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Les hommes portaient une culotte ample, en général serrée à la cheville. Une poignée seulement avaient des surcots, longs vêtements sombres étroitement ajustés aux bras et à la poitrine puis s’évasant au-dessous de la taille. Il y avait plus d’hommes en souliers bas qu’en bottes, mais la plupart marchaient pieds nus dans la boue. Bon nombre n’avaient ni surcot ni chemise et leur culotte était retenue à la taille par une large ceinture-écharpe quelquefois de couleur et souvent sale. Certains étaient coiffés de larges chapeaux de paille coniques et quelques-uns de bonnets en étoffe qui retombaient d’un côté de la figure. Les robes des femmes avaient de hauts cols montant jusqu’au menton et leur ourlet s’arrêtait à la cheville. Beaucoup avaient de courts tabliers de couleurs claires, parfois deux ou trois, chacun plus petit que celui du dessous, et la majeure partie avaient les mêmes chapeaux de paille que les hommes mais teints de façon à s’assortir aux tabliers.

C’est sur une femme qu’Egwene remarqua pour la première fois comment ceux qui avaient des souliers s’accommodaient de la boue. Cette femme avait de petites plates-formes de bois fixées à la semelle de ses chaussures, les soulevant de deux paumes au-dessus de la boue ; elle avançait comme si ses pieds se posaient solidement en terrain ferme. Ensuite, Egwene en vit d’autres munis de ces plates-formes, des hommes aussi bien que des femmes. Certaines parmi les femmes allaient pieds nus, mais pas en aussi grand nombre que les hommes.

Elle se demandait quelles boutiques pouvaient bien vendre ces plates-formes quand Nynaeve engagea soudain sa monture noire dans une venelle entre une longue maison étroite d’un étage et la boutique aux murs de pierre d’un potier. Egwene échangea un coup d’œil avec Élayne – la Fille-Héritière haussa les épaules – puis elles suivirent. Egwene ne savait pas où allait Nynaeve ni pourquoi et elle se promettait d’avoir une explication avec elle sur le sujet – mais elle n’avait pas non plus l’intention de se retrouver séparée d’elle.

La venelle s’arrêtait net dans une petite cour derrière la maison, fermée par les bâtiments qui l’entouraient. Nynaeve avait déjà mis pied à terre et attaché ses rênes à un figuier, d’où l’étalon ne pouvait pas atteindre les verdures poussant dans un potager qui occupait la moitié de cette cour. Des dalles avaient été posées à la file pour servir de chemin jusqu’à la porte de derrière. Nynaeve se dirigea à grands pas vers la porte et frappa.

« Qu’est-ce que c’est ? ne put s’empêcher de demander Egwene. Pourquoi nous arrêtons-nous ici ?

— N’as-tu pas vu les simples dans les fenêtres de devant ? » Nynaeve frappa de nouveau.

« Les simples ? répéta Élayne.

— Une Sagesse », lui expliqua Egwene en descendant de sa selle et attachant Brume à côté du moreau. Gaidin n’est pas un nom qui convient pour un cheval. Croit-elle que je ne sais pas pour qui elle l’a choisi ? « Nynaeve s’est trouvé une Sagesse, une Déchiffreuse ou l’appellation qui leur est donnée ici. »

Une femme entrebâilla juste assez la porte pour jeter dehors un regard soupçonneux. Au premier abord, Egwene pensa qu’elle était plantureuse, mais alors la femme ouvrit complètement le battant. Elle était certes bien en chair mais sa façon de se mouvoir dénotait qu’il y avait des muscles par-dessous. Elle semblait aussi robuste que Maîtresse Luhhan, et certains au Champ d’Emond prétendaient qu’Alsbet Luhhan était presque aussi forte que son mari. Ce qui n’était pas exact mais pas tout à fait faux non plus.

« En quoi puis-je vous être utile ? » demanda cette femme avec l’accent de l’Amyrlin. Ses cheveux gris étaient coiffés en boucles épaisses qui pendaient de chaque côté de sa tête, et ses trois tabliers étaient dans des tons de vert, chacun légèrement plus foncé que celui du dessous, mais même le dernier placé par-dessus les autres avait une teinte claire. « Laquelle d’entre vous a besoin de moi ?

— Moi, dit Nynaeve. Il me faudrait quelque chose pour un estomac à l’envers. Et peut-être aussi à l’une de mes compagnes. Toutefois si nous sommes venues au bon endroit ?

— Vous n’êtes pas de Tear, reprit la femme. J’aurais dû m’en rendre compte à votre manière de vous habiller, avant que vous ouvriez la bouche. On m’appelle Mère Guenna. On m’appelle aussi une Sagette, mais je suis assez âgée pour ne pas me fier à cette sagesse pour calfater une couture de navire. Entrez, je vais vous donner quelque chose pour votre estomac. »

C’était une cuisine impeccable, bien que pas grande, avec des pots de cuivre accrochés au mur et des herbes sèches et des saucisses aux poutres du plafond. Plusieurs hautes armoires en bois clair avaient, sculptée sur leurs portes, une espèce de grande graminée. La table était presque blanche à force d’avoir été récurée et le dossier des chaises était orné de sculptures de fleurs. Une marmite de soupe sentant le poisson mijotait sur le fourneau de pierre où chauffait aussi une bouilloire dont le bec commençait juste à émettre de la vapeur. Il n’y avait pas de feu dans l’âtre de pierre, ce dont Egwene fut plus que reconnaissante ; le fourneau augmentait suffisamment la température, bien que Mère Guenna semblât ne pas y être sensible. De la vaisselle était alignée sur la tablette de la cheminée et d’autres assiettes étaient rangées en piles bien nettes sur des étagères de chaque côté. Quant au sol, on aurait dit qu’il venait d’être balayé.

Mère Guenna ferma la porte derrière elles et, tandis qu’elle traversait la cuisine en direction de ses armoires, Nynaeve demanda : « Quelle infusion me donnerez-vous ? De la feuille-à-sores ou de la racine-de-myrtille ?

— Oui, si j’en avais eu de l’une ou de l’autre. » Mère Guenna fouilla dans ses rayonnages pendant un instant puis revint avec un pot de grès. « Comme je n’ai pas eu le temps de glaner ces derniers temps, je vous administrerai une infusion de feuilles de blanc-de-marais.

— Je ne connais pas cela, commenta Nynaeve avec lenteur.

— Le résultat est aussi bon qu’avec la feuille-à-sores, mais cette plante-là a un goût piquant que certains n’aiment guère. » La forte femme jeta une pincée de feuilles sèches réduites en miettes dans une tisanière bleue et remporta jusqu’au fourneau pour verser dessus de l’eau bouillante. « Ainsi vous pratiquez donc l’art de se servir des simples ? Asseyez-vous. » Elle indiqua la table d’une main tenant deux tasses bleues émaillées qu’elle avait prises sur la cheminée. « Asseyez-vous et nous parlerons. Laquelle d’entre vous a mal aussi à l’estomac ?

— Je vais bien, répondit Egwene d’un ton détaché en s’installant sur un siège. As-tu mal au cœur, Caryla ? » La Fille-Héritière secoua négativement la tête avec peut-être un brin d’agacement.

« Aucune importance. » Leur hôtesse aux cheveux gris versa pour Nynaeve une tasse de liquide sombre, puis s’installa en face d’elle, de l’autre côté de la table. « J’en ai préparé assez pour deux, mais la tisane de blanc-de-marais se conserve plus longtemps que le poisson salé. Plus la plante infuse, plus elle agit, mais elle devient également plus amère. C’est à décider lequel des deux doit primer, du besoin que l’on a de se remettre l’estomac en place ou de ce que la langue peut supporter. Buvez, jeune dame. » Au bout d’un instant elle remplit la seconde tasse et dégusta une gorgée. « Vous voyez ? Cela passera sans difficulté. »

Nynaeve souleva sa tasse, émettant un léger son de répugnance au premier contact avec le liquide. Cependant, quand elle reposa la tasse, son expression était sereine. « Juste un peu amer, peut-être. Dites-moi, Mère Guenna, aurons-nous encore longtemps à supporter cette pluie et cette boue ? »