« J’ai trois chambres vides là-haut, maintenant que mes filles sont toutes mariées. Mon mari, que la Lumière l’illumine, a disparu au cours d’une tempête dans les Doigts du Dragon voilà près de vingt ans. Pas besoin de parler de louer, si je décide de vous laisser utiliser les chambres. Si, Maryim. » Tournant son thé pour que le miel fonde, elle les examina de nouveau.
« Qu’est-ce qui vous décidera ? » demanda à mi-voix Nynaeve.
Ailhuin continua à remuer son thé, comme si elle avait oublié de boire. « Trois jeunes femmes, montant de beaux chevaux. Je ne m’y connais guère en matière de chevaux, mais ceux-là me paraissent, à moi, aussi beaux que ceux dont se servent les seigneurs et les dames. Vous, Maryim, êtes assez au courant de l’art d’utiliser les simples pour avoir déjà dû suspendre des herbes derrière votre fenêtre, ou en être à choisir où le pratiquer. Je n’ai jamais entendu parler d’une guérisseuse qui s’établisse trop loin de l’endroit où elle est née, mais à votre accent vous êtes née à une grande distance d’ici. » Elle jeta un coup d’œil à Élayne. « Il n’y a pas beaucoup de pays ou l’on voit des cheveux de cette couleur. Andor, je dirais, à votre façon de parler. Ces fols d’hommes parlent toujours de trouver une jeune fille d’Andor aux cheveux blonds. Ce que je veux savoir, c’est pourquoi. Vous fuyez quelque chose ? Ou vous courez après quelque chose ? Seulement, vous ne m’avez pas l’air de voleuses et je n’ai jamais entendu parler de trois femmes courant ensemble après le même homme. Alors expliquez-moi le pourquoi et si cela me plaît les chambres sont à vous. Au cas ou vous auriez envie de payer un écot quelconque, achetez un peu de viande de temps en temps. La viande est chère depuis que le commerce avec le Cairhien est interrompu. Mais d’abord le pourquoi, Maryim.
— Nous courons après quelque chose, Ailhuin, répondit Nynaeve. Ou plutôt après des gens. » Egwene s’astreignit à l’immobilité et espéra jouer son rôle aussi bien qu’Élayne qui dégustait son thé à petites gorgées comme si elle entendait parler chiffons. Egwene était persuadée que rien ou presque n’échappait aux yeux noirs d’Ailhuin Guenna. « Ils ont volé certaines choses, Ailhuin, poursuivit Nynaeve. Appartenant à ma mère. Et ils ont tué. Nous sommes ici pour veiller à ce que justice soit faite.
— Que brûle mon âme, dit leur massive hôtesse, n’avez-vous pas d’hommes dans votre famille ? Les hommes ne sont pratiquement bons qu’à soulever des poids lourds et à encombrer le chemin, la plupart du temps… et pour les baisers et le reste du même ordre, mais s’il y a une bataille à livrer ou un voleur à attraper, je dis qu’il faut leur en laisser le soin. L’Andor est aussi civilisé que le Tear. Vous n’êtes pas des Aielles.
— Il ne reste que nous, répliqua Nynaeve. Ceux qui auraient pu venir à notre place ont été tués. »
Les trois Aes Sedai assassinées, songea Egwene. Elles ne pouvaient pas appartenir à l’Ajah Noire. D’autre part, si elles n’avaient pas été massacrées, l’Amyrlin n’aurait pas été en mesure de leur accorder sa confiance. Nynaeve s’efforce de ne pas trahir ces fichus Trois Serments, mais elle n’en est pas bien loin.
« Aaah, dit tristement Ailhuin. Ils ont tué vos hommes ? Des frères, des maris, des pères ? » Des taches rouges s’épanouirent sur les pommettes de Nynaeve et leur vieille hôtesse se méprit sur la cause de son émotion. « Non, ne me le dites pas, ma petite. Je ne ramènerai pas à la surface un vieux chagrin. Qu’il reste au fond jusqu’à ce qu’il se soit dissous. Là, là, calmez-vous. » Il en coûta à Egwene un effort pour retenir un grognement de répugnance.
« Il faut que je vous explique ceci », reprit Nynaeve d’une voix tendue. Son visage était encore empourpré. « Ces assassins et ces voleurs sont des Amis du Ténébreux. Ce sont des femmes, mais aussi dangereuses qu’un guerrier armé d’une épée, Ailhuin. Si vous vous demandiez pourquoi nous ne cherchions pas une auberge, en voici la raison. Elles savent peut-être que nous les avons prises en chasse et peut-être nous guettent-elles. »
Et Ailhuin de faire fi de ces arguments avec un reniflement de dédain. « Des quatre personnes les plus redoutables que je connais deux sont des femmes qui n’ont jamais porté même un poignard et seulement un des hommes manie l’épée. Quant aux Amis du Ténébreux… Maryim, lorsque vous serez aussi âgée que moi, vous apprendrez que les faux Dragons sont dangereux, les scorpènes sont dangereux, les requins sont dangereux et les orages venus du sud qui éclatent subitement ; par contre, les Amis du Ténébreux sont des imbéciles. D’immondes imbéciles, mais imbéciles tout de même. Le Ténébreux est enfermé là où le Créateur l’a mis et ni Fetches ni féracrocs pour épouvanter les enfants ne l’en sortiront. Les imbéciles ne m’effraient pas à moins qu’ils ne manœuvrent le bateau où je m’embarque. Je suppose que vous n’avez aucune preuve à présenter aux Défenseurs de la Pierre ? Ce serait uniquement votre parole contre la leur ? »
Qu’est-ce qu’un « Fetch » ? se demanda Egwene. Ou aussi bien des « féracrocs ».
« Nous aurons la preuve quand nous les trouverons, répliqua Nynaeve. Elles auront les choses qu’elles ont volées et nous pouvons les décrire. Ce sont des objets datant de longtemps et de peu de prix sauf pour nous, et nos amis.
— Vous seriez surprise par la valeur que représentent les antiquailles, rétorqua ironiquement Ailhuin. Le père Leuese Mulan a remonté trois jattes et une tasse en pierre-à-cœur dans ses filets, l’an dernier, dans les Doigts du Dragon. Maintenant, au lieu d’une barque de pêche, il possède un navire marchand qui commerce sur le fleuve. Ce vieil idiot ne savait même pas ce qu’était ce qu’il avait découvert jusqu’à ce que je le lui dise. Très probablement, il y en reste encore juste à l’endroit d’où ont été repêchés ceux-là, mais Leuese était incapable de se rappeler l’emplacement. Je ne sais pas comment il a jamais réussi à ramener un poisson dans son filet. Après cela, la moitié des bateaux de pêche de Tear se sont rendus là-bas pendant des mois, traînant leurs chaluts à la recherche de la cuendillar, pas de grondins ou de soles, turbots ou autres poissons plats, et certains avaient à bord des seigneurs disant où tirer les filets. Voilà ce que peuvent valoir les vieilles choses si elles sont assez anciennes. Bon, j’ai décidé que vous avez besoin d’un homme dans cette affaire et je connais exactement celui qui convient.
— Qui ? dit vivement Nynaeve. Si vous pensez à un seigneur, à un des Puissants de Tear, rappelez-vous que nous n’avons pas de preuve à présenter tant que nous ne les avons pas retrouvées. »
Ailhuin rit jusqu’à en suffoquer. « Mon petit, personne du Maule, le quartier du port, ne connaît de Puissant Seigneur ou n’importe quelle catégorie de seigneur. Les vives-de-vase ne nagent pas dans les mêmes bancs que les flancs-argentés. Je vais vous amener l’homme dangereux de ma connaissance qui n’est pas homme d’épée, le plus dangereux des deux, d’ailleurs, Juilin Sandar est un traqueur-de-voleurs. Le meilleur de tous. Je ne sais pas comment cela se pratique en Andor, mais ici un traqueur-de-voleurs travaillera pour vous ou moi aussi bien que pour un seigneur ou un marchand, et par-dessus le marché demandera un salaire moindre. Juilin trouvera ces femmes pour vous si elles sont trouvables, évidemment, et vous rapportera votre bien sans que vous ayez à approcher ces Amies du Ténébreux. »
Nynaeve accepta comme si elle n’était pas encore entièrement convaincue, et Ailhuin fixa à ses souliers ces plates-formes – qu’elle appelait « socques » – puis sortit bien vite. Par une des fenêtres de la cuisine, Egwene la regarda partir, passant à côté des chevaux et tournant au coin de la maison, au bout de la venelle.