En un rien de temps, il se retrouva traversant l’immense place ovale devant le Palais, avançant à cheval vers ses hautes grilles dorées. Le Palais d’Andor, d’un blanc pur, n’aurait pas non plus été déplacé parmi les merveilles de Tar Valon, avec ses tours sveltes et ses dômes dorés brillant au soleil, ses hauts balcons et le travail recherché des tailleurs de pierre. La feuille d’or d’un de ces dômes lui aurait permis de vivre dans le luxe pendant un an.
Il y avait moins de monde qu’ailleurs sur la place, comme si elle était réservée aux grandes occasions. Une douzaine de Gardes étaient postés devant les grilles closes, leurs arcs inclinés, tous exactement au même angle, en travers de leurs cuirasses, le visage caché par les barres d’acier de la visière de leur heaume poli. Un officier trapu, avec sa cape rouge rejetée en arrière pour laisser voir un nœud de galon doré sur son épaule, faisait les cent pas devant leur rang, scrutant chaque homme comme s’il pensait découvrir de la rouille ou de la poussière.
Mat arrêta son cheval et arbora un sourire. « Bonjour à vous, Capitaine. »
L’officier se retourna, le fixant à travers les barres de son ventail avec des yeux caves en trou de vrille, comme un rat gras dans une cage. L’homme était plus âgé que Mat ne s’y attendait – sûrement assez âgé pour avoir un rang marqué par plus d’un nœud – et bouffi de graisse plutôt que de muscles. « Qu’est-ce que tu veux, fermier ? » questionna-t-il avec rudesse.
Mat respira à fond. Prends-y-toi bien. Impressionne cet imbécile pour qu’il ne m’oblige pas à attendre toute la journée. Je ne tiens pas à brandir le papier de l’Amyrlin pour éviter de faire le pied de grue. « Je viens de Tar Valon, de la Tour Blanche, apporter une lettre de…
— Toi, tu viens de Tar Valon, fermier ? » L’estomac de l’officier adipeux fut secoué par son rire, lequel s’interrompit net comme coupé au couteau et son regard devint furibond. « Nous ne voulons pas de lettres de Tar Valon, coquin, si vraiment tu en as une ! Notre bonne Reine – que la Lumière l’illumine ! – n’acceptera pas un mot de la Tour Blanche avant que la Fille-Héritière lui soit rendue. Je n’ai jamais entendu parler de messager de la Tour en blouse et culotte de paysan. C’est évident pour moi que tu médites quelque roublardise, peut-être que tu penses récolter quelques sous si tu viens en prétendant porter des lettres, mais tu auras de la chance si tu ne finis pas dans une cellule de prison ! Si tu viens de Tar Valon, retourne dire à la Tour de renvoyer la Fille-Héritière avant que nous allions la chercher ! Si tu es un escroc en quête de pièces d’argent, ôte-toi de ma vue avant que je ne te fasse rouer de coups quasi jusqu’à ce que mort s’ensuive ! Dans l’un ou l’autre cas, espèce de rustre imbécile, va-t’en ! »
Depuis le début de cette tirade, Mat avait tenté de placer un mot. Il déclara précipitamment : « La lettre émane d’elle, voyons. Elle est écrite par…
— Ne t’ai-je pas dit de déguerpir, vaurien ? » rugit le gros homme. Son visage devenait presque aussi rouge que sa tunique. « Ôte-toi de ma vue, espèce de rebut du ruisseau ! Si tu n’as pas disparu d’ici que je compte jusqu’à dix, je vais t’arrêter pour encombrer la place publique de l’ordure de ta présence ! Un ! Deux !
— Savez-vous compter jusque-là, stupide tas de graisse ? riposta Mat. Je vous le répète, Élayne a envoyé…
— Gardes ! » La face de l’officier était à présent violette. « Saisissez-vous de cet homme qui est un Ami du Ténébreux ! »
Mat hésita un instant, certain que personne ne prendrait cette accusation au sérieux, mais les Gardes en tunique rouge, tous les douze avec heaume et cuirasse, s’élancèrent vers lui, alors il fit pivoter son cheval et partit au galop devant eux, suivi par les cris du gros homme. Le hongre n’était pas un cheval de course, mais il n’eut pas grand mal à distancer les hommes à pied. Les gens s’écartaient vivement de Mat dans les rues sinueuses, secouant le poing à son adresse après son passage et proférant autant de malédictions que l’officier.
Imbécile, songea-t-il en pensant à cet officier gras à lard, puis il ajouta le même qualificatif qu’il s’appliqua à lui-même. Je n’avais qu’à dire son fichu nom en premier. « Élayne, la Fille-Héritière d’Andor, envoie cette lettre à sa mère, la Reine Morgase. » Par la Lumière, qui aurait pu penser que l’on nourrissait ces sentiments-là à l’égard de Tar Valon. Des souvenirs qu’il avait gardés de sa dernière visite, les Aes Sedai et la Tour Blanche suivaient de près la Reine Morgase dans l’affection des Gardes. Que la lumière la brûle, Élayne aurait pu me prévenir. À regret, il ajouta : J’aurais pu aussi poser des questions.
Avant d’atteindre les portes voûtées qui donnaient accès à la Cité Neuve, il remit son cheval au pas. Il ne pensait pas que les Gardes du Palais le poursuivaient encore et c’était inutile d’éveiller l’attention de ceux qui étaient postés ici en franchissant la porte au galop, mais ils ne lui prêtèrent pas plus attention maintenant que lorsqu’il était entré la première fois.
En chevauchant sous la vaste voûte, il sourit et faillit tourner bride. Il s’était rappelé subitement quelque chose et avait eu une idée qui le tentait bien davantage que d’entrer par les grilles du Palais. Même si ce gros officier ne les surveillait pas, il estima que cette solution lui plaisait mieux.
Il se perdit deux fois en cherchant La Bénédiction de la Reine, mais à la fin il trouva l’enseigne représentant un homme à genoux devant une femme avec des cheveux d’or roux et une couronne de roses dorées, qui posait la main sur sa tête. C’était un large bâtiment de pierre à deux étages, avec de hautes fenêtres même jusque sous les tuiles rouges du toit. Il le contourna jusqu’à la cour de l’écurie où un personnage au visage chevalin, en gilet de cuir qui aurait difficilement pu être plus dur que sa peau, prit les rênes de sa monture. Il eut l’impression de se rappeler qui c’était. Oui. Ramey.
« Eh bien, du temps a passé, Ramey. » Mat lui lança un marc d’argent. « Vous vous souvenez de moi, n’est-ce pas ?
— Je ne peux pas dire que je… », commença Ramey qui aperçut l’éclat de l’argent où il s’attendait à du cuivre ; il toussa et son bref signe de tête se changea en quelque chose combinant une main qui se porte au front et une brusque courbette. « Voyons, bien sûr, mon jeune Maître. Pardonnez-moi. M’était sorti de l’esprit. Ma tête pas bonne pour les gens. Bonne pour les chevaux. Je m’y connais en chevaux, soyez-en sûr. Un bel animal, jeune Maître. J’en prendrai grand soin, n’ayez crainte. » Il débita cela rapidement, sans laisser à Mat le temps de placer un mot, puis entraîna rapidement le hongre dans l’écurie avant d’être obligé d’avoir à dire le nom de Mat.
Avec une grimace de déplaisir, Mat fourra le gros rouleau de fusées sous son bras et hissa sur son épaule le reste de ses biens. Incapable de me distinguer d’avec l’ongle des orteils d’Aile-de-Faucon, ce garçon. Un homme musclé, à la masse imposante, était assis sur un tonneau à côté de la porte de la cuisine, grattant avec douceur derrière l’oreille un chat noir et blanc accroupi sur son genou. Il examina Mat avec des yeux aux paupières lourdes, et en particulier le bâton sur son épaule, mais il n’interrompit pas ses caresses. Mat sentit qu’il le reconnaissait mais fut incapable de retrouver son nom. Il ne dit rien en franchissant le seuil de la porte, et l’homme non plus. Aucune raison qu’ils se souviennent de moi. Probable que de sacrées Aes Sedai viennent ici chercher des gens tous les jours.