Mat se surprit à échanger un coup d’œil intrigué avec l’aubergiste. Puis l’un et l’autre regardèrent le cornet renversé sous la main de Thom. Il savait que Thom préparait un tour de sa façon – les ménestrels réalisaient toujours des choses impossibles comme manger du feu ou extirper de l’air un morceau de soie – mais il ne voyait pas ce que Thom pouvait faire alors qu’il le surveillait de près. Il dégaina le poignard qu’il portait à la ceinture et égratigna légèrement chaque dé, juste en travers du cercle des six points.
« Très bien » dit-il en les replaçant sur la table. Montrez-moi votre tour. »
Thom allongea la main pour ramasser les dés, puis les reposa un peu plus loin. « Cherche tes marques, mon garçon. »
Mat fronça les sourcils. La main de Thom était toujours sur le cornet renversé ; le ménestrel ne l’avait pas bougé ni n’en avait approché les dés de Mat. Il prit les dés… et cligna des paupières. Il n’y avait pas la moindre égratignure sur eux. L’aubergiste eut un haut-le-corps.
Thom retourna sa main libre, montrant cinq dés. « Tes marques sont sur ceux-ci. Voilà comment s’y prend Comar. C’est un jeu d’enfant, simple, toutefois je n’aurais jamais cru qu’il avait les doigts assez agiles pour réussir ce tour.
— Finalement, je ne crois pas que j’aimerais jouer aux dés avec vous », commenta Mat d’une voix lente. L’aubergiste regardait fixement les dés, mais pas comme s’il voyait une solution. « Appelez le Guet ou le nom que vous lui donnez ici, lui dit Mat. Faites-le arrêter. » Il ne tuera personne, une fois dans un cachot. Mais si elles sont déjà mortes ? Il s’efforça de ne pas y penser, néanmoins, l’idée s’ancra dans son esprit. Eh bien. Je m’arrangerai pour qu’il meure et Gaebril aussi, quoi qu’il en coûte ! Mais elles ne sont pas mortes, que la Lumière me brûle ! Je n’y crois pas !
L’aubergiste secouait la tête. « Moi ? Moi, dénoncer un négociant aux Défenseurs ? Ils n’inspecteraient même pas ses dés. Il n’aurait qu’un mot à dire et je me retrouverais enchaîné à draguer la vase des passes dans les Doigts du Dragon. Il pourrait me fendre en deux sur place et les Défenseurs déclareraient que je l’ai mérité. Peut-être s’en ira-t-il après un certain temps. »
Mat eut à son adresse une grimace sardonique. « Si je démontre sa tricherie, est-ce que ça suffira ? Appellerez-vous le Guet ou les Défenseurs ou je ne sais qui, à ce moment-là ?
— Vous ne comprenez pas. Vous êtes étranger. Même s’il est d’ailleurs, c’est un homme fortuné, important.
— Attendez ici, dit Mat à Thom. Je n’ai pas l’intention de le laisser toucher à Egwene et les autres, quel qu’en soit le prix. » Il bâilla en reculant avec son siège qui crissa sur le sol.
« Arrête, mon garçon », l’appela Thom à voix basse mais sur un ton pressant. Le ménestrel s’extirpa de son siège. « Que la Lumière te brûle, tu ne sais pas où tu mets les pieds ! »
Mat lui intima d’un geste de rester là et il se dirigea vers Comar. Personne n’avait relevé le défi du barbu qui examina Mat avec intérêt comme celui-ci accotait son bâton contre la table et s’asseyait.
Comar détailla l’habillement de Mat et eut un sourire déplaisant. « Vous voulez parier des sous de cuivre, paysan ? Je ne perds pas mon temps avec… » Il s’interrompit car Mat déposait une couronne andorane en or sur la table et lui bâillait au nez, sans aucun effort pour se couvrir la bouche. « Vous parlez peu, paysan, encore que vos manières auraient intérêt à s’améliorer, mais l’or a sa propre voix et nul besoin de bonnes manières. » Il agita le cornet de cuir dans sa main et jeta les dés. Il ricanait avant qu’ils s’immobilisent, trois couronnes et deux roses sur le dessus. « Vous ne battrez pas cela, paysan. Peut-être avez-vous encore dans ces guenilles d’autre or caché que vous avez envie de perdre ? Qu’est-ce que vous avez fait ? Volé votre maître ? »
Il tendit la main vers les dés, mais Mat les ramassa avant. Comar eut un éclair de colère dans les yeux et pourtant lui laissa prendre le cornet. Si les deux lancers de dés donnaient un résultat identique, ils recommenceraient jusqu’à ce qu’un des deux partenaires gagne. Mat sourit en agitant les dés. Il n’avait pas l’intention de donner à Comar une chance de les changer. S’ils obtenaient un jeu semblable trois ou quatre fois à la file – exactement semblable chaque fois – même ces Défenseurs écouteraient. La salle entière verrait ; les clients seraient obligés de confirmer sa parole.
Il répandit les dés sur la table. Ils rebondirent curieusement. Mat sentit… quelque chose… se déplacer. C’était comme si sa chance s’affolait. La salle donnait l’impression de se contorsionner autour de lui, tirant avec des fils sur les dés. Il ne savait trop pourquoi, il avait envie de regarder vers la porte, mais il garda les yeux fixés sur les dés. Ils s’immobilisèrent. Cinq couronnes. Les yeux de Comar avaient l’air prêts à lui jaillir des orbites.
« Vous perdez », dit Mat à mi-voix. Si sa chance le servait à ce point, peut-être était-il temps de l’exploiter à fond. Une voix intérieure lui soufflait de réfléchir, mais il était trop fatigué pour écouter. « Je crois que votre chance est à peu près épuisée, Comar. Si vous avez touché à un cheveu de ces jeunes femmes, elle l’est complètement.
— Je n’ai même pas trouvé… », commença Comar qui contemplait encore les dés, puis il redressa brusquement la tête. Son visage était devenu blême. « Comment connaissez-vous mon nom ? »
Il ne les avait pas trouvées, pas encore. Chance, douce chance, reste avec moi « Retournez à Caemlyn, Comar. Annoncez à Gaebril que vous n’avez pas pu les découvrir. Annoncez-lui qu’elles sont mortes. Racontez-lui n’importe quoi, mais quittez Tear ce soir. Si je vous vois de nouveau, je vous tuerai.
— Qui êtes-vous ? demanda l’homme massif d’un ton chevrotant. Qui… ? » La seconde d’après, son épée était sortie du fourreau et il était debout.
Mat poussa dans sa direction la table, qui bascula, et saisit son bâton de combat. Il avait oublié quelle force physique avait Comar. Le barbu rejeta aussitôt la table contre lui. Mat tomba à la renverse avec son siège, serrant tout juste son bâton, tandis que Comar balançait la table hors de son chemin et lui portait un coup d’estoc. Mat projeta les pieds dans l’estomac de Comar afin de briser son élan, rabattit gauchement son bâton, ce qui suffit tout juste à détourner l’épée, mais le choc lui arracha le bâton des doigts et il se retrouva agrippant à la place le poignet de Comar, la lame de l’autre à une paume de sa figure. Avec un grognement il roula en arrière, redressa les jambes en y mettant le maximum de vigueur. Les yeux de Comar s’écarquillèrent quand il s’envola par-dessus Mat et s’aplatit sur une table, la face en l’air. Mat se précipita à quatre pattes vers son bâton de combat mais, lorsqu’il l’eut, Comar n’avait pas bougé.
Cet homme à la puissante carrure gisait les hanches et les jambes étalées sur le dessus de la table, le reste de son corps pendant vers le sol où reposait sa tête. Les clients qui avaient été assis à cette table étaient debout à une distance respectueuse et se tordaient les mains en s’entre-regardant avec nervosité. Un brouhaha inquiet, bas, résonnait dans la grande salle, pas du tout le vacarme auquel Mat s’attendait.
L’épée de Comar se trouvait à portée de sa main, mais il ne bougeait pas. Il dévisageait Mat, toutefois, tandis que ce dernier écartait l’épée d’un coup de pied et posait un genou en terre à côté de lui. Ô Lumière ! Je pense qu’il a l’échine rompue ! « Je vous avais dit que vous auriez dû partir, Comar. Votre chance est épuisée.
— Imbécile, répliqua dans un souffle son adversaire massif. Crois-tu donc… que je n’étais que… le seul à les rechercher ? Elles ne… vivront que… jusqu’à… » Ses yeux regardaient fixement Mat et sa bouche était ouverte, mais il n’en dit pas davantage. Ni n’en dirait jamais plus.