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« Est-ce donc ce que vous avez l’intention de faire ? demanda-t-elle. Avez-vous parcouru tout ce chemin pour redevenir un forgeron ? »

Ajala qui était en train de fermer les portes donnant sur la cour s’arrêta pour écouter.

Perrin ramassa le lourd marteau qu’il avait utilisé, une tête de dix livres avec un manche aussi long que son avant-bras. Il se sentait bien avec ce marteau dans les mains. Il lui convenait. Le forgeron avait eu un bref regard pour ses yeux et n’avait même pas cillé ; c’était le travail qui importait, l’habileté à façonner le métal, pas la couleur des yeux d’un homme. « Non, dit-il avec tristesse. Un jour, je l’espère. Mais pas encore. » Il s’apprêta à ranger le marteau dans le râtelier accroché au mur.

« Prenez-le. » Ajala s’éclaircit la voix. « Je n’ai pas l’habitude de donner de bons outils, mais… Le travail que vous avez abattu aujourd’hui vaut bien plus que le prix de ce marteau et peut-être qu’il vous aidera à atteindre ce fameux “jour”. Mon garçon, si jamais j’ai vu quelqu’un fait pour manier un marteau de forgeron, c’est vous. Alors prenez-le. Gardez-le. »

Perrin referma la main sur le manche. C’est vrai qu’il éprouvait la sensation qu’ils allaient bien ensemble. « Merci, dit-il. Je ne sais comment exprimer ce que cela signifie pour moi.

— Rappelez-vous seulement ce fameux “jour”. Ne l’oubliez surtout pas. »

Comme ils s’en allaient, Zarine leva la tête vers lui et déclara : « Avez-vous une idée de ce que les hommes sont bizarres, forgeron ? Non. Je ne le crois pas. » Elle s’éloigna, s’élançant comme une flèche, le laissant une main serrée sur le marteau et se grattant la tête avec l’autre.

Personne dans la salle commune ne se retourna sur lui, un homme aux yeux d’or portant un marteau de forgeron. Il monta dans sa chambre, se souvenant pour une fois d’allumer une chandelle. Son carquois et la hache étaient suspendus à la même patère sur le mur de plâtre. Il soupesa la hache dans une main et le marteau dans l’autre. Au poids du métal la hache, avec sa lame en demi-lune et sa pique épaisse était de cinq ou six bonnes livres plus légère que le marteau, mais son fer pesait moralement dix fois plus. Replaçant la hache dans la boucle de son ceinturon, il déposa le marteau sur le sol au-dessous de la patère, le manche appuyé contre le mur. Le manche de la hache et celui du marteau se touchaient presque, deux morceaux de bois d’une égale épaisseur. Deux morceaux de métal, à peu près du même poids. Il resta un long moment assis sur le tabouret à les contempler. Il les contemplait encore quand Lan passa la tête par l’entrebâillement de la porte.

« Viens, forgeron. Nous avons des choses à discuter.

— Oui, je suis un forgeron », rétorqua Perrin, et le Lige le regarda en fronçant les sourcils.

« Ne pique pas ta crise sur mon dos maintenant, forgeron. Si tu n’es plus capable de tenir le coup maintenant, tu risques de nous entraîner tous en bas de la montagne.

— Je tiendrai le coup, riposta Perrin avec humeur. Je ferai ce qu’il y a à faire. Que voulez-vous ?

— Toi, forgeron. N’écoutes-tu donc pas ? Viens, paysan. »

Ce nom dont l’affublait si souvent Zarine le décida alors à se dresser d’un bond avec colère, mais Lan se détournait déjà. Perrin se précipita dans le couloir et le suivit vers le devant de l’auberge, bien résolu à signifier au Lige qu’il en avait assez de s’entendre appeler « forgeron » et « paysan », que son nom était Perrin Aybara. Le Lige s’était engouffré dans l’unique salon particulier de l’auberge, donnant sur la rue.

Perrin y entra derrière lui. « Écoutez un peu. Lige, je…

— Écoute toi-même, Perrin, ordonna Moiraine. Tais-toi et écoute ». Son visage était calme, mais son regard était aussi sévère que sa voix.

Perrin ne s’était pas rendu compte qu’il y avait d’autres personnes dans la pièce à part lui et le Lige, appuyé d’un bras au linteau de la cheminée où ne brûlait aucun feu. Moiraine était assise à la table placée au milieu de la pièce, un simple meuble en bois noir. Aucun des sièges au haut dossier sculpté n’était occupé. Zarine était adossée à l’extrémité opposée à Lan, la mine maussade, et Loial avait choisi de s’asseoir par terre puisque les sièges ne convenaient décidément pas à son gabarit.

« Je suis ravie que vous ayez décidé de vous joindre à nous, paysan déclara Zarine d’un ton sarcastique. Moiraine ne voulait rien dire avant que vous veniez. Elle se contente de nous regarder comme si elle était en train de décider lequel d’entre nous va mourir. Je…

— Silence, lui intima sèchement Moiraine. Un des Réprouvés se trouve dans Tear. Le Puissant Seigneur Samon est Be’lal. » Perrin frissonna.

Loial ferma étroitement les paupières et gémit. « J’aurais pu demeurer au stedding. J’aurais été probablement très heureux, marié, quel qu’ait été le choix de ma mère. C’est une femme de valeur ma mère, et elle ne m’aurait pas donné à une mauvaise épouse. » Ses oreilles semblaient s’être complètement cachées dans ses cheveux touffus.

« Vous pouvez retourner au Stedding Shangtai, répliqua Moiraine. Partez maintenant si vous le souhaitez. Je ne vous retiendrai pas. »

Loial ouvrit un œil. « Je peux m’en aller ?

— Si vous voulez.

— Oh. » Il ouvrit l’autre œil et se gratta la joue avec des doigts tout ronds de la taille de saucisses.

« Je suppose… je suppose… si j’ai le choix… que je vais rester avec vous tous. J’ai pris un grand nombre de notes mais loin d’en avoir assez pour terminer mon livre, et je n’aimerais pas laisser Perrin et Rand… »

Moiraine lui coupa la parole d’un ton froid. « Bien, Loial. Je suis satisfaite que vous restiez. Je serai heureuse d’utiliser les connaissances que vous possédez. Toutefois, Jusqu’à ce moment-là, je n’ai pas le temps d’écouter vos jérémiades.

— Je suppose, dit Zarine d’une voix mal assurée, que je n’ai aucune chance de m’en aller ? » Elle regarda Moiraine et frissonna. « Je m’en doutais. Forgeron, si je réussis à survivre à ça, vous me le paierez. »

Perrin la regarda avec stupeur. Moi ! Cette folle s’imagine que c’est ma faute ? Lui ai-je demandé de venir ? Il ouvrit la bouche, vit l’expression des yeux de Moiraine et la referma vivement. Au bout d’un instant, il questionna : « Est-il à la poursuite de Rand ? Pour l’arrêter ou le tuer ?

— Je pense que non », répondit-elle avec calme. Sa voix était comme de l’acier froid. « Son intention, je le crains, est de laisser Rand pénétrer dans le Cœur de la Pierre et prendre Callandor, après quoi il la lui enlèvera. Son intention, je le redoute, est de tuer le Dragon Réincarné avec l’arme même qui doit proclamer ce qu’il est.

— Fuyons-nous de nouveau ? dit Zarine. Comme à Illian ? Je n’ai jamais pensé à m’enfuir ; mais je n’ai jamais pensé me trouver en face des Réprouvés quand j’ai prononcé le serment des Chasseurs en quête du Cor de Valère.

— Cette fois, répliqua Moiraine, nous ne fuyons pas. Nous n’osons pas fuir. Des mondes et le temps reposent sur les épaules de Rand, sur le Dragon Réincarné. Cette fois, nous combattons. »

Perrin se posa sur un siège d’un air mal à l’aise. « Moiraine, vous êtes en train de dire carrément des choses auxquelles vous nous avez recommandé de ne même pas réfléchir. Vous avez bien protégé cette salle contre des oreilles indiscrètes, n’est-ce pas ? » Comme elle secouait négativement la tête, il agrippa le bord de la table avec tant de force que le bois noir grinça.