Pieds et torses nus, des marins lançaient des amarres à des hommes sur la jetée de pierre qui s’avançait dans le fleuve ; les dockers avaient l’air de porter de longs gilets de cuir à la place de chemises. Les rames avaient déjà été rentrées, sauf une paire qui empêchait le bateau de tosser trop fort contre le quai en s’approchant. Les dalles plates du quai étaient humides ; l’atmosphère était imprégnée de cette humidité qui subsiste juste après une chute de pluie, et c’était légèrement apaisant. Le roulis avait cessé depuis quelque temps, elle s’en rendit compte, mais son estomac en gardait le souvenir. Le soleil plongeait vers l’ouest. Elle s’efforça de ne pas penser au repas du soir.
« Très bien, Capitaine Caninn », dit-elle avec le maximum de dignité dont elle fut capable. Il ne prendrait pas ce ton-là si je portais mon anneau, alors même que je vomirais sur ses bottes. Elle frissonna à cette idée.
Son anneau au Grand Serpent et la bague torse du ter’angreal étaient maintenant suspendus à un lien de cuir autour de son cou.
La bague de pierre était fraîche sur sa peau – presque assez pour neutraliser la chaleur humide de l’air – mais, ceci mis à part, elle avait constaté que plus elle utilisait le ter’angreal, plus elle souhaitait son contact, sans escarcelle ou étoffe entre elle et lui.
Le Tel’aran’rhiod ne lui révélait toujours pas grand-chose qui lui soit utile dans l’immédiat. Parfois, il y avait de brèves apparitions de Rand, de Mat ou de Perrin, et des apparitions plus longues dans ses propres rêves sans le ter’angreal, mais rien dont elle pouvait tirer un sens. Les Seanchans, auxquels elle refusait de penser. Des cauchemars d’un Blanc Manteau plaçant Maître Luhhan comme appât au milieu d’un énorme piège à mâchoires. Pourquoi Perrin aurait-il un faucon sur l’épaule, et en quoi était-ce important qu’il choisisse entre cette hache dont il était armé maintenant et un marteau de forgeron ? Que signifiait que Mat joue aux dés avec le Ténébreux et pourquoi ne cessait-il de crier : « J’arrive ! » et pourquoi croyait-elle dans ce rêve qu’il s’adressait à elle ? Et Rand. Il s’avançait à pas de loup dans une obscurité totale vers Callandor, tandis que tout autour de lui six hommes et cinq femmes marchaient, certains à sa poursuite et d’autres ne se préoccupant pas de lui, certains essayant de le guider vers la scintillante épée de cristal et certains s’efforçant de l’empêcher de l’atteindre, paraissant ne pas savoir où il était ou seulement le voir par éclairs. Un des hommes avait des yeux de feu et il voulait la mort de Rand avec une énergie désespérée qu’elle pouvait presque sentir. Elle pensait le connaître. Ba’alzamon. Mais qui étaient les autres ? Rand, de nouveau dans cette salle sèche et poussiéreuse, avec ces petites créatures qui se glissaient sous sa peau. Rand affrontant une horde de Seanchans. Rand tenant tête à elle-même et aux femmes qui l’accompagnaient, et l’une de celles-là étant une Seanchane. C’était trop déroutant. Il fallait qu’elle arrête de songer à Rand et aux autres et concentre son esprit sur ce qui l’attendait. Qu’a en tête l’Ajah Noire ? Pourquoi je ne rêve rien à son sujet ? Par la Lumière, pourquoi ne puis-je apprendre à plier ce ter’angreal à ma volonté ?
« Débarquez les chevaux, Capitaine, dit-elle à Caninn. Je vais prévenir Maîtresse Maryim et Maîtresse Caryla. » C’était Nynaeve – Maryim – et Élayne – Caryla.
« J’ai envoyé un homme les avertir, Maîtresse Joslyne. Et vos bêtes seront sur le quai dès que mes matelots auront gréé un mât de charge. »
Il avait l’air très content de se débarrasser d’elles. L’idée vint à Egwene de lui dire qu’il n’y avait pas urgence, mais elle la rejeta immédiatement. Les balancements de La Flèche filante avaient peut-être cessé, mais elle voulait retrouver de la terre ferme sous ses pieds. Tout de suite. Néanmoins, elle prit le temps de caresser le nez de Brume et de laisser la jument grise lui fourrer ses naseaux dans la paume, pour montrer à Caninn qu’elle n’était pas pressée.
Nynaeve et Élayne apparurent à l’échelle montant des cabines, chargées de leurs baluchons et de leurs sacoches de selle, Élayne presque aussi chargée de Nynaeve en supplément. Quand Nynaeve vit qu’Egwene les regardait, elle s’écarta de la Fille-Héritière et parcourut sans aide le reste du chemin jusqu’à l’endroit où des matelots installaient une passerelle étroite aboutissant au quai. Deux hommes d’équipage vinrent fixer une ventrière en toile autour de la panse de Brume, et Egwene descendit précipitamment chercher ses affaires. Quand elle remonta, sa jument était déjà sur le quai et la jument rouanne d’Élayne pendillait dans la ventrière de toile à mi-chemin du sol.
Pendant un moment après que ses pieds furent posés sur le sol, tout ce qu’elle ressentit fut du soulagement. Ici, ni roulis ni tangage. Puis elle commença à regarder cette cité qu’elles avaient eu tant de peine à atteindre.
Des entrepôts en pierre se dressaient derrière toute la longueur des quais, et il y avait apparemment bon nombre de bateaux, grands et petits, amarrés aux quais ou ancrés dans le fleuve. Elle se détourna vivement des bateaux. Tear avait été construite sur un terrain plat, avec à peine une légère élévation de terrain. Par des rues boueuses, non pavées, entre les entrepôts, elle apercevait des maisons, des auberges et des tavernes en bois et en pierre. Leurs toits d’ardoises ou de tuiles avaient des angles curieusement aigus, et quelques-uns se dressaient en pointe. Au-delà, elle distinguait un grand rempart de pierre gris foncé, et derrière lui le sommet de tours avec des balcons circulaires en haut et des palais aux coupoles blanches. Ces dômes étaient à pans carrés et le sommet des tours avait l’air pointu, comme certains toits à l’extérieur du rempart. Au total, Tear était bien aussi vaste que Caemlyn ou que Tar Valon et, sinon aussi belle que l’une ou l’autre, elle comptait néanmoins parmi l’une des villes importantes. Toutefois, Egwene eut du mal à s’attacher à regarder autre chose que la Pierre de Tear.
Elle l’avait entendu mentionner dans des récits, avait entendu dire que c’était la plus belle forteresse de la terre et la plus ancienne, la première construite après la Destruction du Monde, pourtant rien ne l’avait préparée à ce qu’elle voyait. Au début, elle crut que c’était une énorme colline de pierre grise ou une petite montagne aride couvrant des centaines d’acres, sa longueur allant de l’Erinin sur la rive gauche à travers le rempart et dans la ville. Même après avoir aperçu l’immense bannière flottant à sa cime extrême – trois croissants de lune blancs en oblique sur un champ mi-parti rouge et or ; une bannière claquant à trois cents pas au moins au-dessus du fleuve, cependant de dimensions telles qu’elle était nettement déchiffrable à cette hauteur – même après qu’Egwene eut distingué créneaux et tours, c’était difficile de croire que la Pierre de Tear avait été bâtie plutôt que creusée dans une montagne déjà existante.
« Faite avec le Pouvoir », murmura Élayne. Elle aussi contemplait la Pierre. « Des flux de Terre tissés pour extirper la pierre hors du sol, d’Air pour l’apporter de tous les coins du monde, et des flux de Terre et de Feu pour l’amalgamer d’une seule pièce sans fissure, joint ou mortier. Atuan Sedai dit que la Tour ne serait plus capable de réaliser cela, aujourd’hui. Bizarre, étant donné ce que les Puissants Seigneurs de Tear éprouvent à l’égard du Pouvoir, maintenant.