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— Je n’avais pas besoin de ces choses-là pour me renseigner, dit Moiraine. Perrin, avez-vous rêvé de Rand la nuit dernière ?

— Oui, reconnut-il. Il se trouvait dans le Cœur de la Pierre, tenant cette épée » – il sentit Zarine changer de position à côté de lui – « mais je me suis tellement tracassé à ce sujet qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que j’en rêve. Je n’ai eu que des cauchemars, cette nuit.

— Un homme de haute taille ? questionna Zarine. Avec des cheveux tirant sur le roux et des yeux gris ? Tenant quelque chose qui brille avec tant d’éclat que l’on en a mal aux yeux ? Dans un endroit où il y a de grandes colonnes de grès rouge ? Forgeron, dites-moi que ce n’est pas votre rêve.

— Tu vois, conclut Moiraine. J’ai entendu discuter cent fois de ce rêve aujourd’hui. Tous parlent de cauchemars – Be’lal ne se donne apparemment pas la peine de protéger ses rêves – mais de celui-ci plus que tous les autres. » Elle rit soudain, d’un rire qui tinta comme un doux carillon grave. « Les gens disent qu’il est le Dragon Réincarné. Ils disent qu’il arrive. Ils le chuchotent peureusement dans les coins, mais ils le disent.

— Mais Be’lal ? » demanda Perrin.

La réponse de Moiraine résonna comme de l’acier écroui, auquel le martelage à froid redonne du ressort.

« Je vais me charger de lui ce soir. » D’elle n’émanait aucune odeur de peur.

« Nous nous en chargerons ce soir, lui dit Lan.

— Oui, mon Gaidin. Nous nous chargerons de lui.

— Et qu’est-ce que nous faisons ? Nous restons assis à attendre ici ? J’ai attendu assez longtemps pour ma vie entière dans les montagnes, Moiraine.

— Toi et Loial – et Zarine – vous vous rendrez à Tar Valon, lui répondit-elle. Jusqu’à ce que ceci soit terminé. Ce sera l’endroit le plus sûr pour vous.

— Où est l’Ogier ? dit Lan. Je vous veux tous les trois en route pour le nord aussitôt que possible.

— Là-haut, je suppose, répliqua Perrin. Dans sa chambre ou peut-être dans la salle à manger. Les fenêtres du premier sont éclairées. Il travaille toujours à ces fameuses notes. Je suppose qu’il aura pas mal de choses à raconter dans son livre sur notre fuite. » Il fut surpris par l’amertume dans sa voix. Par la Lumière espèce d’idiot as-tu envie de te trouver face à face avec un des Réprouvés ? Non. Non, mais je suis fatigué de fuir. Je me souviens d’une fois où je ne me suis pas enfui. Je me rappelle m’être battu et cela valait mieux. Même en croyant que j’allais mourir je préférais cela.

« Je vais à sa recherche, annonça Zarine. Je n’ai pas honte d’avouer que je serai assez contente de fuir ce combat. Les hommes se battent quand ils devraient fuir et les imbéciles se battent quand ils devraient détaler, mais je n’ai pas besoin de le dire deux fois. » Elle les précéda à grandes enjambées, sa jupe divisée façon chausses émettant de rapides bruissements quand ils entrèrent dans l’auberge.

Comme ils la suivaient en direction de l’escalier au fond de la salle commune, Perrin jeta un coup d’œil autour de lui. Il y avait moins d’hommes attablés qu’il ne s’y attendait. Certains étaient assis seuls, les yeux mornes, mais, quand deux ou trois étaient réunis, ils discutaient en murmures effrayés que ses oreilles avaient peine à capter. Même ainsi, il entendit trois fois « le Dragon ».

En arrivant en haut de l’escalier, il entendit un autre son léger, le bruit sourd comme de quelque chose qui tombe dans le salon qui leur avait été réservé. Il scruta le couloir dans cette direction. « Zarine ? » Il n’obtint pas de réponse. Il sentit ses cheveux se hérisser sur sa nuque et s’avança à pas de loup. « Zarine ? » Il poussa la porte qui s’ouvrit. « Faile ! »

Elle gisait sur le sol près de la table. Comme il s’apprêtait à se précipiter dans la pièce, le cri impératif de Moiraine le figea sur place.

« Arrête, espèce d’idiot ! Arrête, il y va de ta vie ! » Elle suivait lentement le couloir, tournant la tête comme si elle écoutait quelque chose ou cherchait quelque chose. Lan suivait, la main sur son épée – et dans les yeux une expression donnant à penser qu’il savait déjà que l’acier ne serait d’aucune utilité. Elle arriva à la hauteur de la porte et s’immobilisa. « Écarte-toi, Perrin. Recule ! »

Le cœur serré, il contemplait Zarine. Faile. Elle gisait comme privée de vie. Finalement, il se força à faire un pas en arrière de la porte, la laissant ouverte, restant à l’endroit d’où il pouvait l’observer. Elle avait l’air morte. Il ne voyait pas sa poitrine se soulever. Il eut envie de hurler. Fronçant les sourcils, il s’exerça la main, celle dont il s’était servi pour pousser le battant ouvrant sur la salle, étirant et repliant les doigts. Sa main picotait douloureusement, comme s’il s’était heurté le coude. « N’allez-vous pas faire quelque chose, Moiraine ? Sinon, j’y vais.

— Ne bouge pas ou tu n’iras nulle part, dit-elle avec calme. Qu’est-ce que c’est que ça près de sa main droite ? Ça a l’air de lui avoir échappé quand elle est tombée. Je ne parviens pas à distinguer ce que c’est. »

Il lui adressa un coup d’œil coléreux, puis sonda la pièce du regard.

« Un hérisson. On dirait un hérisson en bois sculpté. Moiraine, dites-moi ce qui se passe ! Qu’est-ce qui s’est passé ? Expliquez-moi !

— Un hérisson, murmura-t-elle. Un hérisson. Tais-toi, Perrin, il faut que je réfléchisse. Je l’ai senti se déclencher. Je discerne les résidus des flux tissés pour le tendre. Des flux d’Esprit. De l’Esprit pur et rien d’autre. Presque rien n’utilise ces flots d’Esprit pur ! Pourquoi ce hérisson me fait-il penser à l’Esprit ?

— Vous avez senti quoi se déclencher, Moiraine ? Qu’est-ce qui était tendu ? Un piège ?

— Oui, un piège, répliqua-t-elle, l’irritation perçant quelque peu sous la carapace de sa sérénité. Un piège dressé pour moi. J’aurais été la première à pénétrer dans cette pièce si Zarine ne s’y était pas précipitée. Lan et moi, nous y serions sûrement allés pour mettre au point nos plans et attendre le dîner. Je n’attendrai pas le dîner, maintenant. Tais-toi, si tu tiens à ce que je vienne en aide à cette jeune fille. Lan ! Amène-moi cet aubergiste ! » Le Lige s’engouffra dans l’escalier.

Moiraine faisait les cent pas dans le couloir, s’arrêtant parfois pour regarder par la porte, du fond de son grand capuchon. Perrin n’apercevait aucun signe prouvant que Zarine vivait. Sa poitrine était immobile. Il essaya d’écouter son cœur battre mais c’était impossible même pour ses oreilles ultrasensibles.

Quand Lan revint, poussant devant lui par la peau de son cou grassouillet un Jurah Haret affolé, l’Aes Sedai attaqua aussitôt l’homme aux cheveux clairsemés. « Vous aviez promis de réserver ce salon pour moi, Maître Haret. » Sa voix était aussi dure, aussi coupante qu’un couteau à écorcher. « De ne même pas permettre à une servante d’entrer pour nettoyer à moins que je ne sois présente ! »

Haret tremblait comme une jatte de gelée. « Seu… eulement les d… deux Dames, Maîtresse. Elles désiraient déposer une surprise pour vous. Je le jure, Maîtresse. El… elles me l’ont m… montré. Un petit hérisson. Elles… elles ont dit que vous se… seriez surprise.

— J’ai été surprise, aubergiste, dit-elle d’un ton bas. Laissez-moi ! Et si vous chuchotez un mot là-dessus même dans votre sommeil, j’abattrai cette auberge et il n’en restera qu’un trou dans le sol.

— Ou… oui, Maîtresse, murmura-t-il. Je le jure. Je vous assure que je le jure.