Mat sonda le regard vitreux, toute sa volonté tendue pour tenter d’arracher d’autres paroles au mort. Qui d’autre, que la Lumière vous brûle ! Qui ? Où sont-ils ? Ma chance. Que je brûle, qu’est-il arrivé à ma chance ! Il prit conscience que l’aubergiste le tirait avec affolement par la manche.
« Vous devez partir. Il le faut. Avant que les Défenseurs arrivent. Je leur montrerai les dés. Je leur dirai que c’est un étranger, mais quelqu’un de grand. Avec des cheveux roux et des yeux gris. Personne n’en souffrira. C’est un homme dont j’ai rêvé la nuit dernière. Pas quelqu’un de réel. Personne ne me contredira. Il a pris de l’argent à tout le monde avec ses dés. Mais il faut que vous partiez. Il le faut ! » Les autres personnes dans la salle regardaient avec application d’un autre côté.
Mat se laissa entraîner loin du mort et pousser au-dehors. Thom attendait déjà sous la pluie. Il empoigna Mat par le bras et s’éloigna avec précipitation dans la rue, en boitant, traînant après lui Mat qui trébuchait. Le capuchon de Mat pendait dans son dos ; la pluie lui détrempait les cheveux et ruisselait sur sa figure et le long de son cou, mais il ne s’en apercevait pas. Le ménestrel ne cessait de regarder par-dessus son épaule, fouillant la rue du regard derrière Mat.
« Dors-tu, mon garçon ? Tu n’avais pas l’air endormi là-bas. Arrive, mon garçon. Les Défenseurs arrêteront n’importe quel étranger dans un périmètre de deux rues, quelle que soit la description que donne cet aubergiste.
— C’est le hasard, marmonna Mat. J’ai fini par comprendre. Les dés. Ma chance me sert mieux quand les choses sont… aléatoires. Comme les dés. Pas grand résultat aux cartes. Ne vaut rien aux mérelles. Trop de règles définies. Il faut que ce soit… régi par le hasard. Même trouver Comar. J’avais cessé d’entrer dans toutes les auberges. Je suis entré dans celle-là par pur hasard. Thom, si je dois trouver Egwene et les autres à temps, il faut que je cherche sans plan précis.
— Qu’est-ce que tu racontes ? L’homme est mort. S’il les a déjà tuées… Eh bien, tu les as vengées. Sinon, tu les as sauvées. Maintenant, nom d’une pipe, veux-tu marcher plus vite ? Les Défenseurs ne vont pas tarder à arriver et ils ne sont pas aussi aimables que les Gardes de la Reine. »
Mat libéra son bras d’une secousse et pressa le pas en trébuchant, traînant le bâton de combat. « Il a laissé échapper qu’il ne les avait pas encore localisées, mais il a dit qu’il n’était pas le seul à le faire. Thom, je le crois. Je le regardais droit dans les yeux et il disait la vérité. Il faut encore que je les trouve, Thom. Et à présent, je ne connais même pas qui est sur leurs traces. Il faut que je les retrouve. »
Étouffant un énorme bâillement avec son poing, Thom rabattit le capuchon de Mat en avant pour le protéger de la pluie. « Pas ce soir, mon garçon. J’ai besoin de sommeil et toi aussi. »
Trempé. Mes cheveux me dégoulinent sur la figure. Il se sentait la tête vague. Par manque de sommeil, il s’en rendit compte au bout d’un instant. Et il comprit à quel point il était fatigué, puisqu’il était obligé d’y réfléchir rien que pour le savoir. « D’accord, Thom, mais je me remettrai en quête dès le point du jour. » Thom acquiesça d’un signe de tête et toussa, et ils retournèrent sous la pluie au Croissant Blanc.
L’aube ne tarda pas à venir, néanmoins Mat se tira du lit et lui et Thom repartirent tenter de passer en revue toutes les auberges à l’intérieur des remparts de Tear. Mat se laissait entraîner où l’attiraient son humeur et le croisement suivant, ne cherchant pas spécialement les auberges et jouant à pile ou face pour décider d’y entrer ou non. Pendant trois jours et trois nuits il suivit cette démarche et pendant trois jours et trois nuits la pluie tomba sans discontinuer, tantôt accompagnée de tonnerre, tantôt sans bruit mais toujours à verse.
La toux de Thom empira, de sorte qu’il dut cesser de jouer de la flûte et de conter des histoires, et il refusait d’emporter sa harpe dehors par ce temps ; il insista toutefois pour accompagner Mat, les hommes adressaient toujours la parole à un ménestrel. La chance de Mat aux dés semblait encore plus grande depuis qu’il avait commencé ces déambulations au hasard, bien que ne demeurant jamais assez longtemps dans une auberge ou une taverne pour gagner plus que quelques pièces de monnaie. Ni l’un ni l’autre n’apprirent quoi que ce soit d’utile. Des rumeurs de guerre avec l’Illian. Des rumeurs d’invasion de la Mayene. Des rumeurs d’une invasion préparée par l’Andor, de l’interruption du commerce par le Peuple de la Mer, du retour d’entre les morts des armées d’Artur Aile-de-Faucon. Des rumeurs de l’arrivée du Dragon. Les hommes avec qui Mat jouait aux dés semblaient aussi découragés par une rumeur que par l’autre ; ils lui donnaient l’impression de courir après les plus sombres rumeurs qu’ils pouvaient trouver et de les croire toutes à moitié. Par contre, il n’entendit pas une allusion qui ait pu le conduire à Egwene et aux autres. Pas un aubergiste n’avait vu de jeunes femmes répondant à leur description.
Il commença à avoir des cauchemars, sans doute à cause du souci qui le rongeait. Egwene, Nynaeve et Élayne, et un bonhomme aux cheveux blancs coupés court, portant une tunique aux manches bouffantes ornées de bandes comme celle de Comar, qui riait et tissait un filet autour d’elles. Seulement parfois c’était Moiraine pour qui il tissait ce filet, et quelquefois à la place il tenait une épée de cristal, une épée qui flamboyait comme le soleil dès qu’il y touchait. D’autres fois, c’était Rand qui tenait l’épée. Il ne savait trop pourquoi, il rêvait beaucoup de Rand.
Mat était sûr que la raison en était qu’il ne dormait pas suffisamment, ne mangeait que quand il y pensait, mais il ne voulait pas s’arrêter. Il avait une gageure à gagner, se disait-il, et il avait bien l’intention de gagner celle-ci quand bien même elle le tuerait.
50
Le marteau
Le soleil de l’après-midi était brûlant quand le bac accosta dans Tear ; des flaques subsistaient sur les dalles fumantes du quai et l’atmosphère semblait à Perrin presque aussi humide que celle d’Illian. L’air sentait la poix, le bois et le chanvre – il apercevait des chantiers navals plus au sud le long du fleuve – sentait les épices, le fer et l’orge, des parfums, des vins et cent arômes différents qu’il ne parvenait pas à dissocier du mélange, la plupart émanant des entrepôts derrière les quais. Quand une saute de vent soufflait momentanément du nord, il captait aussi des odeurs de poisson, mais celles-ci se dissipaient dès que le vent tournait. Pas d’odeurs de quoi que ce soit à chasser. Son esprit se tendit pour chercher les loups avant qu’il se rende compte de ce qu’il faisait et qu’il ne resserre ses gardes. Il ne l’avait fait que trop souvent ces derniers temps. Il n’y avait pas de loups, bien sûr. Pas dans une ville comme celle-ci. Il aurait aimé ne pas avoir un tel sentiment de… d’isolement.
Dès que la rampe à l’extrémité de la barge fut abaissée, il conduisit Steppeur sur le quai après Moiraine et Lan. L’énorme masse de la Pierre de Tear s’étendait à leur gauche, dans l’ombre de sorte qu’elle ressemblait à une montagne en dépit de la grande bannière à son point le plus élevé. Il n’avait pas envie de regarder la Pierre, mais cela paraissait impossible de regarder la ville sans la voir. Est-il arrivé jusqu’ici ? Lumière, s’il a déjà tenté d’entrer là-dedans, il est peut-être mort à l’heure qu’il est. Et alors tout cela serait pour rien.