Ses doigts glissèrent hors d’un creux peu profond, son équilibre fut déstabilisé et il perdit la prise où s’était calé son pied gauche. Avec un « ah » de surprise, il réussit à attraper de justesse le haut du mur et s’y hissa à la force des bras. Il y resta étendu un moment, la respiration haletante. La chute n’aurait pas été tellement longue mais assez pour lui rompre le cou. Quel idiot de laisser vagabonder mon esprit comme ça. Failli me tuer de cette façon sur ces falaises. C’était il y a bien longtemps. De toute façon, sa mère avait déjà dû jeter ces choses-là. Avec un dernier coup d’œil à droite et à gauche pour s’assurer que personne ne l’avait vu – la portion de rue en courbe au-dessous de lui était toujours déserte – il sauta à l’intérieur du domaine royal.
C’était un grand jardin, avec des allées dallées à travers des tapis de gazon au milieu des arbres, et des ceps de vigne enveloppant des treilles au-dessus des allées. Et, partout, des fleurs. Des corolles blanches couvrant les poiriers, des pétales roses et blancs émaillant les pommiers. Des roses de toutes les couleurs, en forme de soleil d’or étincelant, des « Gloire d’Emond » pourpres et bon nombre qu’il ne sut pas identifier. Certaines ne lui paraissaient pas réelles. Il y en avait une aux pétales bizarres écarlate et or dont on aurait presque dit des oiseaux, et une autre ne différait guère des tournesols à part que ses fleurs avaient plus de deux pieds de large et une tige aussi haute qu’un Ogier.
Des bottes crissèrent sur les dalles et il s’accroupit contre le mur derrière un buisson comme deux gardes passaient, leurs longs cols blancs tombant sur leurs cuirasses. Ils ne jetèrent pas le moindre coup d’œil dans sa direction et il sourit intérieurement. La chance. Avec juste un peu de chance, ils ne me verront pas avant que j’aie remis ce sacré machin à Morgase.
Il se faufila dans le jardin telle une ombre, comme s’il traquait des lapins, se figeant près d’un arbuste ou s’aplatissant contre un tronc d’arbre quand il entendait des bottes. Deux autres paires de soldats passèrent, arpentant les allées, la seconde assez près pour pouvoir, en deux pas, leur pointer un doigt dans le dos. Tandis qu’ils disparaissaient parmi les arbres et les fleurs, il cueillit une corolle de flamboyant rouge intense et piqua la fleur aux pétales onduleux dans ses cheveux avec un sourire. C’était aussi amusant que de faucher des tartes aux pommes le dimanche, et plus facile. Les femmes surveillaient toujours de près leurs pâtisseries ; ces abrutis de soldats ne quittaient pas des yeux les dalles de l’allée.
Il ne tarda pas à se trouver contre un mur blanc du Palais et commença à le longer en se dissimulant derrière une rangée de rosiers blancs en fleur grimpant sur des cadres à lattes, en quête d’une porte. Il y avait des quantités de hautes fenêtres cintrées juste au-dessus de sa tête, mais il jugea peut-être plus difficile de s’expliquer s’il était découvert entrant par une fenêtre plutôt qu’arpentant un couloir. Deux autres soldats survinrent et il s’immobilisa ; ils allaient passer à trois pas de lui. Il entendait des voix provenant de la fenêtre au-dessus de lui, deux voix d’hommes, juste assez fortes pour qu’il distingue leurs paroles.
« … en route pour Tear, Grand Maître. » L’homme paraissait effrayé et obséquieux.
« Qu’elles ruinent ses projets, si elles le peuvent. » Cette voix-là était plus grave et plus ferme, un homme habitué à commander. « Il n’aura que ce qu’il mérite si trois jeunes femmes sans formation peuvent l’emporter sur lui. Il a toujours été un imbécile et il l’est encore. Y a-t-il des nouvelles du garçon ? C’est lui qui peut nous anéantir tous.
— Non, Grand Maître. Il a disparu. Mais, Grand Maître, une des jeunes femmes est la rejetonne de Morgase. »
Mat se retourna à demi, se reprit. Les soldats se rapprochaient, ils ne semblaient pas avoir remarqué son sursaut à travers l’épais réseau des tiges de rosier. Avancez, espèce d’abrutis ! Passez que je puisse voir qui est ce sacré bonhomme ! Il avait perdu une partie de la conversation.
« … a toujours été beaucoup trop impatient depuis qu’il a reconquis sa liberté, disait la voix grave. Il n’a jamais compris que les meilleurs plans prennent du temps pour mûrir. Il veut le monde en un jour et Callandor par-dessus le marché. Que le Puissant Seigneur l’emporte ! Il est capable de capturer la jeune fille et de tenter de l’utiliser. Et cela risquerait de compromettre mes projets.
— Comme vous le dites, Grand Maître. Donnerai-je instruction d’enlever la jeune fille à Tear ?
— Non. Cet imbécile le prendrait comme une action contre lui s’il était au courant. Et qui sait ce qu’il choisit de surveiller en dehors de l’épée ? Veillez à ce qu’elle meure discrètement, Comar. Que sa mort n’attire pas l’attention. » Son rire résonna comme un ample roulement de tonnerre. « Ces souillons ignorantes dans leur Tour auront du mal à la présenter après cette disparition. Ce serait aussi bien. Que ce soit vite exécuté. Promptement, avant qu’il ait le temps de s’emparer d’elle lui-même. »
Les deux soldats arrivaient presque à la hauteur de Mat ; il s’efforça par suggestion de forcer leurs pieds à presser le mouvement.
« Grand Maître, dit l’autre d’une voix hésitante, cela risque d’être difficile. Nous savons qu’elle est en route pour Tear, mais le navire sur lequel elle a voyagé a été découvert à Aringill et toutes les trois en avaient débarqué auparavant. Nous ne savons pas si elle est montée sur un autre bateau ou si elle est partie à cheval vers le sud. Et ce ne sera peut-être pas facile de la découvrir une fois qu’elle aura atteint Tear, Grand Maître. Peut-être que si vous…
— N’y a-t-il plus que des sots dans le monde, à présent ? riposta durement la voix grave. Croyez-vous que je puisse me déplacer dans Tear sans qu’il soit au courant ? Je n’ai pas l’intention d’entrer en lutte avec lui, pas maintenant, pas encore. Apportez-moi la tête de cette fille, Comar. Apportez-moi les trois têtes ou vous m’implorerez de prendre la vôtre !
— Oui, Grand Maître. Il en sera comme vous l’ordonnez. Oui. Oui. »
Les soldats passèrent dans un crissement de bottes, sans regarder à droite ni à gauche. Mat attendit seulement de voir leur dos avant de sauter pour agripper le large appui de fenêtre en pierre et se hisser assez haut pour regarder par la fenêtre.
Il remarqua à peine le tapis à franges du Tarabon étalé sur le sol, qui valait une grosse bourse d’argent. Une des larges portes sculptées se refermait. Un homme de haute taille, à la large carrure et à la poitrine puissante tendant la soie verte de sa tunique brodée d’argent, regardait la porte de ses yeux bleu foncé. Sa barbe noire était tondue court, avec une bande blanche sur le menton. L’un dans l’autre, il avait l’air d’un homme dur, et un homme habitué à commander.
« Oui, Grand Maître », dit-il soudain, et Mat faillit lâcher sa prise sur le rebord de la fenêtre. Il avait cru que ce devait être l’homme à la voix grave, mais c’était la voix obséquieuse qu’il entendait. Qui n’avait plus un accent servile, mais était bien la même. « Il en sera fait comme vous l’ordonnez, Grand Maître, reprit l’homme d’un ton amer. Je couperai moi-même la tête de ces trois jeunesses. Dès que j’aurai pu les trouver ! » Il franchit la porte à grands pas et Mat se laissa retomber sur le sol.