Perrin se passa la main à travers sa chevelure touffue. « Je… Quoi que ce soit qui nous pousse ou nous entraîne, je sais qui est l’ennemi, Rand.
— Ba’alzamon », murmura Rand. Un nom ancien pour le Ténébreux. Dans la langue trolloque, il signifiait Cœur des Ténèbres. « Et je dois l’affronter, Perrin. » Ses yeux se fermèrent dans une grimace moitié sourire moitié crispation de souffrance. « Que la Lumière m’assiste, la moitié du temps je souhaite que cela se produise maintenant, pour en finir, et l’autre moitié… Combien de fois puis-je réussir à… Ô Lumière, cela m’attire tellement. Qu’arrivera-t-il si je ne peux pas… si je… » Le sol trembla.
« Rand ? » dit Perrin d’un ton soucieux.
Rand frissonna ; en dépit du froid, il y avait de la sueur sur son visage. Ses yeux étaient toujours étroitement clos. « Oh ! Lumière, gémit-il, l’attirance est si forte. »
Soudain la terre se souleva sous Perrin, et la vallée résonna d’un énorme grondement. On aurait dit que le sol avait été tiré brutalement de dessous ses pieds. Il tomba – ou la terre bondit à sa rencontre. La vallée trembla comme si une main énorme avait plongé du ciel pour l’arracher à la montagne. Perrin se cramponna au sol tandis que celui-ci tentait de le faire rebondir comme une balle. Des cailloux devant lui sautèrent et retombèrent, et la poussière s’éleva par vagues.
« Rand ! » Son hurlement fut perdu dans le mugissement furieux.
Rand était debout la tête rejetée en arrière, les paupières toujours étroitement fermées. Il ne semblait pas affecté par les secousses du sol qui l’inclinaient tantôt sous un angle tantôt sous un autre. Il ne perdit pas l’équilibre une seconde, quel que fût le ballottement auquel il était soumis. Perrin ne l’aurait pas affirmé, bouleversé comme il l’était, mais il eut l’impression que Rand souriait d’un sourire triste. Les arbres s’agitaient à la façon de fléaux et le lauréole se fendit soudain en deux, la plus grande partie de son tronc s’abattant à moins de trois pas de Rand. Il ne le remarqua pas plus qu’il n’avait conscience du reste.
Perrin s’efforça péniblement d’emplir ses poumons. « Rand, pour l’amour de la Lumière ! Rand, arrête ! »
Aussi brusquement que cela s’était déclenché, ce fut fini.
Une branche affaiblie se détacha d’un chêne rabougri avec un craquement sonore. Perrin se releva lentement, en toussant. De la poussière flottait en l’air, particules scintillantes dans les rayons du soleil couchant.
Rand regardait à présent dans le vide, la poitrine haletante comme s’il avait couru pendant trois lieues. Pareil phénomène ne s’était encore jamais produit, ni rien lui ressemblant tant soit peu.
« Rand, dit Perrin d’une voix prudente, qu’est-ce… »
Rand semblait toujours regarder dans le vide. « Il est toujours là. Qui m’appelle. Qui m’attire. Le saidin. La partie masculine de la Vraie Source. Parfois, je ne peux m’empêcher de chercher à l’atteindre. » Il esquissa le geste de cueillir quelque chose en l’air et reporta son regard sur son poing fermé. « Je sens la souillure avant même que le contact s’établisse. La corruption du Ténébreux. Comme une mince couche d’abomination qui s’efforce de masquer la Lumière. Cela me retourne l’estomac, mais je ne peux pas me retenir. J’en suis incapable ! Seulement, parfois, je cherche ce contact et c’est comme d’essayer d’attraper de l’air. » Sa main vide s’ouvrit et il eut un rire amer. « Et si cela arrive quand se déclenchera la Dernière Bataille ? Si je ne rencontre rien quand je voudrais atteindre le saidin ?
— En tout cas, tu as attrapé quelque chose, cette fois-ci, dit Perrin d’une voix enrouée. Qu’est-ce que tu faisais ? »
Rand regarda autour de lui comme s’il apercevait les choses pour la première fois. Le lauréole abattu et la branche brisée. Les dégâts, Perrin le constata, étaient étonnamment restreints. Il s’était attendu à des failles béantes dans la terre. Le mur d’arbres semblait presque intact.
« Ce n’était pas mon intention. Cela s’est passé comme si en essayant de tourner une cannelle je l’avais arrachée entièrement du tonneau. Le saidin… il m’a envahi. J’ai dû le renvoyer quelque part avant qu’il me consume, mais je… je ne voulais pas cela. »
Perrin secoua la tête. À quoi bon lui dire de s’efforcer de ne pas recommencer ? Il en sait à peine plus que moi sur ce qu’il fait. Il se contenta de : « Il y en a suffisamment qui souhaitent te voir mort – et nous autres avec – sans que tu exécutes le travail pour eux. » Rand n’eut pas l’air d’entendre. « Mieux vaut retourner au camp. La nuit va bientôt tomber et je ne sais pas si tu es comme moi, mais j’ai faim.
— Comment ? Oh ! pars donc devant, Perrin. Je te suis dans une minute. J’ai envie de rester seul encore un peu. »
Perrin hésita, puis se dirigea à regret vers la fissure dans la paroi du vallon. Il s’arrêta quand Rand reprit la parole.
« Rêves-tu quand tu dors ? De bons rêves ?
— Quelquefois, répondit Perrin avec circonspection. Je ne me rappelle pas grand-chose de ce que je rêve. » Il avait appris à protéger sa faculté de rêver.
« Ils sont toujours là, les rêves », reprit Rand, si bas que c’est à peine si Perrin l’entendit. « Peut-être nous préviennent-ils. D’événements réels. » Il se tut, méditatif.
« Le dîner est prêt », dit Perrin, mais Rand était absorbé par ses pensées. Finalement, Perrin tourna les talons et le laissa planté là.
3
Des nouvelles de la Plaine
Une partie de la fissure était plongée dans le noir, car les secousses de la terre avaient fait s’effondrer à un endroit dans le haut une des parois contre l’autre. Perrin leva les yeux et sonda l’obscurité avec circonspection avant de se hâter de passer sous le fragment de roche, mais celui-ci semblait solidement calé. L’espèce de picotement au fond de son esprit se manifesta de nouveau, plus fort que jamais. Non, que je sois brûlé ! Non ! La sensation disparut.
Quand il sortit à l’air libre au-dessus du camp, la cuvette était emplie d’ombres bizarres projetées par le soleil qui baissait. Debout devant son chalet, Moiraine regardait en direction de la fissure. Il s’arrêta net. C’était une svelte femme aux cheveux noirs, qui lui arrivait juste à l’épaule et jolie, avec cette qualité d’éternité de toutes les Aes Sedai qui ont œuvré pendant un temps avec le Pouvoir Unique. Il était incapable de lui donner un âge, avec son visage trop lisse pour compter de nombreuses années et ses yeux sombres trop sages pour appartenir à la jeunesse. Sa robe de soie bleu foncé était en désordre et poussiéreuse, et des mèches folles jaillissaient de sa chevelure ordinairement bien coiffée. De la poussière lui maculait la figure.
Il baissa les yeux. Elle était au courant en ce qui le concernait – elle ainsi que Lan, eux seuls de tout le camp – et il n’aimait pas son expression compréhensive quand elle regardait ses yeux. Des yeux jaunes. Un jour, peut-être, il se sentirait le courage de lui demander ce qu’elle savait. Une Aes Sedai devait en savoir plus que lui. Toutefois, ce n’était pas le moment. Cela ne semblait jamais le bon moment. « Il… il ne voulait pas… C’était un accident.
— Un accident », répéta-t-elle d’une voix neutre, puis elle secoua la tête et disparut à l’intérieur du chalet. Dont la porte se rabattit avec un certain fracas.
Perrin respira à fond et continua à descendre vers les feux de cuisine. Il y aurait une autre discussion entre Rand et l’Aes Sedai, demain sinon ce soir.
Une demi-douzaine d’arbres gisaient sur les pentes de la cuvette, leurs racines arrachées au sol en soulevant des arches de terre. Une piste d’humus raclé et labouré conduisait au bord du torrent et à un rocher qui ne s’y trouvait pas auparavant. Une des huttes sur la pente opposée s’était effondrée lors des secousses et la plupart des guerriers du Shienar s’affairaient autour à la reconstruire. Loial se trouvait parmi eux. L’Ogier était en mesure de ramasser un tronçon de bille de bois qu’il aurait fallu quatre hommes pour soulever. De temps en temps parvenaient jusqu’en bas les jurons d’Uno.