Perrin avait conscience de connaître cet homme, mais aussi vaguement que ce qu’il apercevait du coin de l’œil. L’individu était d’âge mûr, bien de sa personne et trop élégamment habillé pour une auberge de campagne, en velours sombre presque noir avec des flots de dentelle tombant de son col et de ses manchettes. Il était assis avec raideur, pressant de temps en temps une main contre sa poitrine comme si bouger lui était une souffrance. Ses yeux noirs étaient fixés sur le visage de Perrin ; ils apparaissaient comme des points luisant dans la pénombre.
« Renoncer à quoi ? questionna Perrin.
— À ça, naturellement. » L’homme indiqua d’un signe de tête la hache à la taille de Perrin. Il avait une intonation de surprise, comme si c’était une conversation qu’ils avaient eue auparavant, une vieille discussion recommencée.
Perrin ne s’était pas rendu compte que la hache était là, n’en avait pas senti le poids tirer sur sa ceinture. Il passa la main sur la lame en demi-lune et la grosse pointe qui la contrebalançait. L’acier donnait une sensation de… solidité. Il semblait plus solide que tout ce qui se trouvait là. Peut-être encore plus solide que lui-même. Il garda la main dessus, pour tenir quelque chose de réel.
« J’y ai réfléchi, dit-il, mais je ne pense pas le pouvoir. Pas déjà. » Pas déjà ? L’auberge parut vaciller et le murmure résonna de nouveau dans sa tête. Non ! Le murmure s’éteignit.
« Non ? » L’homme sourit, d’un sourire glacial. « Vous êtes un forgeron, mon garçon. Et un bon d’après ce que j’ai appris. Vos mains sont faites pour le marteau, pas pour une hache. Faites pour fabriquer des choses, pas pour tuer. Revenez à ce métier avant qu’il soit trop tard. »
Perrin se retrouva en train d’acquiescer d’un signe de tête. « Oui. Seulement je suis Ta’veren. » Il n’avait jamais encore prononcé le mot à haute voix. Qu’importe, il le sait. Il en était certain, bien qu’incapable de dire pourquoi.
Pendant un instant, le sourire de l’autre devint grimace, mais se reforma bientôt avec plus d’assurance qu’auparavant. Une froide assurance. « Il existe des moyens de changer les choses, mon garçon. Des moyens pour éviter même la destinée. Asseyez-vous et nous en parlerons. » Les ombres parurent bouger et s’épaissir, se porter en avant.
Perrin recula d’un pas, pour rester en pleine lumière. « Non, merci.
— Du moins, buvez avec moi. Aux années passées et aux années à venir. Tenez, vous verrez les choses plus clairement ensuite. » La coupe que l’homme poussait sur la table ne s’y trouvait pas un instant avant. Elle avait l’éclat brillant de l’argent et du vin sombre, rouge sang, l’emplissait jusqu’au bord.
Perrin scruta le visage de l’homme. Même à ses yeux perçants, les ombres semblaient masquer les traits de l’autre comme un manteau de Lige. Les ténèbres se moulaient sur cet homme comme une caresse. Il avait dans les yeux quelque chose que Perrin pensa pouvoir se rappeler s’il essayait suffisamment. Le murmure résonna de nouveau.
« Non », dit-il. Il parlait au son léger dans sa tête mais, quand la bouche de l’homme se crispa de colère, un accès de rage réprimé aussitôt né, il décida que ce « non » pouvait servir aussi pour le vin. « Je n’ai pas soif. »
Il tourna sur ses talons et se dirigea vers la porte. La cheminée était construite en galets de rivière arrondis ; quelques longues tables avec des bancs occupaient la salle. Perrin eut soudain envie d’être dehors, n’importe où sauf avec cet homme.
« Vos chances ne seront pas nombreuses, déclara l’homme d’une voix dure derrière lui. Trois fils tissés ensemble partagent le même destin final. Quand l’un est tranché, tous le sont. Le destin peut vous tuer, sinon pire. »
Perrin sentit soudain une vague de chaleur contre son dos, qui l’assaillit et se retira aussi vite, comme si les portes de quelque énorme four de fusion s’étaient brusquement ouvertes puis refermées. Surpris, il se retourna vers la salle. Elle était vide.
Rien qu’un rêve, pensa-t-il, frissonnant de froid et, avec ce frisson, tout changea.
Il regardait dans le miroir, une partie de lui-même ne comprenant pas ce qu’il voyait, une autre l’acceptant. Un casque doré, en forme de tête de lion, était posé sur sa tête comme fait pour elle. Des feuilles d’or couvraient son plastron surabondamment ouvré, et des incrustations d’or embellissaient les plates de l’armure et le revêtement de mailles sur ses bras et ses jambes. Seule la hache à son côté était simple. Une voix – la sienne – murmura dans son esprit qu’il la choisirait entre toutes les armes, qu’il l’avait brandie bien des fois, dans cent batailles. Non, il voulait la détacher, la jeter. Je ne peux pas ! Un son résonna dans sa tête, plus fort qu’un murmure, presque compréhensible.
« Un homme voué à la gloire. »
Il se détourna vivement du miroir et se retrouva en train de dévisager la plus belle femme qu’il avait jamais vue. Il ne remarqua rien d’autre dans la pièce, ne se soucia de rien voir à part elle. Ses yeux étaient des lacs de profonde pénombre, sa peau d’une teinte de crème et sûrement plus douce au toucher, plus lisse que sa robe de soie blanche. Quand elle s’avança vers lui, il sentit sa bouche se dessécher. Il se rendit compte que toutes les autres femmes qu’il connaissait étaient gauches et d’une tournure disgracieuse. Il frissonna et se demanda pourquoi il éprouvait cette sensation de froid.
« Quand on est un homme, on devrait empoigner sa destinée à deux mains », dit-elle en souriant. Cela suffit presque à le réchauffer, ce sourire. Elle était grande, il s’en fallait d’une main qu’elle soit en mesure de regarder Perrin droit dans les yeux. Des peignes d’argent retenaient des cheveux plus sombres qu’une aile de corbeau. Une large ceinture en maillons d’argent ceignait une taille qu’il aurait aisément entourée de ses mains.
« Oui », répliqua-t-il à voix basse. En son for intérieur, la stupeur luttait avec l’acquiescement. La gloire lui indifférait complètement. Pourtant, quand elle en avait parlé, il ne souhaitait rien d’autre. « Je veux dire… » Le murmure lui vrillait le crâne. « Non ! » Le murmure s’évanouit et, pendant un instant, l’acceptation aussi. Presque. Il porta la main à sa tête, toucha le casque d’or, l’enleva. « Je… je ne pense pas désirer cela. Il n’est pas à moi.
— Vous ne le désirez pas ? » Elle rit. « Quel homme ayant du sang dans les veines ne voudrait pas de la gloire ? Autant de gloire que si vous aviez sonné du Cor de Valère.
— Non, je n’y tiens pas », répliqua-t-il, bien qu’une partie de lui-même criât qu’il mentait. Le Cor de Valère. Le Cor résonna et la charge sauvage commença. La mort chevauchait épaule contre son épaule et, néanmoins, elle l’attendait aussi en face de lui. Son amante. Sa destructrice. « Non ! je suis un forgeron. »
Elle eut un sourire empreint de commisération. « Quelque chose de si minime à désirer. Vous ne devez pas écouter ceux qui tentent de vous détourner de votre destinée. Ils vous rabaissent, ils vous avilissent. Ils vous annihilent. Lutter contre le destin n’aboutit qu’à apporter de la souffrance. Pourquoi choisir la souffrance, quand vous pouvez avoir la gloire ? Quand votre nom peut figurer dans les mémoires à côté de tous les héros légendaires ?
— Je ne suis pas un héros.
— Vous ne connaissez pas la moitié de ce que vous êtes. De ce que vous pouvez être. Allons, partagez avec moi une coupe en l’honneur du destin et de la gloire. » Elle tenait à la main une coupe d’argent luisant, emplie de vin rouge sang. « Buvez. »
Il considéra la coupe, les sourcils froncés. Son aspect avait… quelque chose de familier. Un grondement lui tarauda le cerveau. « Non. » Il lutta pour l’écarter, refusant de l’écouter. « Non ! »