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Quand elle écarta la tasse. Thom toussa et se frotta la bouche avec une vigueur égale. « Gaah ! Femme… je ne sais pas… si vous avez… l’intention de me noyer… ou de me tuer avec ce goût ! Vous devriez… être une bougre… de forgeron !

— Vous prendrez la même chose deux fois par jour jusqu’à ce que ces quintes aient cessé, déclara-t-elle d’un ton sans réplique. Et j’ai un onguent dont vous vous enduirez la poitrine tous les soirs. » Un peu de sa lassitude avait disparu de sa voix comme elle affrontait le ménestrel, les poings sur ses larges hanches. « Cet onguent a une puanteur aussi désagréable que cette infusion a mauvais goût, mais vous le ferez pénétrer – à fond ! – ou je vous traîne à l’étage comme une carpe maigre dans un filet et je vous attache sur un lit avec votre cape ! Jamais encore un ménestrel n’était venu me trouver et je ne laisserai pas le premier qui arrive tousser à en mourir. »

Thom eut une mine menaçante et ses moustaches s’envolèrent sous son souffle et un accès de toux, mais il semblait avoir pris sa menace au sérieux. Du moins ne dit-il rien, pourtant il semblait avoir l’intention de lui jeter à la figure son infusion et son onguent.

Plus cette Mère Guenna parlait, plus elle rappelait à Mat l’Amyrlin. Étant donné la mine revêche de Thom et l’expression assurée de la sienne, il conclut qu’il serait sage de calmer un peu l’atmosphère avant que le ménestrel refuse de prendre ses remèdes… et qu’elle décide de l’y obliger. « J’ai rencontré un jour une femme qui parlait comme vous, annonça-t-il. De poissons, de filets et le reste. De la même manière aussi. Le même accent, je veux dire. Je suppose qu’elle est originaire de Tear.

— Peut-être. » La femme aux cheveux gris paraissait soudain lasse de nouveau et contemplait fixement le sol. « J’ai connu aussi des jeunes filles qui avaient la même façon de s’exprimer que vous. Deux d’entre elles, du moins. » Elle poussa un gros soupir.

Mat sentit des étincelles lui parcourir le crâne. Ma chance ne peut pas être bonne à ce point-là. Toutefois, il n’aurait pas parié un sou de cuivre sur le fait qu’il y ait deux autres femmes à l’accent des Deux Rivières se trouvant justement à Tear. « Trois jeunes filles ? Des jeunes femmes. Appelées Egwene, Nynaeve et Élayne ? Celle-ci a des cheveux couleur de soleil et des yeux bleus. »

Elle le regarda en fronçant les sourcils. « Ce n’est pas ces noms-là qu’elles ont donnés, dit-elle lentement, toutefois je me suis doutée qu’elles n’avaient pas mentionné leurs vrais noms. Néanmoins, j’ai pensé qu’elles avaient leurs raisons. Il y en avait une qui était une jolie jeune fille aux yeux bleus qui brillaient et des cheveux blonds à reflets roux qui lui arrivaient aux épaules. » Elle décrivit également Nynaeve avec sa tresse descendant jusqu’à sa taille et Egwene avec ses grands yeux noirs, toujours prête à sourire. Trois jolies jeunes femmes aussi différentes que possible les unes des autres. « Je vois que ce sont celles que vous connaissez, conclut-elle. Je suis désolée, mon garçon.

— Pourquoi êtes-vous désolée ? J’essaie de les retrouver depuis des jours ! » Par la Lumière, je suis passé devant cette maison des le premier soir ! Juste devant elles. Je roulais du hasard. Quoi de plus sujet au hasard que l’endroit où un bateau s’amarre à un quai par une nuit pluvieuse et où le regard se pose sur ce qu’illumine un fichu trait de foudre ! Que je brûle ! Que je brûle ! « Dites-moi où elles sont. Mère Guenna. »

La femme aux cheveux gris contemplait avec lassitude le fourneau où sa bouilloire fumait. Sa bouche remuait, mais elle ne prononça pas un mot.

« Où sont-elles ? insista Mat. C’est important ! Elles sont en danger si je ne les découvre pas.

— Vous ne comprenez pas, répliqua-t-elle à mi-voix. Vous êtes étranger. Les Puissants Seigneurs…

— Je me moque de… » Mat cligna des paupières et regarda Thom. Le ménestrel semblait froncer les sourcils, mais il toussait tellement que Mat ne pouvait en être sûr. « Qu’est-ce que les Puissants Seigneurs ont à voir avec mes amies ?

— Justement, vous ne…

— Ne me répétez pas que je ne comprends pas ! Je paierai pour le renseignement ! »

Mère Guenna le foudroya du regard. « Je ne prends pas d’argent pour… ! » Elle eut une grimace farouche. « Vous me demandez de vous dire des choses dont j’ai reçu l’ordre de ne pas parler. Savez-vous ce qui m’arrivera si je le fais et que vous murmuriez mon nom ? Je perdrai ma langue, pour commencer. Puis je perdrai d’autres parties de moi-même avant que les Puissants Seigneurs fassent pendre ce qui reste de moi hurlant jusqu’à ses dernières heures comme rappel à d’autres qu’ils doivent obéir. Et cela n’aidera en rien ces jeunes femmes, que je parle ou que je meure !

— Je promets de ne jamais mentionner votre nom à personne. Je le jure. » Et je tiendrai ce serment vieille femme, si seulement vous m’indiquez le bougre d’endroit où elles sont ! « Je vous en prie ! Elles sont en danger. »

Elle l’examina longuement ; avant qu’elle en eût fini, il eut la sensation qu’elle connaissait tout de lui. « À cause de ce serment, je vais vous expliquer. Je… j’avais de la sympathie pour elles. Seulement vous ne pouvez rien faire. Vous arrivez trop tard, Matrim Cauthon. Trop tard de près de trois heures. Elles ont été emmenées à la Pierre. Le Puissant Seigneur Samon les a envoyé chercher. » Elle secoua la tête avec une expression de perplexité soucieuse. « Il a envoyé… des femmes qui… pouvaient canaliser. Moi-même, je n’ai rien contre les Aes Sedai, mais c’est contraire à la loi. La loi qu’ont promulguée les Puissants Seigneurs. S’ils enfreignent n’importe quelle autre loi, ils n’enfreindraient pas celle-là. Pourquoi un Puissant Seigneur enverrait-il des Aes Sedai accomplir des missions pour lui ? Pourquoi d’ailleurs voulait-il ces jeunes filles ? »

Mat faillit éclater de rire. « Des Aes Sedai ? Mère Guenna, vous m’avez fait remonter le cœur dans la gorge et peut-être bien aussi mon foie. Si des Aes Sedai sont venues les chercher, il n’y a pas à s’inquiéter. Toutes les trois s’apprêtent à devenir des Aes Sedai. Non pas que cela m’enchante vraiment, mais c’est ce qu’elles… » Son sourire s’effaça devant l’air triste avec lequel elle secouait la tête.

« Mon garçon, ces jeunes filles se sont débattues comme un scorpène pris au filet. Qu’elles aient eu ou non l’intention de devenir Aes Sedai, celles qui les ont capturées les ont traitées comme la boue que l’on pompe de la cale. Des amies n’assènent pas des coups pareils. »

Il sentit son visage se crisper. Des Aes Sedai les ont maltraitées ? Pourquoi, au nom de la Lumière ? Cette bougre de Pierre. À côté, entrer dans le Palais de Caemlyn était comme d’aller dans une basse-cour ! Que la Lumière me brûle ! Je suis resté planté là sous la pluie à contempler cette maison ! Quel fichu imbécile aveuglé par la Lumière et bon à brûler je suis !

« Si vous vous brisez la main, commenta Mère Guenna, je lui poserai des attelles et un cataplasme, mais si vous endommagez mon mur je vous écorche comme une anguille !

Il cligna des paupières, puis regarda son poing, ses jointures écorchées. Il ne se rappelait pas avoir frappé le mur.

La forte femme saisit sa main avec fermeté, mais les doigts dont elle se servit pour explorer avaient un toucher étonnamment doux. « Rien de cassé », dit-elle d’un ton rogue au bout d’un instant Ses yeux avaient une expression tout aussi douce tandis qu’elle examinait son visage. « Vous avez de l’affection pour elles, semble-t-il. Pour l’une d’entre elles, du moins, je suppose. Je suis désolée, Mat Cauthon.

— Ne le soyez pas, répliqua-t-il. Je sais au moins où elles sont, maintenant. Il ne me reste plus qu’a les sortir de là. » Il repêcha ses deux dernières couronnes d’Andor, en or, et les déposa dans sa paume. « Pour les médicaments de Thom et pour m’avoir renseigné sur les jeunes filles. » Sous le coup d’une impulsion, il déposa un petit baiser rapide sur sa joue avec un sourire. « Et cela, c’est pour moi. »