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L’auberge que choisit Lan, L’Étoile, était flanquée d’un côté par un atelier de tisserand et de l’autre par une forge dont la séparaient des ruelles étroites. La forge était en pierre brute grise, l’atelier de tissage et l’auberge en bois, néanmoins L’Étoile avait trois étages et aussi de petites fenêtres dans son toit. Le claquement des métiers avait grand mal à concurrencer le son du marteau du forgeron. Ils confièrent leurs montures à des palefreniers pour qu’ils les conduisent à l’arrière de l’auberge, et entrèrent dans celle-ci. De la cuisine provenaient des odeurs de poisson, de pâtisseries et peut-être de ragoûts, ainsi que la senteur appétissante de mouton en train de rôtir. Les hommes dans la salle commune portaient tous la tunique ajustée et la culotte bouffante ; Perrin ne pensait pas que des gens plus fortunés – il ne savait trop pourquoi il était sûr que les hommes en tuniques éclatantes avec des manches amples et les femmes aux épaules nues vêtues de belle soie étaient tous riches ou nobles – il ne pensait pas que ces gens-là supporteraient pareil vacarme. Peut-être était-ce pour cette raison que Lan avait choisi l’auberge.

« Comment sommes-nous censés dormir avec ce boucan ? marmotta Zarine.

— Pas de question ! » rappela-t-il avec un sourire. Pendant un instant il crut qu’elle allait lui tirer la langue.

L’aubergiste était un homme à la figure lunaire, à la calvitie naissante, en longue tunique bleu foncé et cette culotte flottante, qui s’inclina sur ses mains croisées devant son ventre rebondi. Son visage avait cette expression de lassitude résignée. « Que la Lumière brille sur vous, Maîtresse, et bienvenue », soupira-t-il. « Que la Lumière brille sur vous, mes Maîtres, et bienvenue. » Il eut un léger sursaut en remarquant les yeux dorés de Perrin, puis passa d’une voix fatiguée à Loial. « Que la Lumière brille sur vous, ami Ogier, et bienvenue. Voici un an au moins que j’ai vu des vôtres dans Tear. Un travail quelconque à la Pierre. Ils y ont séjourné, bien sûr, mais je les ai aperçus dans la rue, un jour. » Il termina par un nouveau soupir, apparemment incapable d’éprouver de la curiosité pour la raison qui amenait un autre Ogier à Tear, ou aucun d’entre eux, d’ailleurs.

Cet homme aux cheveux devenant rares, dont le nom était Jurah Haret, les conduisit lui-même à leurs chambres. Apparemment, la robe de soie de Moiraine et la façon dont elle dissimulait ses traits, jointes au visage sévère de Lan et à son épée, en faisaient à ses yeux une dame noble et son garde du corps, et donc dignes de son attention personnelle. Perrin, il le prenait manifestement pour une sorte de vassal, Zarine il ne savait nettement trop qu’en penser – au visible mécontentement de cette dernière – et Loial, en somme, était un Ogier. Il appela des serviteurs pour pousser des lits l’un contre l’autre à l’intention de Loial et offrit à Moiraine un salon particulier pour y prendre ses repas si elle le désirait. Elle accepta gracieusement.

Ils restèrent groupés pendant tout ce temps, suivant en procession dans les couloirs du premier jusqu’à ce que Haret s’incline et disparaisse de leur présence en soupirant, les laissant tous où ils avaient commencé, devant la chambre de Moiraine.

« Quel odieux personnage, marmonna Zarine en brossant à deux mains avec acharnement sa jupe étroite. Je suis persuadée qu’il me prend pour votre domestique, Aes Sedai. Je ne supporterai pas ça !

— Surveillez votre langue, répliqua Lan à mi-voix. Si vous prononcez ce nom dans un endroit où des gens peuvent l’entendre, vous le regretterez, jeune fille. » Elle eut l’air de s’apprêter à rétorquer, mais le regard glacé des yeux bleus de Lan immobilisa sa langue cette fois-ci, même s’il ne refroidit pas le flamboiement de son regard à elle.

Moiraine ne leur prêtait pas attention. Fixant le vide, elle tourmentait sa cape entre ses doigts comme si elle les essuyait. Sans se rendre compte de ce qu’elle faisait, de l’avis de Perrin.

« Comment nous y prendrons-nous pour trouver Rand ? » demanda-t-il, mais elle ne parut pas l’entendre. « Moiraine ?

— Restez à proximité de l’auberge, finit-elle par répondre. Tear risque d’être une ville dangereuse pour ceux qui ne connaissent pas ses coutumes. Le Dessin risque d’être distordu ici. » Cette dernière phrase prononcée tout bas, comme pour elle-même. D’une voix plus forte, elle poursuivit : « Lan, allons voir ce que nous pouvons découvrir sans attirer l’attention. Vous autres, demeurez près de l’auberge !

— “Demeurez près de l’auberge” », singea Zarine tandis que l’Aes Sedai et le Lige descendaient l’escalier et disparaissaient. Toutefois elle le dit assez bas pour qu’ils n’entendent pas. « Ce Rand. C’est lui que vous appelez le… » Si elle ressemblait à un faucon en ce moment, c’était un faucon très mal à l’aise. « Et nous sommes à Tear, où le Cœur de la Pierre contient… Et les Prophéties disent… Que la Lumière me brûle, Ta’veren, ceci est-il un conte dans lequel j’ai envie de figurer ?

— Il ne s’agit pas d’un conte, Zarine. » Pendant un instant. Perrin se sentit presque aussi découragé que l’aubergiste avait paru l’être à sa voix. « La Roue nous tisse dans le Dessin. Vous avez choisi de mêler votre fil aux nôtres ; c’est trop tard pour le dénouer, à présent.

— Par la Lumière ! s’exclama-t-elle avec humeur. Maintenant, vous parlez comme elle ! »

Il la laissa en compagnie de Loial et alla déposer ses affaires dans sa chambre – elle contenait un lit bas, confortable mais petit, comme les citadins semblaient penser convenir à un serviteur, une table de toilette, un tabouret et quelques patères sur le mur au plâtre craquelé – et, quand il sortit, Zarine et Loial n’étaient plus là. La résonance d’un marteau frappant une enclume l’attira.

Tant de choses à Tear paraissaient étranges que c’était un soulagement d’entrer dans la forge. Le rez-de-chaussée formait une grande salle sans mur au fond à part deux longues portes qui étaient ouvertes sur une cour destinée à ferrer les chevaux et les bœufs, y compris un « travail » pour immobiliser les bœufs pendant le ferrage. Des marteaux étaient alignés dans leur râtelier ; des tenailles de sortes et de dimensions diverses étaient suspendues aux poutres apparentes des murs ; des racloirs, rénettes et autres outils de maréchal-ferrant étaient rangés avec ordre sur des établis en bois avec les ciseaux, bigornes, étampes et autres instruments du métier de forgeron. Des bacs contenaient des longueurs de fer et d’acier d’épaisseurs variées. Cinq roues à meuler au grain différent pour procéder aux rectifications se dressaient sur le sol en terre battue, avec six enclumes et trois forges aux flancs de pierre avec leurs soufflets, bien qu’une seule eût des braises rougeoyantes. Des tonneaux pour bain de trempe étaient à portée de main.

Le forgeron abattait vigoureusement son marteau sur du fer porté au jaune maintenu par de lourdes tenailles. Il était vêtu d’une culotte ample et avait des yeux bleu clair, mais le long gilet de cuir sur sa poitrine nue et son tablier de cuir ressemblaient à peu près à ceux que Perrin et Maître Luhhan avaient endossés au Champ d’Emond, et ses épaules et ses bras musclés indiquaient des années passées à travailler le métal. Sa chevelure noire comportait presque autant de fils gris que Perrin se rappelait avoir remarqués dans celle de Maître Luhhan. Des gilets et tabliers de cuir étaient aussi accrochés au mur, comme si le forgeron avait des apprentis, mais ceux-ci n’étaient pas là présentement. Il se sentait presque de retour au pays rien qu’à l’odeur du feu de forge. Rien qu’à l’odeur du fer brûlant.