantée d’arbres. Les collines de la ville se dressaient comme des degrés vers un sommet qui était entouré d’un autre rempart, d’un éclat aussi blanc que celui de Tar Valon, avec encore plus de dômes et de tours derrière ce rempart. C’était la Cité Intérieure, Mat s’en souvint, et au-dessus de ces collines les plus hautes était le Palais Royal.
« Inutile d’attendre, déclara-t-il à Thom. Je vais porter immédiatement la lettre. » Il regarda les chaises à porteurs et les voitures qui se frayaient un chemin parmi la foule, les boutiques offrant à la vue toutes leurs marchandises. « On pourrait gagner un peu d’or dans cette ville, Thom, une fois qu’on aurait trouvé une partie de dés ou de cartes. » Il n’avait pas autant de chance aux cartes qu’aux dés, mais de toute façon peu de gens, à l’exception des nobles et des riches, jouaient à ces jeux-là. La question pour moi maintenant est avec qui engager une partie.
Thom lui bâilla au nez et rajusta sa cape de ménestrel comme si c’était une couverture. « Nous avons chevauché toute la nuit, mon garçon. Dénichons au moins d’abord quelque chose à manger. La Bénédiction de la Reine fournit de bons repas. » Il bâilla de nouveau. « Et de bons lits.
— Je m’en souviens », dit lentement Mat. C’était vrai, en un sens. L’aubergiste était un homme rondelet avec des cheveux grisonnants, Maître Gill. Moiraine les avait rattrapés là, Rand et lui, alors qu’il les croyait enfin libérés d’elle. Elle est désormais je ne sais où, jouant ses tours avec Rand. Cela ne me concerne plus. Plus maintenant. « Je vous rejoindrai là-bas, Thom. J’avais dit que je me débarrasserais de cette lettre une heure après mon arrivée et telle est bien mon intention. Allez devant. »
Thom inclina la tête et fit tourner son cheval, criant par-dessus son épaule en bâillant : « Ne te perds pas, mon garçon. C’est une grande ville, Caemlyn. »
Et une ville riche. Mat talonna sa monture et poursuivit son chemin dans la rue encombrée. Me perdre ! Je suis fichtrement capable de trouver mon chemin. La maladie semblait avoir effacé des portions de sa mémoire. Il pouvait regarder une auberge, ses étages supérieurs surplombant tout autour le rez-de-chaussée avec son enseigne grinçant au vent, et être sûr de l’avoir déjà vue et pourtant ne se souvenir de rien d’autre de ce qu’il apercevait du même endroit. Cent pas de rue se rappelaient subitement à lui, alors qu’un bout du chemin d’avant et d’après demeurait aussi enveloppé de mystère que des dés encore au fond de leur cornet.
Même compte tenu de ses trous de mémoire, il était certain de n’être jamais allé dans la Cité Intérieure ni au Palais Royal – je n’aurais pas oublié ça ! – pourtant il n’avait pas besoin de se rappeler le chemin. Les rues de la Cité Neuve – ce nom lui revint subitement ; c’était la partie de Caemlyn qui avait moins de deux mille ans – filaient dans tous les sens, mais les boulevards principaux conduisaient tous à la Cité Intérieure. Les Gardes aux portes ne s’évertuaient en aucune façon à interdire l’entrée à qui que ce soit.
À l’intérieur de ces remparts blancs, il y avait des bâtiments qui n’auraient pratiquement pas été déplacés à Tar Valon. Les rues sinueuses escaladaient des collines d’où, au sommet, elles donnaient à voir de minces tourelles, leurs murs revêtus de carreaux de céramique étincelant de cent couleurs au soleil, ou permettaient de contempler en contrebas des parcs dessinés pour être appréciés d’en haut, ou pour déployer d’immenses perspectives de la cité entière jusqu’aux plaines onduleuses et aux forêts au-delà. Peu importait réellement quelles rues il empruntait ici. Toutes montaient en spirale vers ce qu’il voulait atteindre, le Palais Royal d’Andor.