— Pourquoi veux-tu te renseigner sur lui ? questionna Thom. Basel, allez-vous, oui ou non, placer un palet ? » L’aubergiste soupira et plaqua un palet noir sur le damier, et le ménestrel secoua la tête.
« Eh bien, mon petit gars, il n’y a pas grand-chose à raconter. Il est venu de l’ouest au cours de l’hiver. De quelque part vers chez vous, je crois. Peut-être était-ce des Deux Rivières. J’ai entendu mentionner les montagnes.
— Nous n’avons pas de seigneurs dans les Deux Rivières, dit Mat. Peut-être y en a-t-il autour de Baerlon. Je ne sais pas.
— C’est possible, mon petit gars. Je n’avais jamais entendu parler de lui avant, mais je ne fréquente pas les seigneurs de la province. Arrivé alors que Morgase était encore à Tar Valon, oui, et que la moitié de la ville craignait que la Tour Blanche la fasse disparaître elle aussi. L’autre moitié ne voulait plus d’elle. Les émeutes ont recommencé, comme l’an dernier à la fin de l’hiver. »
Mat secoua la tête. « Je ne me soucie pas de la politique, Maître Gill. C’est Gaebril qui m’intéresse. » Thom le regarda en fronçant les sourcils et se mit à curer avec une paille le culot de sa pipe au long tuyau.
« Et c’est de Gaebril que je vous parle, mon gars, riposta Gill. Pendant les émeutes, il s’est constitué le chef de la faction soutenant Morgase – a été blessé pendant les bagarres, à ce que j’ai appris – et quand elle est revenue, il avait écrasé la révolte. Gareth Bryne n’aimait pas les méthodes de Gaebril – il peut se montrer très dur – mais Morgase était tellement contente de trouver l’ordre rétabli qu’elle l’a nommé au poste qu’Élaida avait coutume d’occuper. »
L’aubergiste se tut. Mat attendit qu’il continue, mais il resta muet. Thom remplit sa pipe de tabac qu’il tassa du pouce et présenta une allumette de papier à une petite lampe destinée à cet usage rangée sur la tablette de la cheminée.
« Quoi d’autre ? questionna Mat. Cet homme doit avoir une raison pour agir de cette façon. S’il épouse Morgase, serait-il roi si elle mourait ? Si Élayne était morte aussi, je veux dire ? »
Thom s’étrangla en allumant sa pipe et Gill éclata de rire. « L’Andor a une reine, mon gars. Toujours une reine. Si Morgase et Élayne décédaient toutes les deux – la Lumière nous en préserve – alors la plus proche parente de Morgase monterait sur le trône. Cette fois-ci du moins la question de savoir qui ne se pose plus – une cousine, Dame Dyelin – pas comme la Succession après la disparition de Tigraine. À cette époque, il a fallu un an avant que Morgase s’asseye sur le trône du Lion. Dyelin pourrait garder Gaebril comme conseiller, ou l’épouser pour cimenter la lignée – mais il y a peu de chance qu’elle s’y décide à moins que Morgase n’ait eu un enfant de lui – seulement même comme cela il serait Prince Consort. Pas plus. Grâces en soient rendues à la Lumière, Morgase est encore une jeune femme. Et Élayne est en bonne santé. Lumière ! La lettre ne disait pas qu’elle est malade, hein ?
— Elle se porte bien. » Pour le moment, du moins. « N’y a-t-il rien d’autre que vous puissiez me dire le concernant ? Vous n’avez pas l’air de l’aimer beaucoup. Pourquoi ? »
L’aubergiste réfléchit en fronçant les sourcils, se gratta le menton et secoua la tête. « Je suppose que le voir épouser Morgase ne me plairait pas, mais je ne sais franchement pas pourquoi. On dit que c’est quelqu’un de bien ; tous les nobles l’admirent. Je n’aime pas la plupart des gens qu’il a introduits chez les Gardes. Il y a eu trop de changements depuis qu’il est là, mais je ne peux pas le rendre responsable de tout. C’est seulement qu’apparemment trop de gens chuchotent dans les coins depuis son arrivée. On croirait que nous sommes tous des Cairhienins, tels qu’ils étaient avant cette guerre civile, tous en train de comploter et d’essayer d’obtenir l’avantage. Je ne cesse d’avoir des cauchemars depuis que Gaebril est là, et je ne suis pas le seul. Ridicule de s’en soucier, de ces rêves. C’est probablement causé par le souci pour Élayne et les intentions de Morgase en ce qui concerne la Tour Blanche, ainsi que les façons d’agir à la manière des Cairhienins qu’ont prises les gens. Je ne sais pas au juste. Pourquoi posez-vous toutes ces questions sur le Seigneur Gaebril ?
— Parce qu’il veut tuer Élayne, répliqua Mat, et Egwene avec Nynaeve en même temps. » Il ne voyait rien d’utile dans ce que Gill lui avait dit. Que la Lumière me brûle, je n’ai pas besoin de savoir pourquoi il veut leur mort. J’ai simplement à l’empêcher. Les deux hommes le dévisageaient de nouveau. Comme s’il était fou. De nouveau.
« Êtes-vous retombé malade ? dit Gill d’un ton soupçonneux. Je me rappelle que vous regardiez tout le monde de travers, la dernière fois. C’est cela ou alors vous voyez ça comme un bon tour à jouer. Vous m’avez l’air d’un farceur. S’il s’agit d’une plaisanterie, elle est détestable ! »
Mat esquissa une grimace. « Ce n’est pas une fichue plaisanterie. Je l’ai entendu ordonner à un dénommé Comar de couper la tête d’Élayne. Et celles d’Egwene et de Nynaeve pendant qu’il y était. Un homme de forte carrure, avec une bande blanche dans sa barbe.
— Cela ressemble au Seigneur Comar, commenta d’une voix lente Gill. C’était un bon soldat, mais on raconte qu’il a quitté les Gardes à cause d’une affaire de dés pipés. Non pas que personne le lui jette à la face ; Comar était une des plus fines lames de la Garde. Vous parlez sérieusement, n’est-ce pas ?
— Je pense que oui, Basel, intervint Thom. Je suis tout à fait convaincu qu’il parle sérieusement.
— Que la Lumière nous illumine ! Qu’a dit Morgase ? Vous l’avez avertie, n’est-ce pas ? Que la Lumière vous brûle, vous l’avez bien prévenue !
— Naturellement que je l’ai prévenue, répliqua Mat d’un ton sarcastique. Avec Gaebril debout là et elle qui le regardait comme un chien de manchon éperdu d’amour ! J’ai dit : “Je ne suis peut-être qu’un simple villageois qui vient de passer par-dessus votre mur il y a une demi-heure, mais j’ai déjà eu l’occasion d’apprendre que votre conseiller de confiance qui est là, celui dont vous semblez amoureuse, a l’intention d’assassiner votre fille.” Par la Lumière, voyons, c’est moi qu’elle aurait ordonné de décapiter !
— Elle l’aurait pu, effectivement. » Thom contempla les fines ciselures ornant le fourneau de sa pipe et tirailla sur une de ses moustaches. « Sa colère se déclenche aussi soudainement que la foudre et se révèle deux fois plus dangereuse.
— Vous le savez mieux que personne, Thom », commenta Gill distraitement. Le regard perdu dans le vide, il fourrageait des deux mains dans ses cheveux grisonnants. « Il y a sûrement quelque chose qui soit dans mes possibilités. Je n’ai pas manié une épée depuis la Guerre des Aiels, mais… bah, cela ne servirait à rien. Je me retrouverais tué sans obtenir aucun résultat. Pourtant, il faut que j’agisse d’une manière ou d’une autre.
— Par la rumeur. » Thom se frotta du doigt le côté du nez ; il avait l’air d’étudier le plateau de mérelles tout en se parlant à lui-même. « Personne ne peut empêcher les rumeurs de parvenir aux oreilles de Morgase et si elle en entend une assez fort, elle se mettra à se poser des questions. La rumeur est la voix du peuple et la voix du peuple profère souvent la vérité. Morgase ne l’ignore pas. Il n’y a pas un homme vivant sur cette terre pour qui je parierais contre elle en matière du Jeu. Amour ou pas amour, une fois que Morgase se mettra à examiner de près Gaebril, il sera incapable de lui dissimuler jusqu’à ses cicatrices d’enfant. Et si elle acquiert la certitude qu’il veut du mal à Élayne » – il plaça un palet sur le damier ; au premier coup d’œil, la position choisie paraissait curieuse, mais Mat comprit qu’en trois autres coups un tiers des palets de Gill seraient pris au piège – « le Seigneur Gaebril aura de très belles funérailles.