— Une gageure ! » Derne contempla avec stupeur la lourde bourse. L’autre exactement pareille était enfermée dans son coffre. « Il doit y avoir comme enjeu un sacré royaume !
— Plus que cela », répliqua Mat.
La pluie tombait à seaux sur le pont avec tant de violence qu’il ne voyait la passerelle que lorsque les éclairs crépitaient au-dessus de la ville ; le vacarme de cette averse torrentielle lui permettait à peine de s’entendre penser. Il apercevait toutefois des fenêtres éclairées dans une rue. Il devait y avoir des auberges, là-haut. Le capitaine n’était pas monté sur le pont pour les accompagner jusqu’à leur débarquement, et aucun membre de l’équipage n’était resté non plus sous la pluie. Mat et Thom descendirent seuls sur le quai de pierre.
Mat jura quand ses bottes s’enfoncèrent dans la boue de la rue, mais c’était inévitable, aussi continua-t-il, pressant autant que possible l’allure malgré ses bottes et le bout de son bâton qui collaient à chaque pas. L’air sentait le poisson, une odeur fétide malgré la pluie. « Nous trouverons une auberge, déclara-t-il d’une voix forte pour être entendu, puis je sortirai chercher.
— Par ce temps-là ? » cria en réponse Thom. La pluie coulait sur son visage, mais il se préoccupait de maintenir à couvert ses instruments davantage que sa figure.
« Comar a pu quitter Caemlyn avant nous. S’il avait un bon cheval au lieu des rosses juste bonnes à appâter les corbeaux que nous montions, il a pu descendre le fleuve depuis Aringill peut-être bien un jour entier avant nous, et je ne sais pas combien de temps nous avons rattrapé avec cet imbécile de Derne.
— Le trajet a été rapide, affirma Thom. Le Martinet mérite son nom.
— Quoi qu’il en soit, Thom, pluie ou pas, il faut que je le découvre avant qu’il trouve Egwene, Nynaeve et Élayne.
— Quelques heures de plus ne font pas grande différence, mon garçon. Il y a des centaines d’auberges dans une ville de la dimension de Tear. Il y en a peut-être des centaines d’autres encore en dehors des remparts, certaines petites avec pas plus d’une douzaine de chambres à louer, si minuscules que l’on passerait devant sans se rendre compte qu’elles étaient là. » Le ménestrel remonta le capuchon de sa mante, en se parlant à lui-même. « Les inspecter toutes demandera des semaines, mais cela prendra le même temps à Comar. Nous pouvons passer la nuit au sec. Tu ne risques rien à parier ce qui te reste de pièces de monnaie que Comar n’est pas dehors sous la pluie. »
Mat secoua la tête. Une minuscule auberge avec une douzaine de chambres. Avant de quitter le Champ d’Emond, la plus grande maison qu’il avait vue était l’Auberge de la Source du Vin. Il doutait que Bran al’Vere ait plus d’une douzaine de chambres à louer. Egwene habitait avec ses parents et ses sœurs dans les pièces de devant au premier étage. Que je brûle, parfois je pense qu’aucun de nous n’aurait jamais dû partir du Champ d’Emond. Mais Rand y avait été contraint, c’est certain, et Egwene serait probablement morte si elle n’était pas allée à Tar Valon. Maintenant, elle risque de mourir parce qu’elle y est allée. Il ne se sentait pas tenté de reprendre la vie à la ferme ; les vaches et les moutons, assurément, ne joueraient pas aux dés. Toutefois Perrin avait encore une chance de rentrer au bercail. Rentre chez toi, Perrin, se surprit-il à penser. Rentre pendant que tu le peux encore. Il se reprit. Idiot ! Pourquoi le voudrait-il ? Il songea à se coucher, mais en repoussa l’idée. Pas encore.
Des éclairs sillonnèrent le ciel, trois traits de foudre arborescents fulminant ensemble, jetant une lueur crue sur une maison étroite qui semblait avoir des bouquets d’herbes sèches suspendus derrière ses fenêtres et une boutique, hermétiquement fermée, mais une boutique de potier d’après les bols et assiettes de son enseigne. En bâillant, Mat courba les épaules sous la pluie battante et s’efforça d’extraire plus vite ses bottes de la fange collante.
« Je crois que je vais laisser de côté cette partie de la ville, Thom, cria-t-il. Toute cette boue et cette infecte odeur de poisson. Voyez-vous Nynaeve, Egwene – ou Élayne ! – élire d’habiter ici ? Les femmes aiment que les choses soient propres et en ordre, Thom, et sentent bon.
— Possible, mon garçon », marmotta Thom qui toussa ensuite. « Tu serais surpris par ce que les femmes sont capables de supporter. Toutefois, c’est possible. »
Tenant sa cape pour garder à l’abri le rouleau de fusées d’artifice, Mat pressa le pas. « Venez, Thom, je veux trouver Comar ou ces jeunes filles ce soir, l’un ou l’autre. »
Thom boitilla à sa suite, toussant de temps en temps.
Ils franchirent les vastes portes de la ville – non gardées étant donné la pluie – et Mat fut soulagé de sentir de nouveau des pavés sous ses pieds. Et au maximum à cinquante pas plus loin dans la rue se dressait une auberge, les fenêtres de sa salle commune déversant des flots de lumière, de la musique allant se perdre dans la nuit. Même Thom couvrit rapidement ces cinquante derniers pas, en dépit de sa boiterie.
Le Croissant Blanc avait un propriétaire dont la corpulence rendait étroitement ajustée au-dessous de la taille aussi bien qu’au-dessus sa longue tunique bleue, au contraire de celles de la plupart des clients assis dans les sièges au dossier bas devant les tables. Mat se dit que la culotte bouffante de l’aubergiste, serrée à la cheville au-dessus de souliers bas, devait être assez ample pour que deux hommes ordinaires y tiennent à l’aise, un dans chaque jambe. Les serveuses portaient des robes foncées, au col montant, et de courts tabliers blancs. Il y avait un garçon qui jouait du tympanon entre les deux cheminées au manteau de pierre. Thom l’examina d’un œil critique et secoua la tête.
L’aubergiste rebondi, Cavan Lopar de son nom, fut plus que satisfait de leur donner des chambres. Il fronça les sourcils devant leurs bottes boueuses, mais l’argent sorti de la poche de Mat – l’or n’abondait plus – et la cape de ménestrel aux petits panneaux d’étoffe de Thom déplissèrent son front grassouillet. Quand Thom dit qu’il donnerait un récital quelques soirées pour de modiques honoraires, les mentons de Lopar oscillèrent de plaisir. D’un homme de haute taille avec du blanc dans la barbe, il ne savait rien, non plus que de trois femmes répondant à la description de Mat. Ce dernier laissa tout dans sa chambre sauf sa cape et son bâton de combat, jetant juste un coup d’œil pour voir qu’il y avait un lit – dormir était tentant, mais il se refusa à y penser – puis il engloutit un ragoût épicé de poissons et ressortit précipitamment sous la pluie. Il fut surpris que Thom l’accompagne.
« Je croyais que vous vouliez être au sec, Thom. »
Le ménestrel tapota l’étui de sa flûte qu’il portait encore sous sa cape. Le reste de ses affaires se trouvait là-haut dans sa chambre. « Les gens parlent à un ménestrel, mon garçon. J’ai des chances d’apprendre quelque chose que l’on ne te dirait pas. Je ne tiens pas plus que toi à ce qu’il arrive du mal à ces jeunes filles. »
Il y avait aussi une auberge cent pas plus loin dans la rue noyée de pluie, du côté opposé, et une autre à deux cents pas au-delà, puis d’autres encore. Mat les explora au fur et à mesure, y faisant une apparition assez longtemps pour que Thom déploie son manteau et déclame un conte, puis laisse quelqu’un lui payer une coupe de vin après tandis que Mat s’enquérait à la ronde d’un homme avec une traînée de poils blancs dans sa barbe noire coupée ras et trois jeunes femmes. Il gagna quelques pièces aux dés, mais n’apprit rien et Thom non plus. Il était enchanté que le ménestrel ne semble absorber que quelques gorgées de vin à chaque auberge ; Thom avait été bien proche de l’abstinence sur le bateau, mais Mat n’était pas sûr qu’il ne se remettrait pas à s’enivrer une fois arrivé à Tear. Quand ils eurent visité deux douzaines de salles d’auberge, Mat se sentit comme du plomb sur les paupières. La pluie avait un peu diminué, mais elle tombait toujours en grosses gouttes régulières et, en même temps qu’elle avait perdu en violence, le vent avait fraîchi.